La fin de l’Histoire ?

par  R. MARLIN
Publication : octobre 1992
Mise en ligne : 19 avril 2008

Il n’est certainement pas trop tard pour donner notre avis sur l’ouvrage de Francis Fukuyama “La fin de l’Histoire et le dernier homme” [1]. Ce livre a fait l’objet d’un intérêt, certes justifié, mais aussi de jugements hâtifs qui nous font douter que les journalistes ou les simples lecteurs présumés en aient pris connaissance autrement qu’en diagonale. Les idées exprimées plus que la thèse centrale, a priori insoutenable, méritent pourtant notre réflexion.

Nous avons peut-être trop tendance à n’aborder ici que des sujets étroitement liés à l’économie sans tenir compte suffisamment des conditions psychologiques et sociologiques qui motivent les choix de nos contemporains et sont de grande importance dans le domaine politique. Si nous voulons convaincre ou même seulement retenir l’attention, il ne faudrait pas l’oublier. En voilà l’occasion.

 Présentation

Au cours de l’été 1989, un article qui portait le même titre que celui-ci paraissait aux Etats-Unis [2]. Il fit immédiatement l’objet de critiques auxquelles l’auteur répondit [3]. Considérablement étoffé par de nombreuses références historiques et philosophiques, le livre constitue un véritable manifeste en faveur de la démocratie libérale américaine. Il veut marquer une époque : celle de la faillite du totalitarisme sous tous ses aspects et du triomphe, en voie d’achèvement, du libéralisme à l’anglo-saxonne.

L’auteur, ancien conseiller au département d’Etat, emporté par son enthousiasme, essaie de prouver et de se convaincre que ce régime pourrait être la forme finale de l’organisation des sociétés humaines. Il appelle à son renfort tous les philosophes connus : depuis Aristote, Platon et Socrate jusqu’à Hegel, Kant et Nietzsche en passant par Descartes, Pascal et Rousseau. Mais il retient surtout Hamilton, Hobbes et Locke, les penseurs libéraux de langue anglaise. Les socialistes français et même Camus ou Sartre sont évidemment absents à l’étalage.

Dans la plus pure tradition universitaire, Fukuyama présente un exposé qui se veut exhaustif de l’histoire de la pensée et de l’Histoire tout court. Il n’oublie presque rien, examine le pour et le contre jusqu’à devenir confus et se contredire lui-même, ainsi que nous le verrons. En réalité, il oublie certains faits comme certains auteurs, c’était inévitable. Mais surtout, il minimise plusieurs éléments importants ou les cite sans pouvoir les réfuter espérant faire “objectif” et noyer cela sous le déluge des observations favorables.

 Motivation

L’auteur pense que la motivation principale des êtres humains est le désir de “reconnaissance” de la part de leurs congénères. Il décrit le cheminement de cette idée à travers le temps ; mais il s’arrête surtout à Hegel [4] et à son commentateur Kojève [5] sur lesquels il fait une véritable fixation et auxquels il se réfère tout au long du livre. Hegel n’est-il pas l’un des derniers pré-marxistes et le véritable fondateur du dialectisme historique [6] dont Marx est parti pour établir son matérialisme historique [7] ? Selon nous, la fascination de Fukuyama pour Hegel et Kojève lui permet de ne pas aller jusqu’à rejoindre Marx. Il cite souvent ce dernier mais, bien entendu, pour le contredire.

L’Histoire des sociétés humaines serait donc tout entière explicable par la recherche de reconnaissance proche de ce que Platon entendait déjà par le mot grec “Thymos” difficilement traduisible par “coeur”, “ardeur” ou “ardeur de sentiment”. Les réalistes anglo-saxons parlent plutôt d”intérêt individuel”, dérive récusée par notre écrivain.

Mais il n’est plus possible de persuader de nos jours sans la caution scientifique. Tout est lié à la science depuis les crèmes de beauté jusqu’à la couche d’ozone. Fukuyama ne se prive pas de ce soutien. Le désir d’après lui illimité d’accumulation de richesse a été permis « par une alliance formée entre le désir et la raison : le capitalisme est inextricablement lié à la physique moderne. Par contre, la lutte pour la reconnaissance a son origine dans la composante “thymotique” de l’âme », écrit-il.

 Evolution

A côté du thymos la “science physique moderne” serait la force qui explique l’évolution des nations. Mais il reconnait que le mot capitalisme a des connotations péjoratives, c’est pourquoi il se rallie à la mode et utilise plutôt les termes libéralisme ou économie de libre marché.

Nous devons admettre que rares sont les thuriféraires du système qui font référence aussi explicitement à l’influence du progrès de la technoscience dans l’Histoire. Il précise même que la méthode scientifique est un bien commun universel. Il explique que l’amélioration du niveau d’existence dû à la science et à la technique requiert une urbanisation et une généralisation de l’éducation et de l’enseignement qui produisent des citoyens réclamant plus de reconnaissance mutuelle, donc plus de démocratie [8]. La confusion commence rapidement lorsqu’il constate que cela est à la base de l’unification globale de l’humanité au moyen de la technologie militaire. C’est peut-être vrai, au moins jusqu’à présent. Mais est-ce inéluctable si l’on a toujours à l’esprit la menace que les armes nucléaires font courir à l’humanité ? Ce serait alors bien la fin de l’histoire, mais pas dans le sens indiqué.

 Progression

Le sens de l’histoire lié avec le développement des sciences et des techniques, notamment pendant les quatre derniers siècles, est explicitement affirmé à plusieurs reprises. N’est-ce point là une idée marxiste, donc subversive ? Notre auteur se sort de ce dilemme en prétendant que les progrès scientifiques ne seraient pas dus à la curiosité des humains mais « parce que la science leur permet de satisfaire leurs désirs de sécurité et d’acquisition illimitée de biens matériels… Les compagnies modernes n’entretiennent pas des équipes de recherche et de développement pour l’amour abstrait de la connaissance, mais pour gagner de l’argent » [9]. Nous y voilà. Est-ce la science qui mène au “libéralisme” ou plutôt les capitalistes qui entrainent le progrès scientifique et technique dans les directions qui leur conviennent et qui ne sont pas forcément celles qui seraient souhaitées par la communauté humaine ?

 Information

S’il est vrai, en effet, que la démocratie est le régime où les gouvernants sont désignés par le suffrage universel des citoyens, il faut se féliciter, avec Fukuyama, que ce principe progresse à la fois par la faillite du totalitarisme de l’Est et des fascismes ou des régimes autoritaires argentin, chilien, espagnol, grec, portugais et autres. Il est réconfortant de constater l’accroissement discontinu, mais inéluctable, du nombre des démocraties dans le monde. Il faudrait néanmoins ajouter que le risque d’oppression de certaines minorités dans des pays démocratiques n’est pas à négliger. Il conviendrait également de se demander si le minimum d’information réelle existe bien dans ces pays, faute de quoi le suffrage est manipulé. La liberté de la presse, c’est-à-dire le droit pour toutes les opinions de se faire connaitre et de s’exprimer, est-il bien assuré partout ? Nous savons d’expérience que tel n’est pas le cas, même pour les pays considérés comme les plus avancés dans ce domaine, où la liberté de s’exprimer est celle des riches, exclusivement.

 Distinction

Un autre point important, qui nous intéresse au premier chef, est la nature du travail. Cette question fait l’objet d’un chapitre intitulé dans le jargon propre à l’auteur « Les origines thymotiques du travail ». Il s’ouvre par une citation de Marx selon Kojève : « Hegel croyait que le travail était l’essence, la véritable essence de l’Homme... ». L’auteur se réfère à Max Weber sur la relation entre le protestantisme calviniste ou puritain et l’intérêt au travail. Il réfute la thèse d’Adam Smith [10] selon laquelle le travail serait désagréable et accompli uniquement en raison de l’utilité de la production obtenue. Il cite pour cela l’exemple des drogués du travail qui n’ont pas le temps matériel de profiter des biens acquis. Les hommes travailleraient donc afin de satisfaire leur thymos ou besoin de reconnaissance. Il en revient au rapport entre les croyances et l’incitation au labeur qui expliquerait l’échec du capitalisme en Inde et sa réussite au Japon et chez les dragons d’Extrême-Orient [11]. Il s’inquiète d’un déclin possible de l’éthique du travail et il s’interroge : « .La réalisation d’une société d’abondance devrait bannir toute survivance de nécessité naturelle et mener les gens à rechercher les gratifications du plaisir plutôt que le travail... ». Mais il se rassure un peu en observant l’accroissement de la durée du travail aux Etats-Unis parmi les classes dirigeantes ( !) et la diminution selon un sondage Louis Harris des heures de loisir. Bien entendu, il n’établit aucun rapport entre ces variations et les menaces de chômage... Quant à faire la distinction entre travail obligé et travail-loisir ou librement consenti... Foin de ces considérations trop compliquées. Que n’a-t-il lu et compris André Gorz ! Il n’aborde pas non plus, c’est évident, la diminution constante du temps de travail obligé nécessaire due à l’explosion de la productivité...

 Contradiction

Il aurait fallu commenter plus longuement la thèse selon laquelle le christianisme, qui affirme l’égalité de tous les hommes devant Dieu, serait à l’origine de l’idée même de démocratie et qu’il se serait donc répandu en même temps qu’elle. Il aurait été utile de remarquer la contradiction entre cela et la réprobation de beaucoup de catholiques à l’encontre du capitalisme remarquée par l’auteur. Cette opposition vient d’ailleurs de ce qu’il persiste tout au long de son livre à lier indissociablement démocratie et capitalisme. Il ne donne que quelques exemples peu convaincants, où le capitalisme a pu se développer dans des régimes peu ou pas démocratiques. Il ne cite pas le capitalisme d’Etat soviétique et d’autres, comme les régimes franquistes et nazis, où l’on peut soutenir à bon droit que c’est le maintien autoritaire du capitalisme qui a provoqué les drames fascistes. Quant au désir de reconnaissance, c’est lui aussi qui mène aux mafias, aux crimes organisés, au trafic de drogue, à l’affairisme et à toutes les aventures militaires. La confusion entre liberté et libéralisme économique antilibertaire est à son comble dans cet ouvrage ; de même que le mélange, également volontaire, ou au moins inconscient, entre démocratie politique et démocratie économique. Le plus grave c’est que notre essayiste ignore manifestement qu’il y a une alternative au choix de la démocratie libérale. Il pense que les citoyens se déterminent d’une manière “implicite” du fait qu’ils ne refusent pas le régime.

 Capitulation

Toute la dernière partie de l’ouvrage semble indiquer que Fukuyama doute même et parce qu’il mesure l’horrible péril dû aux armes nucléaires. Il craint que « les vertus exaltées par la guerre ne ... puissent ... apparemment pas trouver leur expression dans les démocraties libérales » [12]. Il n’est pas sûr, et pourtant !, que les hommes ne puissent pas se faire reconnaitre dans beaucoup d’autres domaines que ceux de l’intérêt personnel immédiat et matériel. Il énumère lui-même le sport, la technique ; il aurait pu ajouter la religion, l’art, la musique, l’écriture, la vie associative, la médecine, etc... Mais il n’en conclut pas que tout cela, sans compter le dépassement de soi, le sacrifice, l’héroïsme, l’intérêt intellectuel, constituent des motivations qui ne conduisent pas du tout vers le capitalisme matérialiste. « Aucun régime - aucun système socio-économique - n’est en mesure de satisfaire tous les hommes en tous lieux. » écrit-il et en tous temps aurait-il pu ajouter [13]. Nous sommes bien loin de la fin de l’histoire dont Hegel soutenu par Kojève prétendait qu’elle avait eu lieu en 1806, après la bataille d’Iéna !! et alors que les Français sortaient à peine de leur révolution.Même si l’on admet avec Fukuyama qu’il ne s’agissait que de la victoire des principes de liberté et d’égalité. “L’Etat libéral moderne” et le capitalisme en étaient à leurs premiers balbutiements ! Que de chemin parcouru depuis et que de changements à intervenir, sur l’idée de démocratie et sur celle du libéralisme surtout ! Les deux thèses centrales de l’ouvrage s’effondrent dans le ridicule et la glorification du capitalisme libéral avec elles. Dommage ; sans ses préjugés l’auteur aurait pu être intéressant.

 Conclusion

La “Fin de l’Histoire” ? oui : celle d’un système économique en pleine décomposition et qui devra être remplacé par étapes - mutation historique oblige - par une démocratie économique vraiment adaptée au progrès des sciences et des techniques. Il y a bien une alternative même si les hommes de gauche, dont l’auteur retient les critiques, étaient incapables et pour cause d’en avancer une [14].


[1Ed. Flammarion.

[2“La fin de l’histoire ?” dans “The National Interest” n° 16. Traduction française dans la revue “Commentaires” n° 47.

[3Réponse dans les mêmes revues respectivement n° 18 et n° 50.

[4Hegel (1770-1831) Philosophe allemand connu principalement pour sa “Phénomènologie de l’esprit” (1806).

[5Kojève (1902-1968) Philosophe franco-russe. Professeur à l’Ecole pratique des Hautes Etudes (Sorbonne)

[6La marche dialectique de l’histoire peut être schématisée par la succession d’une thèse, d’une anti-thèse qui donnent naissance à une synthèse laquelle constitue une nouvelle thèse et ainsi de suite.

[7Prééminence de la matière sur l’idée dans la marche de l’histoire.

[8Au pays de l’éducation.

[9Chapitre “Le mécanisme du désir”.

[101723-1790 Economiste écossais, père du libéralisme économique.

[11Corée du Sud, Hong-Kong, Singapour, Taïwan.

[12L’auteur avait admis auparavant que la véritable solution, celle d’un gouvernement mondial, nous dirions plutôt d’institutions mondiales, est difficile et, pense-t-il, insuffisante.

[13“Les immense guerres de l’esprit”

[14Il s’agit surtout d’André Fontaine du “Monde”


Brèves

12 avril - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.