La loi du plus gros

par  M.-L. DUBOIN
Publication : décembre 1980
Mise en ligne : 8 octobre 2008

LE programme économique du prochain Président des Etats-Unis
annonce le retour triomphal d’un libéralisme économique
effréné dans ce pays Retour qui réjouit bien évidemment
les milieux d’affaires (comme en témoigne a hausse du dollar
qui a suivi l’élection du cow-boy) mais qui par conséquent
n’annonce rien de bon sur le pan social. A tel point qu’on s’étonne
qu’une propagande anti- Carter ait réussi à faire élire
si massivement le candidat appuyé par les champions du capitalisme.
Nous, Français, sommes bien mal placés pour reprocher
ce vote aux Américains ; nous avons élu (moins massivement
il est vrai) un Président dont le programme économique,
réalisé par R. Barre, est en tout point semblable et tout
aussi réactionnaire. Il suffit pour s’en convaincre, d’analyser
le programme Reagan.
Il comporte une réduction importante des dépenses publiques
 : 3 % en 1981, 6 % en 1982, 8 % en 1983 et 10 % les deux années
suivantes. Comme il prévoit dans le même temps une augmentation
sensible des dépenses militaires et que l’équilibre du
Budget est un dogme qu’on ne remet pas en cause, ce sont forcément
les dépenses sociales qui vont baisser. Ceci est à rapprocher
d’une part de la déclaration faite au Sénat, lors de la
discussion sur le Budget 1981, par le Rapporteur Général
Blin, sénateur des Ardennes, soulignant « le caractère
courageux de certaines mesures, notamment le freinage massif des équipements
publics », et d’autre part du fait que dans ce budget c’est la
première fois qu’en temps de paix les dépenses d’équipement
militaire seront supérieures aux dépenses d’équipement
civil.
Le second point du programme américain est la réduction
des impôts directs, de 10 %, pour chacune des trois années
à venir. Il témoigne de l’influence de l’économiste
Arthur Laffer qui estime qu’au-dessus d’un certain niveau, l’impôt
décourage la production. Ceci est apparu comme un magnifique
cadeau fiscal dont la promesse a sûrement beaucoup influencé
le choix des électeurs. Mais ils ont été trompés,
car il est prévu que dans le même temps les recettes devaient
au total continuer à augmenter, ce qui signifie donc la hausse
des impôts indirects. Or les impôts indirects sont les plus
injustes puisqu’ils sont payés également par les riches
et les pauvres.
Une série de dérèglementations accompagnera ces
mesures, tels les dégrèvements fiscaux accordés
par le biais d’une accélération des amortissements, la
réduction de l’impôt sur les bénéfices (et
même la suppression de l’impôt sur les superbénéfices
des compagnies pétrolières que Carter avait eu tant de
mal à faire passer). Des réductions d’impôts, analogues,
sur les sociétés, ont été réalisées
récemment en France. Et les fameux Pactes pour l’Emploi résultent,
tout compte fait, en une diminution des charges pour les sociétés
qui embauchent des jeunes.
Le Conseiller de Reagan en politique monétaire
fait ses preuves auprès de Pinochet, de Margaret Thatcher et
en Israël (qui eut 100 % d’inflation en 1970 et prévoit
160 % cette année). C’est Milton Friedman. Il annonce une politique
monétaire « saine, stable et prévisible ».
La stabilité du Franc était aussi au programme de R. Barre,
avec sa lutte contre l’inflation. On a vu sa belle réussite sur
toute la ligne puisque même la dévaluation du franc ne
sera pas évitée (après l’élection présidentielle...)
.
Enfin Reagan promet le rétablissement de la confiance par la
poursuite d’une politique économique nationale, c’est-à-dire
d’exportations dynamiques. Pour cea, on adoucira les lois sur l’environnement,
on développera le nucléaire, voire même les surrégénérateurs.
Politique semblable suivie par Raymond Barre, mais avec évidemment
un handicap, car le poids économique de la France n’est pas celui
des Etats-Unis.

*

Et voilà comment partout c’est la loi du plus fort, la loi du
plus gros, de celui qui a le plus de moyens, qui s’impose. C’est la
loi de la jungle. Et la manifestation dénommée « escargot
 » récemment lancée par les conducteurs de poids
lourds, pour imposer leur intérêt, en est une excellente
image, ô combien édifiante !
Or, le rôle des gouvernements n’est pas d’augmenter les injustices
en aidant les forts à mieux écraser les faibles. C’est
au contraire d’imposer une loi plus humaine, plus juste et plus intelligente.
Leur rôle est avant tout un rôle social, que les économistes,
perdus dans les nuages de leur jargon et de leur vision du monde, ont
totalement oubliée. On voit de pareilles erreurs dans toutes
les corporations. C’est celle de l’architecte qui oublie... l’escalier.
Mais pour les économistes, responsables du présent et
de l’avenir de tout un peuple, ces erreurs d’intellectuels qui perdent
pied sont autrement graves. Elles sont criminelles. Non seulement parce
que la production d’armements, qu’imposent leurs lois économiques,
pousse à la guerre. Non seulement parce que pour être « 
plus compétitif » on fait courir des risques énormes
et des dommages irréversibles à la planète. Mais
aussi sûrement parce que le nombre de miséreux ne fait
que croître. Et je ne parle pas du Tiers-Monde. A côté
de nous, même cachées, il y a des familles entières
qui ne touchent même pas une allocation, qui n’ont rien pour vivre.
Il faut lire les rapports des délégués du Secours
Catholique : leur aide a dû augmenter de 30 à 80 %, selon
les endroits, en un an. Ils connaissent des situations de plus en plus
nombreuses de familles qui font des dettes pour manger. Ils reçoivent
dans leurs permanences, des parents en pleurs venant demander de quoi
manger pour leurs enfants. De grands ensembles de la région parisienne
sont devenus des bidonvilles en hauteur ; dans l’un d’eux, de 15 000
habitants, 10 % ne peuvent pas payer leur loyer, et gaz et électricité
leur sont coupés. En plein vingtième siècle, dans
un pays riche comme le nôtre, ces délégués
ont dû reprendre une forme d’assistance qu’ils pensaient dépassée
 : la distribution de colis alimentaires. Ils voient des personnes qui
n’ont rien mangé « depuis trois ou quatre jours »,
qui disputent leur nourriture aux chats et aux chiens. Et sur les jambes
des enfants des plaies inguérissables qui dénoncent les
carences alimentaires.

*

Voilà l’oeuvre du meilleur économiste de France. Et ce
comédien de Reagan va prendre le même chemin !