Plaidoyer pour une société évoluée

par  F. CHATEL
Mise en ligne : 28 février 2007

A la suite de l’article intitulé Faire marcher une entreprise en économie non capitaliste, paru dans GR 1070, où il était question d’une possible justification d’un supplément personnel de revenu dans un contrat civique, François Chatel s’appuie sur le fait que Jacques Duboin a toujours été partisan de la distribution égalitaire des revenus pour soutenir ci-dessous cette égalité. Elle lui paraît le mode de partage le plus judicieux, et ses arguments s’appuient sur une conception de la société humaine beaucoup plus évoluée qu’elle ne l’est actuellement. Il souhaite amener ainsi nos lecteurs à réfléchir à cette perspective et à en débattre :

 Hiérarchie de valeurs

Aujourd’hui, la valeur que le marché du travail attribue à une profession est fonction de sa rareté, de l’urgence du besoin à pourvoir, et des profits qu’elle est susceptible de générer. Même en considérant que chacun puisse avoir un travail qui lui permet d’accéder à la consommation par le salaire qu’il en tire, ce qui n’est malheureusement pas le cas, ce marché crée les inégalités criantes qu’on peut constater.

La hiérarchie sociale de valeurs qui est ainsi mise en place est une véritable chape de plomb, elle protége le conservatisme et garantit des privilèges acquis.

Le système actuel utilise ces inégalités, et plus particulièrement les frustrations qui en sont les conséquences, par le réflexe de compensation généré au niveau de la consommation et par la motivation qu’elle est censée produire. Il n’a de libéral que le nom puisqu’il produit la précarité, la violence sous toutes ses formes, un abêtissement général c’est-à-dire une dégénérescence de l’esprit critique et créatif, une normalisation de la pensée, un individualisme absurde et dangereux pour tous.

Le système capitaliste et la hiérarchie des valeurs qui lui est associée n’est qu’une stratégie d’exploitation de tous pour le profit de quelques uns.

Cette hiérarchie de valeurs, établie par les inégalités des revenus, ne peut-elle être éliminée dans un système post-capitaliste mettant en avant le développement de l’Etre et non de l’Avoir, la construction d’une véritable solidarité, l’application des principes de non-violence ? L’inégalité serait-elle une règle indissociable des sociétés humaines ? Alors que l’égalité se rencontre dans certains groupes de chasseurs-cueilleurs, qui vivent, il est vrai, dans l’abondance naturelle.

 La valeur du travail

Dans le système actuel, le travail humain impliqué dans la fabrication d’un objet ou dans la réalisation d’un service est inséré dans la valeur de cet objet ou de ce service. Cette valeur est mesurée par un coût, dont l’unité est celle de la monnaie utilisée.

Du point de vue de l’éthique, attribuer une valeur mesurable à la durée de vie d’un être humain est insoutenable. Ce concept n’a qu’un mérite : il dévoile l’intention d’exploiter la personne humaine dans un intérêt particulier. Comme la valeur d’une profession évolue en fonction du temps, selon l’intérêt qu’elle suscite, chacun est donc considéré en fonction des connaissances qu’il a acquises et qu’il est susceptible de restituer au profit de celui à qui il se vend.

Un individu peut-il se voir ainsi comparé à un objet, si précieux soit-il, ou à un service, si prestigieux soit-il ? La moindre des choses serait de lui demander son consentement, ce qui n’est pas le cas, puisque son droit à la vie dépend de la vente de sa force de travail.

Mais le fait qu’un individu accepte de se voir attribuer une valeur marchande signifie que sa véritable motivation au travail est davantage le gain financier, donc l’accès à la consommation qui y est associé, que le service rendu et sa qualité. La relation humaine, cet échange entre un individu et la société, se trouve ainsi tronqué, repoussé à un niveau secondaire en rapport à l’appât du gain, ce qui renvoie à la société actuelle, à l’individualisme et tout ce qui lui est associé de néfaste.

Tout véritable progrès humain, et toute société qui s’en réclame doit, à mon avis, remettre en cause ce concept parce qu’il rabaisse l’humain à un objet, à un utilitaire, il nie l’ensemble des qualités humaines.

Si la vie d’un humain se trouve écartée de toute comparaison avec une valeur mesurable comme la monnaie, sa dignité lui est enfin rendue et la séparation du travail et du salaire est alors vraiment établie.

Si, comme on le prétend, l’esclavage a évolué vers le salariat, alors le progrès humain doit conduire à une nouvelle étape, celle du contrat civique. La participation d’un individu pour répondre aux besoins d’une société n’est pas une valeur mesurable, c’est un devoir, et qui se solde, en retour, par l’accès à la consommation, mise à la disposition de tous selon un partage égalitaire.

Le contrat civique, qui ne supprime pas la mise sur le marché des objets et des services de consommation, doit écarter celle du travail. Les êtres humains ne sont pas à vendre !

Le salaire lié au travail disparaissant ainsi avec la notion de valeur attribuée à ce travail, toute hiérarchie de valeurs s’efface ; elle fait place à la hiérarchie de fonctions.

Les fonctions représentent les différents postes occupés auxquels sont attribuées des tâches à accomplir qui dépendent des qualifications, des compétences des personnes occupant ces postes. De l’organisation de ces postes va dépendre l’efficacité d’une entreprise, d’une association ou d’un service public. Une hiérarchie va alors s’instaurer qui restera cantonnée au domaine où s’exercent ces fonctions, sans déborder dans l’espace social, sans déterminer des inégalités de revenus, sans conditionner la liberté de choix des biens et des services de consommation.

Les activités sociales exercées par un individu pouvant être diverses, chacun pourra remplir plusieurs fonctions, donc faire partie de plusieurs hiérarchies dans lesquelles les postes occupés pourront se situer à des niveaux différents.

 “Moi” et les Autres

Le concept de salaire lié au travail, et de valeur du travail fonction d’un certain “mérite”, paraît, de nos jours, “normal“. C’est ainsi qu’on peut réclamer un surplus de revenu pour tenir compte d’un savoir-faire particulier, ou d’une technique qu’on a apprise, ou bien d’un résultat qui est le fruit de son imagination créatrice, bref, on prétend accéder à un privilège en raison de la détention de connaissances ou de qualités exceptionnelles.

Ceci amène à considérer la relation entre une personne et la société, entre le “Moi”et les Autres.

Dans le domaine de l’acquisition des connaissances, il n’existe pas de génération spontanée. L’imagination est le résultat d’un brassage d’idées et de connaissances acquises et mémorisées. Notre programme personnel pour sélectionner des idées est le produit d’un ensemble formé de notre culture, qui provient de notre milieu et de nos capacités individuelles, qui sont liées à notre héritage génétique, ensemble qui a permis la construction de notre cerveau, de son contenu et de ses modèles de réflexion. De sorte que tout découvreur, tout créateur, bénéficie, en fait, des acquis de son époque et de la constitution de son cerveau.

En quoi, l’individu muni d’un cerveau créateur ou qui détient certaines connaissances particulières, en est-il responsable ?

Car le mérite, qui seul pourrait justifier d’un surplus de rémunération, est basé, bien entendu, sur la responsabilité. L’individu est-il responsable de ses chromosomes, des informations reçues et émises par les autres, d’être né à l’époque et dans le milieu social où il vit et qui lui permet d’avoir acquis ce savoir ? Albert Einstein, s’il était né quelques années plus tôt ou plus tard, ou dans un autre milieu, n’aurait pas été le même Albert Einstein.

L’individu n’étant pas maître des informations qu’il reçoit, ni du cerveau avec lequel il réfléchit, comment peut-il prétendre au mérite de ce qu’il connaît ou de ce qu’il crée ?

Le “Moi” n’est qu’un agencement particulier formé d’éléments du “Nous”, de cet ensemble des humains qui est constitué des anciens et des contemporains. Il est une entité originale qui peut utiliser de l’information, l’analyser, la transformer, l’émettre dans le but d’assurer le maintien, la sécurité et les objectifs de son groupe social et de lui-même. Mais pour être il a besoin des autres, sans eux il n’est rien, et l’ensemble a besoin de lui, à la fois de sa normalité et de sa particularité.

Faute d’une rétribution particulière, le détenteur ou l’inventeur d’une technique pourrait-il la garder pour lui ? La réponse est très probablement non, parce que nous sommes tous mus par la recherche de gratification (instincts de plaisir et de dominance) ou de reconnaissance sociale.

Chacun a besoin de se sentir intégré dans la société en y étant reconnu pour ses qualités, ses actions, sa dévotion, ses réponses aux attentes des autres.

 L’effort

Comme dans l’exemple de l’article cité, certains pourraient être amenés à réclamer un surplus d’avantages financiers en raison de l’effort consenti pour exécuter une tâche particulière.

Mais comment mesurer cet effort ? Pour la même tâche, il peut falloir plus de temps à certains qu’à d’autres, ou plus de peine. À propos du temps, la vie d’un individu ne peut être comparé à aucune valeur mesurable. À propos de la peine, mesurer l’énergie calorique dépensée pourrait s’avérer un moyen, mais imagine-t-on équiper chacun d’un compteur ? Hors de toute mesure, l’effort consenti ne peut être estimé, extérieurement, que de façon subjective, et par l’individu lui-même, cette estimation échappe évidemment à toute objectivité et peut-être à l’honnêteté.

Tout effort est motivé par un intérêt personnel, réel ou escompté. Même l’apparence d’un parfait désintéressement et d’un total altruisme ne serait qu’illusion. Les besoins de plaisir ou de reconnaissance motivent nos engagements et nos actes. L’assouvissement de ces besoins représente donc la gratification escomptée.

 Le surplus de revenu

La gratification par un surplus de revenu présente plusieurs inconvénients :

• Elle ne remet pas en cause le salariat.

• Elle ne remet pas en cause la mesure du travail humain que prétend faire le système actuel, qui, entre autres aspects néfastes, est source d’inégalités et d’une hiérarchie injustifiée.

• Comment attribuer un privilège à une personne dont le « Moi » n’est rien sans tous les « Autres » ?

• Un supplément financier maintient la gratification au niveau des biens, c’est-à-dire au niveau de l’Avoir, alors que je pense que la perception de la gratification d’un engagement social doit s’élever à un autre niveau.

Une société possède beaucoup d’autres moyens de gratification que celui, primaire, du gain financier. Il faut prendre conscience que si chacun bénéficie de réels avantages c’est grâce aux engagements sociaux des autres et aux moyens mis à sa disposition pour qu’il puisse exercer les activités qu’il a choisies. Ensuite il peut profiter d’un système de promotions mis en place dans les hiérarchies de fonctions, être flatté par la confiance qui lui est exprimée par son maintien dans les fonctions qu’il exerce, par la renommée qu’il peut acquérir, ou encore par des invitations à faire partie des conseils économiques et sociaux en qualité reconnue d’expert, etc.

 Vers un autre système

Tout progrès humain qui se donne comme objectifs le développement de l’Être et non de l’Avoir, la non-violence et la construction d’une véritable solidarité se doit, à mon avis, de proposer une autre philosophie que celle de l’apologie de l’individualisme.

Si se trouvent validés les principes capitalistes prônant la poursuite de l’intérêt individuel pour motiver le progrès et faire bénéficier des retombées le reste de la société, l’ensemble des problèmes collatéraux lié à ces principes n’est pas prévu ou est négligé au regard des privilèges escomptés. Guerres, violences en tout genre, exclusions, injustices, pollutions, catastrophes, exploitations diverses et bien d’autres dommages conséquents accompagnent ce système et sa philosophie.

Le système communiste (il ne s’agit pas ici de la dictature Stalinienne) a pour qualités d’apporter la sécurité à chacun, de tendre vers un partage égalitaire des biens et des services disponibles et d’empêcher la pauvreté involontaire, mais il a montré les faiblesses de son organisation pyramidale, lourde, souvent bloquante, exigeante quant à l’abnégation de l’individu et à la négation de toute particularité de celui-ci.

L’individualisme, la philosophie du “Moi” et des rapports de force, qui est celle de l’adolescent, n’a plus lieu d’être, l’âge adulte débouche sur un tout autre état d’esprit. De sorte qu’entre les extrêmes, entre individualisme forcené et étatisme sclérosant, une autre organisation sociale peut désormais trouver sa place.

Au communisme il faut ajouter la prise en considération des besoins d’un individu adulte, la reconnaissance de la richesse et de l’originalité de chacun et l’importance des libertés individuelles.

Le nouveau système doit révéler, favoriser, exalter un comportement de citoyen allant dans le sens de l’évolution. C’est donc une autre culture et une éducation nouvelle. La société offre sa force au citoyen, elle assure sa sécurité et satisfait ses besoins primordiaux, et elle l’accueille pour qu’il contibue à cette force.

Chacun va donc tenir au moins un rôle, reconnu par tous, comme participant à l’équilibre de cet ensemble, suivant les règles d’une organisation politique choisie en commun. Et réciproquement, l’ensemble va s’employer à répondre aux besoins matériels et informationnels de chacun de ses membres, lui assurer les meilleures conditions pour qu’il puisse exercer son rôle au mieux. À tout moment l’individu est ainsi nourri d’une information généralisée sur la situation de l’ensemble et il bénéficie des biens matériels disponibles. En fait, le citoyen au sein de la société est dans la même situation qu’une cellule au sein du corps humain. Celle-ci exerce son rôle pour le bien de tous, elle informe l’ensemble sur sa situation et l’ensemble lui garantit les meilleures conditions possibles en fonction des moyens dont il dispose. Or ces moyens dépendent des rôles de tous : « je donne pour tous et comme tous en font autant, je reçois de tous. »

Comme le corps humain, la société doit constamment s’adapter aux influences, aux fluctuations, aux perturbations accidentelles de son environnement. Elle doit à tout moment faire preuve d’imagination pour répondre judicieusement aux sollicitations extérieures et aux besoins internes. L’organisation politique a donc tout intérêt à solliciter régulièrement les opinions individuelles, à promouvoir et organiser des forums de discussions, des assemblées nationales, régionales ou même de quartier, et des votes afin d’assurer au mieux la cohésion sociale.


Celui qui croit qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est un fou … ou un économiste.

Brèves

12 avril 2019 - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.