Quelques réflexions à propos du chômage

par  R. CURIE
Publication : avril 1968
Mise en ligne : 22 octobre 2006

« La machine crée plus d’emplois qu’elle n’en supprime. » Combien de fois avons-nous entendu cette affirmation, péremptoire et surprenante, énoncée comme un axiome ? Nous en étions parfois ébranlés, vaguement inquiets, cherchant la faille dans notre logique, l’erreur dans nos déductions habituelles.

Mais, désormais, les faits sont là, indiscutables et désolants. Le chômage s’installe et s’amplifie, parallèlement à l’emprise de la machine, devenue tellement perfectionnée et efficace...

On chiffre à 500.000, ou légèrement plus, le nombre des chômeurs officiellement reconnus. Chaque jour en voit apparaître quelques dizaines ou centaines de plus. Tous les secteurs d’activité sont touchés, y compris le bâtiment où il reste cependant tellement à faire... Parmi les victimes du chômage grandissant, on n’inscrit pas les épouses « sans profession », les enfants mineurs, écoliers, étudiants ou apprentis, les travailleurs intermittents, rétribués à l’heure ou à la journée, sans profession bien définie, toujours à la recherche de quelque bricolage, jardiniers ou peintres occasionnels, plus ou moins compétents, concurrents déloyaux des artisans et entreprises patentées.

Le recensement en cours de toute la population apportera sans doute quelques compléments d’informations, notamment en ce qui concerne les étudiants. Ce vocable, au sens de plus en plus étendu, s’applique maintenant, non plus seulement aux élèves des Facultés et Grandes Ecoles, mais à tous les jeunes fréquentant un quelconque établissement scolaire ou technique, tous nourris de projets et d’illusions, comme il est normal à cet âge, convaincus de leur valeur potentielle, et plus encore, de leur droit à la vie et à toutes les séductions qu’elle offre à leurs appétits juvéniles.

Une sourde rancoeur les habite ; ils ont bien le sentiment que la société actuelle est un échec, un amas d’injustices et de contradictions dont ils pensent, à tort ou à raison, être les principales victimes.

Pour un jeune, doué, bûcheur et bien dirigé, qui parvient à se faire une place au soleil, dix autres, moins doués, plus indolents, peu ou mal conseillés, végètent et ruminent leurs griefs qui éclatent un beau jour en manifestations bruyantes et stériles.

L’allocation d’études, qu’ils réclament depuis plusieurs années, apaiserait leurs courroux et leurs craintes. Pour nous Abondancistes, elle préfigure le Revenu Social accordé à tous. En contrepartie, elle exige des bénéficiaires qu’ils se plient à certaines disciplines, fournissent l’effort nécessaire pour accéder à un poste d’activité utile à la collectivité qui les prend en charge, adapté aussi à leurs vocations personnelles, révélées par les classes d’orientation. Et nous pensons, tout naturellement au Service Social qui figure aussi dans notre doctrine. Le misérable secours servi aux chômeurs totaux ou partiels s’apparente aussi au Revenu Social, dissocié du travail momentanément ou durablement interrompu. Il en est de même de l’allocation aux vieillards et aux infirmes, des allocations familiales, de celle de la mère au foyer, des récentes dispositions prises en faveur des agriculteurs âgés, etc.

Les paysans suffoquent d’indignation quand M. Mansholt propose d’abaisser le prix du lait pour en restreindre la production en même temps que celle du beurre ; c’est cependant une des lois habituelles de l’Economie de Marché ou de Profit. Par contre, ils accueilleraient bien volontiers une allocation compensatrice.

La proposition de M. Mansholt peut inspirer encore bien des réflexions d’un ordre différent car nous sommes de plus en plus obsédés par l’image de millions d’enfants mourant de faim en des pays à l’économie inorganisée.

Les statistiques relatives au chômage révèlent que les femmes privées de leur travail sont particulièrement nombreuses. La proportion des chômeurs y est plus importante que parmi les hommes ; elles perçoivent, comme eux, le secours de chômage.

De secours en allocations, on s’achemine rapidement vers le Revenu Social tendant à remplacer le Salariat. Ces secours et allocations sont dérisoires et ne permettent même pas de résorber toute la production déclarée excédentaire (produits laitiers, végétaux, textiles, etc). Il devient indispensable et urgent d’établir un lien entre cette production et les besoins qu’on en a. La planification s’impose ; elle est redoutée de ceux qui, dans le régime actuel, fondent encore leurs ressources sur le maintien de la rareté qui les enrichit. Mais, ils sont et deviendront de moins en moins nombreux. Touchés l’un après l’autre par la stagnation et la mévente, ruinés par l’abondance de la production et l’insuffisance des pouvoirs d’achat, déjà ils appellent la collectivité à leur secours en demandant des allocations compensatrices. Comment les leur refuser quand elles sont accordées à toutes les autres victimes du régime ?

Pour payer ces innombrables allocations, il faudra bien créer une monnaie de consommation basée sur la production actuelle et potentielle.

Et la machine, tournant actuellement au ralenti, retrouvera une allure accélérée pour alimenter la nouvelle et fructueuse Economie de Besoins, ou Economie Distributive de l’Abondance. Le chômage redouté fera place à une juste répartition des efforts encore nécessaires.

Nous nous rangeons parmi les optimistes.


Brèves

12 avril 2019 - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.