Défense de la bande dessinée distributrice

par  gédé
Publication : août 1987
Mise en ligne : 17 juillet 2009

Plutôt que se voiler la face devant les nombreuses
lettres critiquant la Bande Dessinée "Pas de Panique"
de la Grande Relève, je me propose, en tant que scénariste,
de sortir de ma cachette pour expliquer la problématique et les
motivations inhérentes au genre, en les restituant dans leur
contexte.
Sensibilisé aux thèses distributistes par la lecture des
articles de Marie-Louise Duboin publiés en 1985 par la revue
IIIe Millénaire, nous fûmes contactés pour tenter
de drainer un nouveau public à la connaissance des dites thèses.
Le pari n’était pas simple. Il fallait écrire une histoire
tenant compte du "message", tout en restant lisibles par les
"mordus" de la BD, sensibilisés par la mouvance de
son histoire et de son code actuel. Cette double adéquation de
communication devait également s’inscrire dans une publication
dont le rythme de parution, une page mensuelle, ôtait l’élan
convivial.
Pris entre le double écueil d’un scénario qui s’adressait
essentiellement à des non-initiés des thèses, sans
pour autant irriter les fidèles de la Revue, notre récit
se construisit sur la question de savoir comment, dans la réalité,
notre société pourrait effectivement passer au stade distributiste.
Autant dire qu’il faut inventer un futur hypothétique, en évitant
le prophétisme à la petite semaine, même s’il est
impossible de matérialiser autre chose que de l’art abstrait,
parce que créé à partir d’hypothèses.
Nous ne pouvions donc camper la problématique de la transformation
économique que symboliquement mais nous sommes encore aujourd’hui
sûrs et certains que ce "passage" ne peut se faire que
par la pression violente de la nécessité de contradictions
politiques et économiques irrésolvables par toutes autres
manoeuvres.
Notre formation historique d’Université nous fournissait de nombreux
réseaux d’analyses. Certains argumentaires furent étudiés,
puis rejetés, malgré leur indéniable intérêt.
Parmi bien d’autres, l’exemple historique de l’Allemagne de 1923, où
une expérience distributiste fut pratiquée par l’Etat
et lui permit de sortir de la crise (Emission du Rentenmark monnaie
gagée sur les richesses et l’appareil de production), n’apparaît
pas dans la BD, car de nombreuses personnes identifient l’Allemagne
de 1923 à l’hitlérienne de 1933...
Nous ne pourrons jamais être sûrs d’avoir opéré
les bons choix, mais nous sommes certains d’avoir fourni les efforts
les plus démesurés pour parvenir à illustrer de
manière significative les obstacles de sa réalisation
concrète.
L’incohérence apparente de son récit est liée au
rythme de parution, une page par mois nécessitant une "chute",
pour une histoire devant résumer, en situations, l’ensemble des
thèses distributistes, avec toute la richesse de ses implications,
à un large public, sur 16 pages. Il fallait être fou pour
accepter. 100 pages auraient été nécessaires pour
allier la lisibilité BD à la complexité du message.
100 pages de BD restaient hors de prix, à moins de gagner au
Loto...
Alors, consolation ? Cette BD ne prendra sa véritable dimension
communicative qu’à la sortie de l’album BD, avant la fin de l’année
87, dans un numéro spécial incluant l’ensemble des planches,
y compris 5 ou 6 pages inédites achevant l’histoire sur ce que
pourrait être une société dominée par une
économie distributive.
Les critiques que vous pourrez lui fournir en l’utilisant pour faire
connaître l’économie distributive autour de vous l’enrichiront.
Mais soyons clairs. Je ne suis pas un scénariste prostitué
par l’argent. Ni même un innocent politique.
Je sais que ces thèses, même imparfaites, sont les seules
à mettre le doigt sur la problématique de la valeur, qui
reste le point noir de toutes les thèses économiques.
Et j’aime à espérer qu’avec le temps, même ceux
qui n’aimaient pas la Bédé, constateront à l’issue
de cette expérience risquée, qu’Isabelle Python, la Société
d’Edition Echo-Vision, et moi-même, n’ont pas fabriqué
une BD vulgaire, prétexte à spolier la Grande Relève
de ses écus.
Nous aussi, nous essayons de faire sortir l’humain de la misère
où les plongent exploitation, cynisme et médiocrité.
La BD est un médium de communication qui peut tout expliquer,
sans élitisme ni démagogie, même le distributisme.
Au cas où vous n’en seriez pas persuadés, expédiez-moi
une caisse de médicaments contre les maux de crâne, car
moi aussi j’essaye, avec mes faibles moyens, de résoudre les
contradictions d’une histoire humaine dominée par des bulletins
de paye qui justifient son asservissement et son manque de conscience.
Si ce n’est d’amour...