Rapports conflictuels entre revenu garanti et réduction du temps de travail

par  G. VOBRUBA
Publication : août 1987
Mise en ligne : 17 juillet 2009

La Grande Relève continue à présenter les diverses contributions qui ont été faites au Colloque International de Louvain-la-Neuve sur le revenu garanti.
Nous donnons dans ce numéro la traduction (d’allemand en anglais puis d’anglais en français !) de la communication présentée par Georg Vobruba, professeur au Centre Scientifique Berlinois de Recherches Sociales.

Les demandes de réduction du temps de travail
et de revenu de base garanti sont l’une et l’autre des réactions
aux déficiences des mécanismes les plus importants de
répartition du travail et des revenus qui constituent le marché
du travail. Bien qu’elles concernent le même ensemble de problèmes,
elles diffèrent dans leurs finalités politiques. La réduction
du temps de travail est basée sur le droit au travail et a pour
but de répartir le travail entre ceux qui en ont besoin pour
assurer leur existence. Par conséquence, une politique de réduction
du temps de travail conduit à accepter que le marché du
travail soit le mécanisme dominant de répartition du travail
et des revenus. Le marché du travail assigne simultanément
des travailleurs aux emplois et des salaires aux travailleurs. Les demandes
de réduction du temps de travail sont fondées sur l’idée
centrale de travail en vue d’un salaire. Le revenu de base garanti est,
lui, considéré comme le droit à un revenu. Son
but est de garantir à tout le monde les moyens de vivre indépendamment
de la quantité de travail fourni. La revendication d’un revenu
garanti réduit donc la primauté du marché du travail
et fait ainsi disparaître la simultanéité de la
répartition du travail et du -revenu, qui est une caractéristique
de ce marché. Dans cette perspective le problème de l’organisation
du travail à effectuer doit être réglé séparément.
Dans les théories sur le revenu de base, on trouve les solutions
suivantes :
- l’obligation administrative de travailler,
- l’espoir utopique que le travail sera fait volontairement,
- l’incorporation dans le revenu de base de stimulants liés au
travail effectué.
La revendication d’un revenu de base est plus ou moins directement centrée
sur l’idée d’une subsistance de protection.
Ces deux visions différentes de la société correspondent
à des acteurs sociaux différents. Les réductions
du temps de travail ont pour origine historique la constitution d’une
classe de travailleurs capable de mener une action collective, renforçant
continuellement dans les négociations le pouvoir de ceux qui
offrent leur travail et améliorant ainsi leur situation individuelle.
Par conséquent, le revenu de base garanti est centré sur
l’individu. Tant que l’individu continue à aller sur le marché
du travail, le revenu garanti se concrétise directement par un
renforcement de la position individuelle de celui qui offre son travail.
On peut relier cela aux idéologies différentes qui sous-tendent
les deux concepts : le socialisme et
l’anarchisme. "il y a une différence fondamentale entre
le socialisme et l’anarchisme en ce qui concerne la question de la répartition.
Le socialisme, au moins dans la plupart de ses formes, maintient la
notion de salaire pour un travail effectué ou pour la volonté
de travailler, et, à l’exception des personnes incapables de
travailler à cause de l’âge ou d’une infirmité,
il fait de la volonté de travailler une condition de subsistance
ou, au moins, de subsistance audessus d’un minimum très bas.
L’anarchisme, par contre, a pour but de garantir à chacun, sans
aucune tradition, la fourniture de tous les biens courants, les biens
plus rares dont on ne peut accroître indéfiniment la production
étant rationnés et également répartis entre
toute la population.
Pierre Kropotkine résume les implications historiques des deux
revendications dans la formule : "Le droit au bien-être est
la révolution sociale. Le droit au travail est - dans le meilleur
des cas - une prison industrielle".
Ces deux approches sont donc traditionnellement en conflit.
C’est la question intéressante. Pour y répondre, on doit
se pencher sur :
1) la logique différente des concepts ;
2) le cadre différent de mise en oeuvre des concepts.
La mise en oeuvre actuelle des politiques de temps de travail montre
que le concept de réduction du temps de travail a perdu de sa
force dans deux dimensions. D’une part, le chômage de masse a
aujourd’hui atteint un tel niveau que le public ne croit plus en la
capacité de la réduction du temps de travail pour rétablir
le plein emploi. D’autre part, la variabilité des réductions
du temps de travail d’un secteur à un autre et la tendance au
compromis entre réduction du temps de travail et flexibilisation
amoindrissent le potentiel d’action collective. Les récents succès
des politiques de temps de travail restent des victoires à la
Pyrrhus : leur prix en est un nouvel affaiblissement des acteurs collectifs
qui pourraient obtenir de nouveaux succès. Tout cela montre que
la réduction du temps de travail doit être accompagnée
par d’autres mesures.
A quelques exceptions près (Adler Karlsson), on observe une très
nette évolution du concept de revenu de base : partant de l’abolition
du marché du travail, on est passé d’abord par un recours
limité au marché du travail et, finalement à son
maintien, sinon à son renforcement. Ce renforcement est mis en
évidence par le fait que la plupart des concepts de revenu de
base instaurent un impôt négatif. On peut interpréter
le revenu te base comme étant la subsistance te base alternative
pour ceux qui "offrent" leur travail. C’est ce qui est postulé
tans les théories néoclassiques tu marché tu travail,
mais qui, en réalité, n’existe pas.
Cette évolution tu concept te revenu garanti permet t’établir
tes liens avec les politiques se rapportant au marché tu travail.
A ce niveau logique, il y a donc convergence tes deux concepts. Il est
pour le moins probable que cela favorisera le développement te
concepts combinant réduction tu temps te travail et revenu te
base garanti. Mais l’aiguillon pour le développement te tels
concepts réside tans les conditions sociales existantes.
Je suppose tans ce qui suit que l’opposition tes employeurs à
la réduction tu temps te travail est évidente en elle-même.
Leur opposition cependant ne sera efficace, c’est-à-tire capable
te recueillir la majorité tes soutiens, que lorsqu’ils pourront
former tes coalitions te blocage avec la participation te non-employeurs.
Il faut expliquer la résistance tes non-employeurs à la
réduction tu temps te travail. Aujourd’hui la mise en ouvre d’une
réduction collective tu temps te travail toit prendre en compte
différents types te problèmes.
1. La réduction tu temps te travail sans réduction te
salaire met en danger les firmes peu solides (marginales). Leurs employés
ont peur te perdre leur travail et donc s’opposent à te telles
politiques. La réduction tu temps te travail avec diminution
te salaire pose un problème difficile à ceux qui en sont
victimes. Ces obstacles à la réduction tu temps te travail
sont les plus grands tans les entreprises où les marges sont
faibles et qui emploient beaucoup te salariés mal payés.
2. La réduction tu temps te travail affectera toujours négativement
les augmentations te salaire. Ainsi la réduction tu temps te
travail favorise les employés à plein temps et marginalise
ceux qui travaillent suivant d’autres schémas te temps : travailleurs
à temps partiel, travailleurs à horaires flexibles...
Ce groupe augmente constamment, ce qui se traduit par tes problèmes
te mise en ouvre te la réduction tu temps te travail te plus
en plus complexes. Par la même logique, les bénéficiaires
d’allocations sociales liées à l’accroissement tes salaires
s’opposent aux réductions tu temps te travail. Ce groupe aussi
augmentera tans le futur.
3. Qui plus est, la puissance tes moteurs sociaux traditionnels diminuera
à long terme. D’un côté, "l’identité
te groupe" traditionnelle tu mouvement tes travailleurs s’évanouira
et les liens normatifs qui permettaient t’établir tes solidarités
entre travailleurs et chômeurs au-delà tes intérêts
individuels et partiellement conflictuels s’estomperont. Bien plus,
le développement te la "pluralisation tes modes te vie"
pourrait se traduire par une relation te plus en plus ambiguë entre
la situation économique objective et les désirs et intérêts
individuels. Finalement, l’espoir d’un plus grand allègement
tu travail perd son attrait.
Notre conclusion au niveau te la mise en oeuvre pratique est finalement
la même que celle à laquelle nous étions arrivés
au niveau tes concepts : la réduction tu temps te travail toute
seule ne peut pas résoudre les problèmes quantitatifs
et qualitatifs. Il faut lui adjoindre autre chose.
Il est maintenant temps te se poser la question te savoir si on peut
lier une politique te revenu te base à la réduction tu
temps te travail pour résoudre les problèmes. On toit
subdiviser la question comme suit :
1) Existe-t-il tes combinaisons "réduction tu temps te travail-revenu
te base" capables te conduire à une harmonie fonctionnelle
résolvant les problèmes qui ont jusqu’ici fait échouer
les politiques te réduction tu temps te travail ?
2) Existe-t-il tes tendances favorisant l’apparition d’intérêts
collectifs et te groupes te pression pouvant promouvoir te telles combinaisons
 ? Je voudrais tout d’abord examiner la question te la compatibilité
fonctionnelle en discutant les trois types te problèmes soulevés
précédemment. On peut résoudre le problème
tu freinage tes réductions tu temps te travail par les faibles
marges disponibles pour la redistribution entre capital et travail si
le revenu garanti permet t’élargir ces marges. Cela implique
une réduction tu temps te travail accompagnée d’une diminution
tes salaires afin te la rentre faisable par les employeurs et une compensation
tes diminutions te salaire par un revenu garanti venant te plus haut
que l’entreprise afin te rentre la réduction tu temps te travail
acceptable par les employés. Si l’on instaure un revenu garanti
augmentant avec la productivité, on peut aussi résoudre
le problème te ceux qui ont tes horaires te travail réduits
et te ceux dont les allocations sociales sont liées à
l’accroissement tes salaires, à condition que l’accroissement
te productivité soit utilisé pour diminuer le temps te
travail et non pour augmenter les salaires. Ceci résout immédiatement
le troisième problème, à savoir que les nouvelles
réductions tu temps te travail perdent te plus en plus te leur
intérêt pour ceux qui bénéficient déjà
d’une réduction tu temps te travail. Il est facile t’imaginer
un scénario à long terme qui propose le passage te la
redistribution tu travail à la redistribution tu revenu. Le revenu
garanti favorise la pluralisation croissante tes modes te vie et tes
centres d’intérêt puisqu’il rend possible tes réductions
individuelles tu temps te travail. L’argent offre plus te possibilités
que le temps. Par conséquent, la répartition tes revenus
permet t’intégrer un plus grand nombre d’intérêts
que ne le fait la répartition tu temps te loisir.
On voit donc que l’idée te revenu garanti est fonctionnellement
compatible et permet te résoudre les principaux problèmes
liés à une réduction "isolée"
tu temps te travail. Nos conclusions sont positives à la fois
au niveau te la logique tes idées et au niveau concret.
Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’y ait plus te conflits entre
revenu te base garanti et réduction tu temps te travail.
Il reste, en effet, la question te la mise en oeuvre d’intérêts
collectifs qui puissent promouvoir de telles combinaisons de politique
de temps de travail et de revenu garanti. Le problème est qu’avec
l’affaiblissement des forces collectives qui ont historiquement fait
progresser les réductions du temps de travail, il n’y ait aucun
espoir de voir se lever de nouvelles forces sociales réclamant
un revenu garanti.
La réduction du temps de travail présente certainement
des avantages pour un groupe relativement bien défini de bénéficiaires,
mais ces avantage sont directs et individuels : plus de loisirs. Le
revenu garanti, par contre, offre des choix. On peut les utiliser ou
non. Et souvent les individus ne sauront pas à quoi, quand et
comment utiliser les possibilités offertes.
La revendication d’une réduction du temps de travail s’appuie
sur une plus petite gamme d’intérêts mais les intègre
plus fortement, tandis que la revendication d’un revenu garanti fait
appel à une large gamme d’intérêts mais les intègre
moins fortement. J’appelle ça "le dilemme de la collectivité".
La réduction du temps de travail offre une solution homogène
à des gens qui ont des problèmes de même nature.
La collectivité, par conséquent, est le résultat
d’une expérience semblable des problèmes et de la lutte
pour les résoudre. Le revenu garanti offre une solution homogène
à des gens qui ont des problèmes différents. Ce
qui montre la difficulté puisque le moteur de l’action collective
réside dans le résultat politique et non dans son point
de départ. La concrétisation de la revendication suit
un cercle vicieux. J’appelle ça "le piège de la collectivité".
Même lorsque le dilemme collectif et le piège collectif
ont été surmontés, il reste des obstacles opérationnels.
On a tout d’abord s’attendre à la résistance de groupes
qui n’ont aucun intérêt à la réduction du
temps de travail ni à l’instauration d’un revenu garanti parce
qu’ils craignent - avec ou sans réalisme - que la redistribution
du travail ou des revenus ne leur procurera que des désavantages.
Ensuite, il y a l’obstacle de ceux qui pensent - à tort ou à
raison - que la mise en ouvre d’une politique de réduction du
temps de travail est en opposition avec une politique de revenu garanti.
On peut affaiblir cette opposition en soulignant la nécessité
d’ajouter quelque chose à la réduction du temps de travail
et les liens possibles avec un revenu garanti. Mais il n’en reste pas
moins que le conflit historique du choix des voies du développement
social persiste : c’est la différence entre une vision centrée
sur le travail justifiant un salaire et une vision centrée sur
une allocation de subsistance. Jusqu’à présent cette dernière
a toujours perdu.
Si je vois juste, les protagonistes de la philosophie du travail-pour-un-salaire
ne peuvent plus déterminer le développement social mais
ils peuvent le freiner. En conséquence, la société
se développe sans aucune vision utopique positive.