Ecce homo

par  G. ALBERT
Publication : octobre 1968
Mise en ligne : 23 octobre 2006

Je suis très vieux, si vieux que j’ignore mon âge.
C’est dans la nuit des temps que, nouvel apparu,
Moi, le maître à venir de ce monde inconnu,
J’en ai foulé le sol à mon premier passage.

Je crois me souvenir d’avoir jadis vécu
Comme une bête, errant, furtif, à l’aventure,
Et n’ayant pour abri que la caverne obscure
Où la peur me terrait tant j’étais faible et nu.

Les grands fauves rôdaient autour de ma tanière ;
Mes semblables aussi. Pour eux comme pour moi,
Le meurtre et le carnage étant l’unique loi,
J’ai taillé le silex et j’ai poli la pierre.

Je me revois forgeant mes instruments de mort
Cependant que la faim me tenaillait le ventre.
La disette régnait ; j’avais froid dans mon antre.
Disparaître, ou tuer ! J’ai tué sans remords.

J’ai dérobé le feu du ciel un soir d’orage.
Je m’en suis fait une arme et, par les soirs d’hiver,
J’ai connu la douceur d’y réchauffer ma chair
Et de dormir en paix sur mon lit de feuillage.

J’ai mené, nuit et jour un éternel combat
Et, pêcheur ou chasseur, parcouru la nature

Afin d’en arracher la grossière pâture
Que je devais, plus tard, tirer d’un sol ingrat.

J’ai longtemps retourné ce sol de mes mains nues
Avant d’y déposer au hasard des sillons
La semence et le grain des futures moissons
Dont, à chaque printemps, je guettais la venue.

Et j’ai vu dans la plaine onduler l’or des blés
Dont mes filles liaient en chantant les javelles,
Croyant avoir vaincu pour des ères nouvelles,
La disette et la faim des siècles écoulés.

Mais au cours des saisons renaissait la famine
Et j’ai dû, pour survivre et tromper le destin,
Par la force, voler à d’autres leur butin
Ou défendre contre eux le fruit de mes rapines.

Et, comme ils convoitaient ma maison et le champ
Que j’avais labouré, j’ai, sur la terre entière,
Découpé tour à tour d’incertaines frontières
Que, pour les redresser, j’arrose de mon sang.

Il m’a fallu trouver des armes à ma taille
Et, délaissant mon arc, ma hache et mon épieu,
J’ai fabriqué la poudre et mes armes à feu
Ont répandu la mort sur mes champs de bataille.

Or, voici que je tremble au seuil de l’avenir,
Car j’ai marché de découverte en découverte
Et crains d’avoir forgé l’instrument de ma perte,
Le monstrueux engin dont n’ose se servir

Celui qu’un frêle esquif a porté sur les ondes
Avant que ses vaisseaux ne sillonnent les mers
Et que ses avions n’explorent l’univers
Et ne fouillent le ciel en quête d’autres mondes.

J’ai couvert celui-ci de temples, de palais
Et de vastes cités aux multiples usines
Dont mes chevaux-vapeur font tourner les machines
Oui travaillent pour moi sous l’oeil de mes valets.

J’ai su rendre une terre aride plus féconde,
Et, pour me diriger dans la nuit, j’ai voulu
Que la lumière soit, et la lumière fut,
Flambeau dont la clarté comme un soleil m’inonde.

De victoire cri victoire, inlassable chercheur,
Je me suis libéré d’innombrables entraves,
Mais, de mes passions, je suis toujours l’esclave,
Et, riche de savoir, je ne suis pas meilleur.

Partisan de la paix, je fais toujours la guerre  ;
La discorde et la haine accompagnent mes pas ;
J’invoque la justice et je ne la rends pas,
Et, le crime accompli, j’en accuse mon frère.

D’un principe suprême ignorant les desseins,
J’ai conçu tous les dieux qu’ont adorés les hommes,
Des dieux qui n’ont pitié de ce peu que nous sommes,
Mais qui tous ont connu leurs martyrs et leurs saints.

Ai-je entendu leurs voix et compris le message
Pour lequel ils avaient accepté de mourir,
Le message d’amour, de foi en l’avenir
Dont leurs chemins de croix m’ont transmis l’héritage ?

Au déclin de mes jours je m’interroge encore
Depuis que, sans rival, je règne sur la terre,
N’ai-je fait qu’élargir les bornes du mystère
Oui me condamne à vivre et me voue à la mort ?

Ma soif de découvrir demeure inassouvie.
Penché sur mon destin je scrute éperdument
L’infiniment petit et l’infiniment grand
Sans pouvoir y trouver le secret de la vie.

N’ai-je donc triomphé de l’espace et du temps
Que pour voir à son tour ma race disparaître
Sans avoir su pourquoi la terre m’a vu naître
Ni quelle est ici-bas la tâche qui m’attend ?

A quoi m’auront servi mon art et ma science
S’il faut qu’à mes côtés, me suppliant en vain,
Des femmes, des enfants, meurent toujours de faim
Dans un monde ou, pour moi, j’ai créé l’abondance.

Ceux qui me survivront bâtiront-ils jamais
Celui dont j’ai rêvé, le monde sans frontières
Où mes fils uniront leurs efforts séculaires
Pour qu’y règnent l’Amour, la Justice et la Paix.


Brèves

12 avril - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.