Interdit de séjour

par  M. DUBOIS
Publication : octobre 1980
Mise en ligne : 25 mars 2008

NOUS n’avons pas de pétrole, mais nous avons des intellectuels de génie dont l’exportation comblerait aisément le déficit de notre balance commerciale si nous en trouvions preneurs.
Hélas ! pour l’instant ces brillants sujets rivalisent de clairvoyance et d’imagination pour analyser les causes de la crise économique et nous proposer leurs remèdes-miracles, notamment en matière de chômage.
« Le Figaro » du 19 janvier 1980 nous offre ainsi plusieurs articles d’éminents spécialistes, susceptibles d’éclairer notre profonde ignorance.

DES IDEES NEUVES

Examinons par exemple le long exposé de M. Christian Stoffaes, qui commence par nous rappeler comment la loi de SAY, selon laquelle l’offre crée sa propre demande, s’est trouvée démentie par les faits au cours des années 20 à 30, donnant ainsi naissance aux idées keynésiennes, sur lesquelles le monde occidental vit depuis le début des années 30. Un coup de gomme sur les conséquences économiques de la 2e guerre mondiale : M. Stoaffes attribue à Keynes le mérite d’avoir, provisoirement, surmonté la crise qui s’était traduite par des taux de chômage astronomique (40% en 1932 aux Etats-Unis et en Allemagne), par le retour au protectionnisme et l’effondrement du commerce international. Il n’établit aucune relation de cause à effet entre ces problèmes et la mobilisation de dizaines de millions d’hommes pendant 4 ans, l’« assainissement » par les bombes de l’appareil producteur et les destructions massives de biens de consommation créatrices de besoins immenses dès 1945. II se retrouve donc tout étonné au seuil des années 60, pour y constater : « un effritement progressif du concept keynésien devenu impuissant à expliquer et à fournir des remèdes concrets aux maux des années 70 : l’inflation à 2 chiffres, la persistance du sous-emploi en dépit des politiques de relance de la demande, les effets pervers et les cercles vicieux de la dévaluation, de la dépréciation monétaire, de la spirale prix- salaires, etc... ».

Faut-il donc abandonner Keynes pour suivre Milton Friedman ? Ecoutons ce nouveau prophète :
« Pour surmonter l’incertitude actuelle et trouver des remèdes concrets à la crise, il convient certainement de regarder. au-delà des agrégats macro- économiques, les structures intimes de l’économie. On reconnaît de plus en plus qu’à côté du chômage keynésien résultant de l’insuffisance de la demande globale, le chômage structurel ou chômage d’offre occupe une place grandissante dans les problèmes actuels . les relances keynésiennes tentées pour faire face à l’impact déflationniste de la hausse pétrolière de 1973 furent des échecs patents. En fait le problème n’est pas tant une insuffisance de la demande qu’une crise des structures de production et de leur inadaptation croissante aux conditions nouvelles de la demande, de la technologie, de la division internationale du travail.  »

Voilà qui me paraît parfaitement clair...

DES IDEES RASSURANTES

Et le chômeur, rassuré d’être structurel et non plus keynésien, sera tout à fait optimiste après avoir pris connaissance des cycles de Kondratiev, de Schumpeter, et de l’effet Buddenbrok :
« Le processus de Ca croissance n’est pas nécessairement linéaire, ni toujours équilibré, à l’instar des phénomènes physiques. Il est soumis à des cycles, à des alternances de phases où la productivité est supérieure à la croissance et où s’étend le chômage, et inversement. Ces cycles, de période égale à 50 ou 60 ans, ont été étudiés par Kondratiev dans les années 1920. Il est significatif que le succès des idées keynésiennes ait conduit à éliminer la théorie des cycles de la plupart des enseignements économiques.
« Schumpeter, autre grand oublié des années 1930, lie les cycles longs à l’apparition des innovations majeures. Les phases dépressives de dix ou vingt ans qui suivent les périodes de boom résultent de la maturation (les innovations précédentes, de leur production en grande série grâce à l’introduction d’investissements économiseurs de main-d’oeuvre, alors que les nouveaux besoins et les nouveaux produits de la phase ultérieure ne sont pas encore apparus pour prendre le relais des créations d’emploi.
« Les technologies microélectroniques et télématiques envahissent les usines qui se robotisent et s’automatisent de plus en plus, mais font aussi pénétrer, ce qui est plus nouveau, d’immenses gains de productivité dans les métiers de traitement de l’information, services où s’est concentrée une part croissante de la population active. Les activités dépassées résistent de leur mieux.
« C’est pendant les phases longues de dépression que l’on voit fleurir les psychoses des métiers Jacquart ou du capitaine Ludd, la crainte que le remplacement de l’homme par la machine n’aboutisse à tuer l’emploi.
« Les mutations géoéconomiques jouent aussi un rôle dans les crises, avec l’émergence de nouveaux pays industriels venant déranger les équilibres anciens (Etats-Unis, Allemagne hier, Japon aujourd’hui).
« Enfin, il faut admettre l’évolution des valeurs. Suivant « l’effet Buddenbrok », les générations nouvelles ne désirent pas la même chose que leurs parents ».

Donc, pas d’affolement, M. Stoaffes est d’ailleurs catégorique :
« en longue période, le chômage est un faux problème et c’est le changement que nous devons affronter... C’est probablement aujourd’hui une diminution du rythme de progression des revenus au-dessous des gains de productivité réelle qui serait le meilleur moyen de rétablir l’emploi et l’équilibre externe... Peut-être est-ce à cause de la démagogie du court terme que l’Occident est aujourd’hui plongé dans la crise. Il est urgent de se soucier du long terme de la productivité, de la compétitivité, de l’innovation. A long terme, tout finit pas s’ajuster, c’est à court terme que nous risquons le pire. »

DES OBJECTIFS ENTHOUSIASMANTS

Bien sûr !!! Mais enfin nos 1,35 million de demandeurs d’emploi n’ont pas tous la hauteur de vue ni la sérénité de M. Stoaffes, et le court terme, tout de même, ils aimeraient bien que d’autres intellectuels essaient de faire un effort pour le rendre plus affriolant ! Eh bien qu’ils se rassurent. Dans un style très différent, M. Jacques Plassard a pensé à eux et a trouvé la vérité profonde :
« Alors que tous les experts sans expérience répètent que le mal est l’excès d’offre potentielle main-d’oeuvre surabondante, productivité en progrès explosif, capitaux trop bon marché, ce que l’on constate c’est que l’offre ne réussit pas à suivre la demande dès lors que celle-ci s’intensifie un peu. Le diagnostic dominant constitue un contresens et les remèdes proposés sont rigoureusement inverses de ceux qui apporteraient la guérison. »

Il fallait y penser ! C’est certainement parce que l’offre ne réussit pas à suivre la demande que les usines ferment les unes après les autres, et il est évident qu’en réduisant la demande, c’est-à-dire notre pouvoir d’achat, le taux de chômage va en prendre un sérieux coup !
Mais n’exagérons rien ; M. Plassard n’est pas un démagogue et ne nous promet pas, si nous retroussons bien nos manches et serrons fortement nos ceintures, des lendemains qui chantent. M. Plassard est un réaliste, et ses objectifs, pour limités qu’ils soient, méritent de relever le défi :
« Le chômage vient non de ce qu’il y a trop de jeunes, non de ce que la durée du travail est trop longue, mais de ce qu’il n’y a pas assez d’innovations, d’entreprises et de marketing pour créer le nombre d’emplois nécessaires. Si l’on continuait au cours des 5 prochaines années dans l’axe des 5 précédentes, on aurait en 1985 entre 2 et 2,5 millions de demandeurs d’emploi, telle est l’extrapolation.
« Mais cette hypothèse n’est pas seulement inadmissible, elle est improbable. Quelque insuffisantes que soient son ampleur et sa durée, le redressement opéré en 1979 a montré qu’il n’y avait pas de fatalité. On peut plafonner le chômage au niveau où il est ou, plus précisément, on peut le faire osciller à plus ou moins 200 000 autour du niveau de 1.4 million. Mais cela n’est écrit ni dans les astres, ni dans les modèles économétriques, cela dépend de l’intelligence et de la volonté des Français et d’abord de ceux qui disposent du plus de pouvoir gouvernement, chefs d’entreprise, syndicalistes et, pourquoi pas, économistes.
« Prévoir 2,5 millions de chômeurs en 1985, c’est supposer que l’on suivra une politique de laisser- aller. Jouer sur 1,4 million, c’est parier sur la capacité de redressement du comportement français. C’est parce que cette capacité existe que la seconde hypothèse est plus probable que la première. Il n’est pas réaliste de supposer que les Français ne se reprendront point, mais il ne serait pas sérieux de rêver que cela se fera sans effort. La route sur laquelle nous sommes engagés ne conduit pas où nous voulons aller, il faut le savoir pour en changer. »

Fermez le ban ! Demi-tour pour le changement de route, et si nous sommes bien sages et bien courageux nous pourrons, dans 5 ans, faire appel à nouveau à M. Plassard pour étudier le sort des 1,4 million de chômeurs irréductibles.
Evidemment, entretemps, sur ce chemin montant, sablonneux, malaisé, du redressement définitif de notre économie, nous trouverons peut-être des obstacles inattendus ; les autres pays, par exemple, pourraient avoir la fâcheuse idée de suivre les mêmes conseils et d’accroître leur production nationale avec la sournoise arrière-pensée de nous refiler leurs surplus. Mais M.  Plassard n’est pas inquiet :
« Un huron ou un Persan demanderait pourquoi ce même environnement mondial qui favorise l’essor des économies coréenne, brésilienne et autres interdirait à la France une expansion analogue à celle qu’elle avait auparavant. »

Sacré Persan ! Il ne lui viendrait même pas à l’idée de songer que la différence des rémunérations de la main-d’oeuvre coréenne ou brésilienne et de la main-d’oeuvre française introduit tout de même une petite différence quant aux capacités d’expansion...
Et même, avec la complicité de son ami Huron, il serait capable de tenir le raisonnement primaire suivant :
« Je vois face à face :
« - des êtres humains dont les besoins les plus essentiels sont plus ou mois bien satisfaits. et même pas satisfaits du tout pour des milliards d’entre eux,
« - d’autres êtres humains condamnés à l’inactivité pendant qu’une minorité cherche désespéré. ment à faire consommer les biens de toutes natures produits par les machines nées de leurs efforts et de leur ingéniosité créatrice.
« Entre les uns et les autres, il ne manque que des chiffres. Faites appel à un bon comptable assisté d’une batterie d’ordinateurs et répartissez-vous équitablement ce que vous vous acharnez à détruire volontairement. »

Et c’est sans doute pourquoi, au pays de Montesquieu et de Descartes, les Persans et le bon sens sont définitivement interdits de séjour, tandis que sur toute la planète résonnent les bruits de bottes annonciateurs d’autres méthodes pour retrouver le plein-emploi.


Brèves

12 avril - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.