NOUS n’avons pas de pétrole, mais nous avons des intellectuels
de génie dont l’exportation comblerait aisément le déficit
de notre balance commerciale si nous en trouvions preneurs.
Hélas ! pour l’instant ces brillants sujets rivalisent de clairvoyance
et d’imagination pour analyser les causes de la crise économique
et nous proposer leurs remèdes-miracles, notamment en matière
de chômage.
« Le Figaro » du 19 janvier 1980 nous offre ainsi plusieurs
articles d’éminents spécialistes, susceptibles d’éclairer
notre profonde ignorance.
DES IDEES NEUVES
Examinons par exemple le long exposé de M. Christian Stoffaes, qui commence par nous rappeler comment la loi de SAY, selon laquelle l’offre crée sa propre demande, s’est trouvée démentie par les faits au cours des années 20 à 30, donnant ainsi naissance aux idées keynésiennes, sur lesquelles le monde occidental vit depuis le début des années 30. Un coup de gomme sur les conséquences économiques de la 2e guerre mondiale : M. Stoaffes attribue à Keynes le mérite d’avoir, provisoirement, surmonté la crise qui s’était traduite par des taux de chômage astronomique (40% en 1932 aux Etats-Unis et en Allemagne), par le retour au protectionnisme et l’effondrement du commerce international. Il n’établit aucune relation de cause à effet entre ces problèmes et la mobilisation de dizaines de millions d’hommes pendant 4 ans, l’« assainissement » par les bombes de l’appareil producteur et les destructions massives de biens de consommation créatrices de besoins immenses dès 1945. II se retrouve donc tout étonné au seuil des années 60, pour y constater : « un effritement progressif du concept keynésien devenu impuissant à expliquer et à fournir des remèdes concrets aux maux des années 70 : l’inflation à 2 chiffres, la persistance du sous-emploi en dépit des politiques de relance de la demande, les effets pervers et les cercles vicieux de la dévaluation, de la dépréciation monétaire, de la spirale prix- salaires, etc... ».
Faut-il donc abandonner Keynes pour suivre Milton Friedman ? Ecoutons
ce nouveau prophète :
« Pour surmonter l’incertitude actuelle et trouver des remèdes
concrets à la crise, il convient certainement de regarder. au-delà
des agrégats macro- économiques, les structures intimes
de l’économie. On reconnaît de plus en plus qu’à
côté du chômage keynésien résultant
de l’insuffisance de la demande globale, le chômage structurel
ou chômage d’offre occupe une place grandissante dans les problèmes
actuels . les relances keynésiennes tentées pour faire
face à l’impact déflationniste de la hausse pétrolière
de 1973 furent des échecs patents. En fait le problème
n’est pas tant une insuffisance de la demande qu’une crise des structures
de production et de leur inadaptation croissante aux conditions nouvelles
de la demande, de la technologie, de la division internationale du travail.
»
Voilà qui me paraît parfaitement clair...
DES IDEES RASSURANTES
Et le chômeur, rassuré d’être structurel et non
plus keynésien, sera tout à fait optimiste après
avoir pris connaissance des cycles de Kondratiev, de Schumpeter, et
de l’effet Buddenbrok :
« Le processus de Ca croissance n’est pas nécessairement
linéaire, ni toujours équilibré, à l’instar
des phénomènes physiques. Il est soumis à des cycles,
à des alternances de phases où la productivité
est supérieure à la croissance et où s’étend
le chômage, et inversement. Ces cycles, de période égale
à 50 ou 60 ans, ont été étudiés par
Kondratiev dans les années 1920. Il est significatif que le succès
des idées keynésiennes ait conduit à éliminer
la théorie des cycles de la plupart des enseignements économiques.
« Schumpeter, autre grand oublié des années 1930,
lie les cycles longs à l’apparition des innovations majeures.
Les phases dépressives de dix ou vingt ans qui suivent les périodes
de boom résultent de la maturation (les innovations précédentes,
de leur production en grande série grâce à l’introduction
d’investissements économiseurs de main-d’oeuvre, alors que les
nouveaux besoins et les nouveaux produits de la phase ultérieure
ne sont pas encore apparus pour prendre le relais des créations
d’emploi.
« Les technologies microélectroniques et télématiques
envahissent les usines qui se robotisent et s’automatisent de plus en
plus, mais font aussi pénétrer, ce qui est plus nouveau,
d’immenses gains de productivité dans les métiers de traitement
de l’information, services où s’est concentrée une part
croissante de la population active. Les activités dépassées
résistent de leur mieux.
« C’est pendant les phases longues de dépression que l’on
voit fleurir les psychoses des métiers Jacquart ou du capitaine
Ludd, la crainte que le remplacement de l’homme par la machine n’aboutisse
à tuer l’emploi.
« Les mutations géoéconomiques jouent aussi un rôle
dans les crises, avec l’émergence de nouveaux pays industriels
venant déranger les équilibres anciens (Etats-Unis, Allemagne
hier, Japon aujourd’hui).
« Enfin, il faut admettre l’évolution des valeurs. Suivant
« l’effet Buddenbrok », les générations nouvelles
ne désirent pas la même chose que leurs parents ».
Donc, pas d’affolement, M. Stoaffes est d’ailleurs catégorique :
« en longue période, le chômage est un faux problème
et c’est le changement que nous devons affronter... C’est probablement
aujourd’hui une diminution du rythme de progression des revenus au-dessous
des gains de productivité réelle qui serait le meilleur
moyen de rétablir l’emploi et l’équilibre externe... Peut-être
est-ce à cause de la démagogie du court terme que l’Occident
est aujourd’hui plongé dans la crise. Il est urgent de se soucier
du long terme de la productivité, de la compétitivité,
de l’innovation. A long terme, tout finit pas s’ajuster, c’est à
court terme que nous risquons le pire. »
DES OBJECTIFS ENTHOUSIASMANTS
Bien sûr !!! Mais enfin nos 1,35 million de demandeurs d’emploi
n’ont pas tous la hauteur de vue ni la sérénité
de M. Stoaffes, et le court terme, tout de même, ils aimeraient
bien que d’autres intellectuels essaient de faire un effort pour le
rendre plus affriolant ! Eh bien qu’ils se rassurent. Dans un style
très différent, M. Jacques Plassard a pensé à
eux et a trouvé la vérité profonde :
« Alors que tous les experts sans expérience répètent
que le mal est l’excès d’offre potentielle main-d’oeuvre surabondante,
productivité en progrès explosif, capitaux trop bon marché,
ce que l’on constate c’est que l’offre ne réussit pas à
suivre la demande dès lors que celle-ci s’intensifie un peu.
Le diagnostic dominant constitue un contresens et les remèdes
proposés sont rigoureusement inverses de ceux qui apporteraient
la guérison. »
Il fallait y penser ! C’est certainement parce que l’offre ne réussit
pas à suivre la demande que les usines ferment les unes après
les autres, et il est évident qu’en réduisant la demande,
c’est-à-dire notre pouvoir d’achat, le taux de chômage
va en prendre un sérieux coup !
Mais n’exagérons rien ; M. Plassard n’est pas un démagogue
et ne nous promet pas, si nous retroussons bien nos manches et serrons
fortement nos ceintures, des lendemains qui chantent. M. Plassard est
un réaliste, et ses objectifs, pour limités qu’ils soient,
méritent de relever le défi :
« Le chômage vient non de ce qu’il y a trop de jeunes, non
de ce que la durée du travail est trop longue, mais de ce qu’il
n’y a pas assez d’innovations, d’entreprises et de marketing pour créer
le nombre d’emplois nécessaires. Si l’on continuait au cours
des 5 prochaines années dans l’axe des 5 précédentes,
on aurait en 1985 entre 2 et 2,5 millions de demandeurs d’emploi, telle
est l’extrapolation.
« Mais cette hypothèse n’est pas seulement inadmissible,
elle est improbable. Quelque insuffisantes que soient son ampleur et
sa durée, le redressement opéré en 1979 a montré
qu’il n’y avait pas de fatalité. On peut plafonner le chômage
au niveau où il est ou, plus précisément, on peut
le faire osciller à plus ou moins 200 000 autour du niveau de
1.4 million. Mais cela n’est écrit ni dans les astres, ni dans
les modèles économétriques, cela dépend
de l’intelligence et de la volonté des Français et d’abord
de ceux qui disposent du plus de pouvoir gouvernement, chefs d’entreprise,
syndicalistes et, pourquoi pas, économistes.
« Prévoir 2,5 millions de chômeurs en 1985, c’est
supposer que l’on suivra une politique de laisser- aller. Jouer sur
1,4 million, c’est parier sur la capacité de redressement du
comportement français. C’est parce que cette capacité
existe que la seconde hypothèse est plus probable que la première.
Il n’est pas réaliste de supposer que les Français ne
se reprendront point, mais il ne serait pas sérieux de rêver
que cela se fera sans effort. La route sur laquelle nous sommes engagés
ne conduit pas où nous voulons aller, il faut le savoir pour
en changer. »
Fermez le ban ! Demi-tour pour le changement de route, et si nous sommes
bien sages et bien courageux nous pourrons, dans 5 ans, faire appel
à nouveau à M. Plassard pour étudier le sort des
1,4 million de chômeurs irréductibles.
Evidemment, entretemps, sur ce chemin montant, sablonneux, malaisé,
du redressement définitif de notre économie, nous trouverons
peut-être des obstacles inattendus ; les autres pays, par exemple,
pourraient avoir la fâcheuse idée de suivre les mêmes
conseils et d’accroître leur production nationale avec la sournoise
arrière-pensée de nous refiler leurs surplus. Mais M.
Plassard n’est pas inquiet :
« Un huron ou un Persan demanderait pourquoi ce même environnement
mondial qui favorise l’essor des économies coréenne, brésilienne
et autres interdirait à la France une expansion analogue à
celle qu’elle avait auparavant. »
Sacré Persan ! Il ne lui viendrait même pas à l’idée
de songer que la différence des rémunérations de
la main-d’oeuvre coréenne ou brésilienne et de la main-d’oeuvre
française introduit tout de même une petite différence
quant aux capacités d’expansion...
Et même, avec la complicité de son ami Huron, il serait
capable de tenir le raisonnement primaire suivant :
« Je vois face à face :
« - des êtres humains dont les besoins les plus essentiels
sont plus ou mois bien satisfaits. et même pas satisfaits du tout
pour des milliards d’entre eux,
« - d’autres êtres humains condamnés à l’inactivité
pendant qu’une minorité cherche désespéré.
ment à faire consommer les biens de toutes natures produits par
les machines nées de leurs efforts et de leur ingéniosité
créatrice.
« Entre les uns et les autres, il ne manque que des chiffres.
Faites appel à un bon comptable assisté d’une batterie
d’ordinateurs et répartissez-vous équitablement ce que
vous vous acharnez à détruire volontairement. »
Et c’est sans doute pourquoi, au pays de Montesquieu et de Descartes, les Persans et le bon sens sont définitivement interdits de séjour, tandis que sur toute la planète résonnent les bruits de bottes annonciateurs d’autres méthodes pour retrouver le plein-emploi.

