La marchandise, une finalité absurde

par  G. EVRARD
Publication : août 2014
Mise en ligne : 23 décembre 2014

Guy Evrard est tombé par hasard sur l’ouvrage d’un économiste toulousain dont la lecture a de quoi nous étonner. Son auteur en effet, alors qu’il ignore sans doute nos propositions d’économie distributive, rejoint pourtant fort nos analyses… Qu’on en juge :

Nous avions déjà dénoncé l’absurdité de la nature marchandise. Dans son livre L’Anti-Sisyphe Pour en finir avec la marchandise, Patrick Mignard s’empare, lui, de l’absurdité globale de la marchandise comme finalité de l’activité humaine et trouve donc un titre à sa rébellion dans celui de l’ouvrage d’Albert Camus Le mythe de Sisyphe.

éd. AAEL, Toulouse, 2011

On se souvient que dans la mythologie grecque, Sisy­phe, bien qu’il fut astucieux, mais pour avoir osé défier les dieux, fut condamné à faire rouler éternellement jusqu’en haut d’une colline un rocher qui en redescendait chaque fois avant de parvenir au sommet. Pour Patrick Mignard, « L’Homme est aujourd’hui Sisyphe. Un effort lui est perpétuellement demandé malgré un développement colossal des capacités de production. Sommé de toujours travailler (voire exclu quand on n’a plus besoin de lui), sommé de toujours consommer (quand le système lui en donne les moyens), il remplit les deux fonctions en dehors de sa conscience volontaire, emporté par la froide logique du fonctionnement du système, le système marchand ». Et « Banaliser les rapports marchands (...), leur donner le statut d’état naturel des rapports humains (...) interdit toute réflexion et tout débat sur les problèmes de nos sociétés et condamne tout espoir de changement ». Ajoutant, comme l’avait dénoncé Jacques Duboin aux premiers temps du mouvement pour l’économie distributive : « Les perfectionnements techniques qu’ils [les hommes] ont réalisé dans l’acte de production ont rarement été des facteurs de libération, mais au contraire des instruments d’oppression ».

Perséphone surveillant Sisyphe dans les Enfers. Amphore attique vers -530

Plongé ainsi au cœur des mécanismes de l’aliénation, Patrick Mignard note bien sûr que « Seule la lutte des exploités, à toutes les époques, a pu entraver, et entrave encore, cette dégradation des conditions d’existence, sans pour cela, il est vrai, aboutir à un système qui puisse être satisfaisant pour tous ». C’est peut-être ce constat d’impuissance qui a tenté l’auteur de s’aventurer dans cette « réflexion exploratoire, à partir d’une analyse critique du système marchand, sur les possibilités et les impératifs de son dépassement ».

 Quelques chapitres du livre

Un tel ouvrage ne se résume pas en quelques paragraphes, sauf à en perdre toute la richesse. Chaque idée maîtresse est développée dans un chapitre, toujours très court (quelques pages).

Citons par exemple  :

• Un bilan en trompe-l’œil.
« La production de masse a donné l’illusion de l’abondance et de la répartition égalitaire. (...) La consommation de masse a été confondue, dans l’esprit collectif, avec la satisfaction généralisée des besoins. Le mythe est entretenu pour faire croire que la production de la marchandise et la généralisation du salariat constituent le summum du développement et de l’organisation sociale ». (...) « Par la persistance de rapports sociaux aliénés, il [l’homme] aliène (...) la nature. Il en fait non pas un cadre de vie, mais un moyen ». Pour l’auteur, c’est seulement de la mise en place d’autres rapports sociaux que le salariat, quasi généralisé par l’économie de marché et qui organise la production et la répartition des richesses, que pourra émerger une autre répartition, équitable, en fonction des besoins réels de l’ensemble de l’humanité. « Le blocage est donc bien politique et social, pas technique ».

• L’utilisation perverse du progrès technique.
« Il n’y a aucune fatalité, ni naturelle ni historique, pour que le progrès technique soit un outil au service d’un système qui en dénature la portée technique et sociale ».

• La logique, mais absurde, dictature du « coût ».
« Réduire les coûts, opération qui peut paraître purement logique, obéit en fait dans le système marchand à une finalité unique et précise : faire baisser le prix de la marchandise pour en faciliter la vente (réaliser la valeur) et donc réaliser le profit ». Par tous les moyens, qui échappent rapidement à toute considération sociale ou éthique.

• Que faire du marché ? Le marché n’assure pas la répartition des richesses en fonction des besoins de la population. Il est la sanction des conditions de la production. « Il détermine d’une part quelle entreprise pourra vendre (en général celle qui pratique le prix le plus bas) et d’autre part qui pourra acheter (seuls les consommateurs solvables) ». En passant d’un système basé sur le profit à un système basé sur la satisfaction des besoins, on change de rationalité et c’est la solvabilité globale de la société qui détermine alors la capacité de satisfaction des besoins. « On peut imaginer une autonomie d’unités locales de production, garantissant une qualité de vie, de consommation et (...) de démocratie, dans la mesure où elles évitent un maximum de dépendance ». En reconnaissant que les moyens de production peuvent dès à présent répondre techniquement aux besoins de toute la collectivité.

• Une réduction illimitée du temps de travail.
Les lecteurs de la GR, pour qui les principes de l’économie distributive sont les bases indispensables à de nouveaux rapports sociaux, retrouveront dans ce chapitre les fondements de leur réflexion sur le sujet. « Ne pas perdre sa vie à la gagner. Ce rêve, réalisable (...) dans la société primitive, aux besoins limités et aux moyens directement liés au bon vouloir de la nature, a tourné au cauchemar avec le développement de l’outil et des capacités de production ». Le temps de la marchandise, ou plus exactement « les conditions de sa production, la réalisation de sa valeur et donc la reproduction et l’extension du système » imposent le rythme de la vie. Mais, en effet, aujourd’hui, si « travailler donne un sens à l’existence de l’individu dans la société marchande », on souhaite aussi travailler le moins possible, tout en mesurant que « le temps libre n’existe [en nous] qu’en référence au travail salarié, qui lui accorde le droit d’exister ». Alors, si l’on parvient à en finir avec le temps marchandise, « L’emploi ne sera plus le moyen de vivre mais au contraire travail et non travail disparaîtront au profit de l’activité créatrice (...). Cette libération de l’activité humaine permettra la disponibilité de tout un chacun(e) au fonctionnement démocratique de la société et la non spécialisation d’un personnel politique qui aujourd’hui truste, contrôle, confisque l’action civique citoyenne, vit en parasite, en gérant un système basé sur l’inégalité et l’aliénation ».

• Que faire de la valeur ? Que faire de la monnaie ?
Dans le système marchand, le calcul de la valeur, c’est-à-dire de la quantité de travail nécessaire à la production d’un objet, est lié aux conditions sociales de production et de répartition. Il s’agit d’établir la valeur d’échange, dans l’objectif de réaliser un profit. Hors du cadre marchand, l’auteur est « Pour l’abolition du calcul de la valeur ». En effet : « Quel sens peut avoir (...) le calcul de la valeur et la détermination d’un prix (...) si la société peut produire autant de biens et services qu’en ont besoin les consommateurs ? » De plus, « Le calcul de la valeur perd sa signification (...) lorsque la valeur d’usage prend tout l’espace au point de rendre caduque la valeur d’échange, (...) du fait de la disparition de la réalisation de la valeur sur le marché ».

Dans le système marchand, la monnaie est « réserve de valeur et instrument de spéculation ». Hors du système marchand, l’auteur se prononce « Pour un retour à la monnaie d’échange », considérant que dans cette forme simple, elle présente une commodité « pour qu’un individu fasse le choix des biens et services qu’il entend consommer (...) si l’on exclut une distribution totalement libre et incontrôlée de la production » qui risquerait, certainement encore pour longtemps, « de voir se reproduire la course à la possession, l’accaparement antisocial des biens, et donc la persistance, voir l’aggravation, des inégalités et des conflits ».

• Le dernier chapitre, qui ne veut pas s’appeler conclusion, est en effet une invite à prendre les choses en mains, s’il est encore temps : « L’humanité est en train de crever de son indétermination à l’égard du système marchand qui extrait à des fins mercantiles, à elle et à la nature, sa substance vitale.(...) Il n’est pas question de construire une société à partir d’une idéologie, d’une croyance ou d’une parole révélée, mais de sauver notre planète d’une catastrophe sociale et écologique dans laquelle nous précipitent les lois du marché et la course sans fin à la rentabilité, faisant de notre société un monde saturé de peur, de haine, de résignation et de pollution ».

 Et la lutte des classes ?

Pour Patrick Mignard, la marchandise comme finalité des activités humaines détermine des rapports sociaux qui entretiennent l’aliénation de l’humanité et précipitent maintenant celle de la nature. Ce constat, que bien sûr nous partageons, devrait suffire à décider les hommes d’arrêter leur course à l’abîme. Mais nous savons bien que l’intérêt général, même celui de la survie, ne suffit pas à convaincre d’abord les dominants d’abdiquer leur pouvoir de maintenir le système en place. Si la négation de la lutte des classes a longtemps servi de base arrière au consumérisme, Warren Buffet aux États-Unis ou Denis Kessler en France ne s’embarrassent plus de paravent. La lutte des classes existe et le néolibéralisme est à l’offensive, réussissant jusqu’ici à convaincre la grande majorité de ceux qui vivent de leur seul travail, que le marché est le moins mauvais régulateur des sociétés.

Alors, vouloir ignorer les analyses politiques et les constructions idéologiques, qui reflètent justement le rapport des forces, au motif qu’elles n’ont pas abouti en deux siècles à changer l’ordre des choses, c’est, me semble-t-il, faire l’impasse sur la question de savoir pourquoi nous en sommes encore là. C’est se priver d’un bagage qui a sans doute justement permis à l’auteur d’y voir plus clair. Patrick Mignard argumente solidement sur un puissant lien unificateur des mécanismes conduisant à la détresse historique et actuelle de nos sociétés, il lève le voile sur un paysage plus serein qui semble à portée de main, mais ne nous dit rien sur la manière d’ouvrir la fenêtre. Il dit bien que le blocage est politique et social mais, en économiste, n’aborde pas cet outil également essentiel.

On ne saurait le lui reprocher !


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