La paix par le commerce ? !!!

par  R. LAILLIER
Publication : février 2002
Mise en ligne : 27 janvier 2007

Inspirée de Kipling et actualisée, la formule qui concentre le mieux la mentalité “globalisée” dans laquelle nous baignons me semble être : "La doctrine de Christ et les indications de Wall-Street font que la démocratie ne peut se désintéresser de ces pays aussi prometteurs pour notre business.

 
DÉMOCRATIE PASSE-PARTOUT

Les dirigeants Occidentaux, nord-Américains en tête, n’ont, médiatiquement, que le mot démocratie à la bouche. Depuis le 11 septembre, ils ne savent plus comment instrumenter à leur profit la culture et la civilisation des autres. Leur incantation permanente à la démocratie est une inflation langagière qui, à la fin, déprécie la démocratie. Bien qu’ils martèlent aux Africains, aux Asiatiques, aux Latinos-Américains et à certains Européens : "Notre business sera votre développement", on constate que l’horizon des pauvres change peu.

Quelle contradiction entre l’attitude du monde occidental, riche, qui veut faire “ami-ami” avec tout le monde, particulièrement aujourd’hui avec l’Islam sous la pression des événements, et la quasi impossibilité, malgré le progrès dont les riches bénéficient en priorité, de diminuer de façon concrète et durable, cet écart avec les pauvres. Ces derniers comprendront, encore une fois à leurs dépens, que lier leur sort aux décisions du monde riche va accroître, de façon peut-être irréversible, leur dépendance à son égard. Le contrôle financier, la gestion de la monnaie, en particulier le processus de la création monétaire, si ce n’est pas l’usage direct du dollar, décideront à leur place, vidant pour l’essentiel le contenu d’un quelconque pouvoir politique. Celui-ci dans les pays pauvres est presque directement dépendant du pouvoir économique et financier mondial. Tout mode de développement autre que l’économie financière globale pour les régions dites en développement est déjà, aux yeux des “dominants”, hors de propos. Inutile d’insister. La globalisation/mondialisation, alias nord-américanisation, car les trois termes se recouvrent presque entièrement, sécrète toutes sortes de toxines, et des pires. L’actualité parle d’elle-même. On entend clamer, par la voix du président nord-Américain, qu’il faut d’urgence faire le ménage dans les paradis fiscaux !...Autant demander à la crasse de s’auto-nettoyer !... Les incantations à la démocratie banalisent le mensonge économique face à une situation socio-économique qui est affreuse pour les plus nombreux. Il n’y a jamais d’allusions et encore moins d’actes de démocratie ? conomique de sorte que la démocratie purement politique devient, on le voit bien, une dérisoire et dangereuse comédie de riches qui se rassurent entre eux par des effets d’annonce. Qu’en pense la moitié de l’humanité dont le revenu moyen est d’environ 1,5 dollar par personne et par jour ?

Il faut que les États-Unis, dont le peuple est aussi respectable que tous les autres, cessent de nous leurrer avec leur système économique et financier : il nuit aux intérêts du reste du monde. Il faut voir les transfert massifs de matières premières, de capitaux [1] et de matière grise en direction des États-Unis. En toute chose la globalisation est le résultat du diktat des price-fixers [2], qui sont souchés principalement sur les deux rives de l’Atlantique-Nord, sur les price-takers [3], qui se trouvent surtout ailleurs dans le monde. Une très grande part de l’enrichissement du Nord (le nôtre) s’est faite, et continue à se faire, par l’appauvrissement de ces price-takers : ils sont obligés d’accepter “nos” conditions, “nos” prix, par l’entremise de “notre” système financier qui ne communique qu’à sens unique... De sorte que le résultat économique est bien “meilleur” pour nous qu’au temps de la colonisation européenne, laquelle offrait, malgré tout, quelque chose qu’on ne trouve plus maintenant dans les régions pauvres du globe, la sécurité politique. Et ce n’est pas là le moindre échec du processus de globalisation.

Nos relations avec les pauvres sont, à l’évidence, empoisonnées. L’histoire au XXème siècle pullule d’exemples où, à leur convenance, les Occidentaux ont installé et financé, ici et là dans le monde, des régimes “durs”. Et quel chemin parcouru depuis la fin de l’URSS ! Par exemple on a entendu dire et répéter pendant les huit ans (1980-88) de la guerre entre l’Iran et l’Irak, que le régime de Saddam Hussein était le " rempart de la démocratie au Moyen-Orient" !... Plus tard, il s’est avéré que le régime des Talibans en Afghanistan était le produit de compagnies pétrolières Nord-Américaines, parmi lesquelles la Delta-Oil !

Nous, les pays riches, nous imposons nos conditions économiques et commerciales déloyales au reste du monde où ces conditions maintiennent ou entraînent la pauvreté. Les dégâts sociaux ainsi engendrés y créent des troubles d’une telle ampleur qu’ils nous exposent, à notre tour, à la violence. Alors nous ripostons manu militari contre les “hors-la-loi” qui nous ont agressés ou qui pourraient le faire. L’éclosion du terrorisme n’a pas d’autre cause que ce concentré d’injustice qu’est la prétendue “loi du marché” que nous imposons au reste du monde. Mais nous, voulons-nous vraiment briser ce cercle vicieux, violent et pervers ??

Rappelons très rapidement que, les marchés étant saturés chez nous, la globalisation consiste à aller en chercher chez les autres. Ainsi se sont développées des forces supra-nationales qui, progressivement, ont procédé à la “neutralisation” des hommes politiques dans le monde. Même si beaucoup de ces derniers, très liés aux multinationales et autres groupes financiers, participent à ces forces, leur effacement politique est une réalité : ils sont devenus, peu à peu, les “gardiens d’immeubles” des empires financiers mondiaux. Ne voulant évidemment pas transformer leur système, qui est, disent-ils, condamné à la sacro-sainte croissance [4] et auquel la technologie donne des ailes, les puissants ont poussé fortement à cette globalisation en laissant croire que les nations sont dépassées [5] et qu’elles constituent des cloisons qui gênent considérablement le commerce.

 
COMMUNICATION-PROPAGANDE

Les slogans qui appuient cette idéologie sont du type : "la paix et la démocratie par le commerce" [6] (sous entendu : “notre” commerce...), ou de celui rappelé plus haut et adressé aux pays émergents : "Notre business sera votre développement", ils s’entendent partout aux grands sommets mondiaux (OMC, ALENA, sommets européens, G7 et G8, Davos, FMI, Banque Mondiale, etc).

Il faut savoir que les États-Unis consacrent plusieurs milliards de dollars, environ 5% de leur budget, à la communication. De tels moyens médiatiques permettent de “tenir” les opinions en travestissant les faits, par exemple l’actualité concernant la lutte qu’ils mènent contre le terrorisme. Faut-il pour cela bombarder les démunis, dont plus de 99% n’ont aucune responsabilité dans le développement du terrorisme mais en sont, au contraire, doublement les victimes : d’abord vampirisés par les forces économiques et financières étrangères, puis subissant les représailles militaires qui ripostent aux violences provoquées ? Faut-il rappeler les centaines de milliers d’enfants innocents qui meurent en Irak à cause du blocus pratiqué par les États-Unis ? Faut-il rappeler que l’Afrique est la principale victime des méfaits de la globalisation, à cause des ravages qu’y produit l’insécurité politique et des millions de malades qui y meurent faute d’accès aux médicaments ?

Faut-il rappeler la continuité de la stratégie et des méthodes des États-Unis qu’on pourrait résumer ainsi : "combattons les régimes durs que nous avons mis en place au temps de la guerre froide car ils ne correspondent plus à nos intérêts actuels, consolidons par la même occasion notre emprise financière sur le monde et, faisant d’une pierre deux coups, apparaissons comme les champions de la défense du droit et de la démocratie dans ces régions en punissant ces "méchants" qui nous ont contrarié en Irak, dans les Balkans, maintenant en Afghanistan. Bombardons pour détruire le peu de potentiel que ces régions possèdent encore et nous serons, c’est dans l’ordre des choses, leurs bailleurs de fonds obligatoires pour notre plus grand bien. La communication ? On s’en charge !" Irak, Balkans, Afghanistan, à qui le tour demain, puisque ce sont les peuples qui paient ?

Les guerres modernes sont des guerres “révolutionnaires” en ce sens que, la lutte des classes ayant été jetée aux orties, leur prétexte affiché est la défense des droits de l’Homme et de la démocratie. Mais la confusion est si savamment entretenue qu’on ne peut pas savoir si les crédits alloués quasi immédiatement [7] pour lancer une guerre sous ce prétexte ne vont pas, en fait, à la lutte pour la défense du capitalisme le plus pur, les droits de l’Homme servant de paravent... Ainsi des dollars qui, sous l’étiquette “démocratique”, vont pleuvoir, comme dans les Balkans, sur des trafiquants... qui se débrouilleront pour être les premiers et les mieux servis. Les investisseurs suivront quand, une fois de plus, les forces (européennes ?) de l’OTAN, ou de l’ONU auront décanté le chaos, jusqu’à ce que la sécurité des intérêts Nord-américains soit assurée... Quelque chose de similaire ne s’est-il pas déjà produit en Afrique Noire ?

Le modèle Nord-Américain, suivi par les Européens, avec pour moteur une technologie qui se développe à très grande vitesse, débouche sur le choc des cultures et des civilisations8 qui, partout dans le monde, se sentent directement menacées. Comment ne pas voir la perte de points de repère, y compris à l’intérieur des pays riches ? Depuis le 11 septembre les directions des marketings, politique et économique confondus, découvrent et s’inquiétent devant les limites de leur connaissance des autres civilisations, toute faite de clichés : ils ne peuvent plus les instrumenter à leur guise pour conduire leur “Realpolitik”. Car quelque chose vient de se produire, qui n’est pas seulement économique.

 
AU DELÀ DE L’ÉCONOMIQUE

À l’image des Européens du XIXème siècle, les Occidentaux, Nord-Américains en tête, croient encore que les autres peuples doivent nécessairement entrer dans le champ historique de l’Occident et s’y conformer. Alors que l’inverse est aussi vrai, que cela leur plaise ou non. Nous aussi nous entrons dans le champ historique et psychique d’autres peuples, asiatiques notamment. D’une part les Occidentaux, conquérants par nature, d’autre part les Asiatiques, dont le centre de gravité est la Chine qui construisit sa grande muraille pour se protéger de l’extérieur. Quiconque connaît bien la Chine sait que l’Empire dure encore aujourd’hui. Le Yi-King, le livre des transformations, vraie figure du Yang et du Yin ou T’ai Tchi, principes suprêmes de l’existence, enseignés dans le plus ancien livre chinois, est un exemple de structure extraordinairement riche en interprétation, hautement pédagogique et à de nombreux titres, pour connaître un peu des pensées des autres civilisations, ici la civilisation chinoise.

 
RESPECTER TOUTES LES CIVILISATIONS

Il ne s’agit nullement de se renier, mais de remettre les marchés à leur place naturelle. L’économie n’étant qu’un système de moyens, elle doit rester à sa juste, féconde et obligatoire place seconde. Il s’agit de se ressourcer, chacun et tous, à travers le monde, sans agressivité et en toute lucidité, dans la culture et la civilisation. Faire apprécier aux uns les cultures et les civilisations des autres et inversement, sans que personne ne porte atteinte à celles de l’autre. Qu’importe que je fasse partie de l’une ou de l’autre, si la distinction (dans tous les sens du mot) est faite entre les uns et les autres, c’est ainsi que seront garantis le respect et l’intérêt mutuel.

Concluons par cette citation, que je fais de mémoire, du grand poète portugais Miguel Torga : "plus je suis et me sens portugais, plus j’accède à l’universel".


[1depuis son lancement en 1999, voyez la baisse-dévaluation, qui ne dit pas son nom, de l’euro vis à vis du dollar !

[2Ceux qui fixent les prix.

[3Ceux qui subissent les prix fixés.

[4Comme s’il n’y avait pas d’innombrables autres possibilités économiques et sociales ! Et qui seraient fécondes, salvatrices pour les plus nombreux placés à l’arrière de ce front inutile d’une croissance artificielle, qui dévoie le progrès, qui est un gouffre sans fond d’efforts perdus, une véritable hécatombe des productifs et des “meilleurs”.

[5Bien oubliée cette phrase de Jean Jaurès : « La nation est la seule richesse des pauvres » !

[6NDLR. C’est pratiquement l’essentiel de l’article de Bill Clinton dans Le Monde du 15 janvier 2001.

[7Aucun crédit n’est jamais aussi facilement et rapidement créé que pour la guerre. Par contre, pour s’attaquer la pauvreté et la misère, c’est impossible.


Brèves

12 avril - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.