La rafle du cac 40

Tribune libre
par  C. ROBIN
Publication : octobre 2002
Mise en ligne : 1er janvier 2007

Dans ce radeau de la méduse qu’est le néo-libéralisme, des individus s’emploient à se débarrasser de leurs congénères, les condamnant à une mort certaine, au moins psychologique et sociale, afin de garder pour eux les bénéfices de cet agencement meurtrier du monde. Alors que leur seul tort est d’être nés, ils sont exterminés par “servitude volontaire”. Ce mécanisme fonctionne à plein rendement.

À regarder autour de soi, à scruter les chiffres du capitalisme, même manipulés (à l’instar de ceux de “feu” le Gros plan soviétique), il ne semble pourtant pas qu’il y ait rupture de stock dans le secteur de “l’éponge à la haine”, c’est-à-dire de l’argent. Mais, bien entendu, le capitalisme cynique (baptisé néo-libéralisme) organise les pénuries sectorielles pour mieux asseoir sa domination ; l’orchestration de la lutte de tous contre chacun au royaume des gueux est le plus sûr moyen de faire monter le CAC 40, nouvelle idole, susceptible d’accroître le nombre d’adeptes de la secte et d’en faire prospérer les fonds.

En France, le triomphe sans précédent de la secte des affairistes doit beaucoup au remarquable dévouement, depuis 20 ans, des nouveaux convertis arrivés au pouvoir de l’État et devenus les plus zélés propagandistes de “l’ordre nouveau”. D’autant plus efficaces qu’ils se prétendaient des leurs, ces inquisiteurs ont mené une véritable guerre de régression sociale contre les exploités, éradiquant tout ce qui menaçait d’entraver les succès de la “nouvelle orthodoxie”. Pour les détruire méthodiquement, il s’est agi de discréditer la mémoire, la culture, la praxis et l’honneur populaires (histoire des luttes, fierté, culture et traditions de solidarité, transmissions intergénérationnelles de réflexes de résistance à l’agression capitaliste, d’organisation, de tactiques et méthodes de combat…). On peut en mesurer aujourd’hui les effets.

On ne soulignera jamais assez la veulerie, la myopie, l’amnésie, la servilité, la corruption des élites, aux premiers rangs desquelles les intellectuels et autres créateurs-artistes en cour, qui ont prêté la main, encensé, sanctifié, au nom de…“la modernité”, ces attaques tous azimuts. Ils ont légitimé, de la même façon, les expéditions et massacres militaires auxquels l’armée française a participé au cours de cette période, instaurant le droit du plus fort, en lieu et place des principes élémentaires du droit international.

Voici les états de services de cette gauche :
 championne, toute catégorie, des privatisations en France,
 leader de la baisse des contributions fiscales et sociales,
 systèmes de protection sociale et services publics, de ce fait, fragilisés pour mieux justifier leur démantèlement ultérieur,
 numéro 1 des restrictions salariales (dont le SMIC) et de la précarisation du travail,
 très performante en matière de démantèlement du droit du travail.

Autant de hauts faits qui lui valent d’être encensée par les plus importantes revues, celles du business américain notamment.

C’est aussi l’éloge de “la France qui gagne” et son pendant, le silence méprisant pour les “loosers”, vite stigmatisés, désignés comme responsables de leur sort : “pas de pitié pour les gueux” !

Les effets sociaux de la politique menée par ces précieux collaborateurs de la mondialisation capitaliste (qui est la mise en coupe réglée de la planète) sont, logiquement selon ce bréviaire, attribués aux individus et à leur famille. C’est le cas pour la délinquance ordinaire : une répresssion policière et judiciaire de plus en plus virulente est organisée (les détentions provisoires et incarcérations de mineurs connaissent des sommets). Alors qu’à l’évidence, s’il faut de la police partout, c’est parce que la justice (sociale en tout premier lieu) n’est nulle part.

Quant aux empêcheurs de mondialiser (lire saccager la planète) en rond, ils se heurtent, par exemple à Göteborg et à Gènes, à des mobilisations militaires de vaste ampleur avec meurtres, emprisonnements, amendes lourdes… “pour l’exemple” (dernières en date : mise en détention de J. Bové et amendes exorbitantes pour les anti-OGM).

Sur ce champ de ruines, historique, culturel, économique et social, en apothéose à leur règne, la prétendue gauche et ses affiliés sont parvenus (c’est le mot qui leur convient le mieux !) à offrir à la jeunesse, en guise d’éducation civique et comme premier acte citoyen, le vote Chirac ! Ce carriériste politicien, dont le parcours comporte nombre de coups tordus, de “bruits et d’odeurs”, a été érigé à cette occasion, en “sauveur de la République” (!), en “rempart contre l’extrême droite” (le combattant suprême disait-on sous d’autres latitudes…) !

C’est vrai qu’il est bien des leurs, ce Chirac, bien de leur monde… droite et gauche affairiste réunies, les cohabitations successives, pas dans les pas, connivences “main sur l’épaule” le prouvent jusqu’à l’écœurement. Comme eux, c’est un toxico qui se shoote à la plus abominable des drogues dures “l’avidité du pouvoir” avec tout ce qui l’accompagne (mensonge permanent, corruption, truanderie en tout genre, la loi du milieu en somme !). Chirac ? Jospin ? Qu’importe, ce n’est pas d’aujourd’hui que Le Pen se réjouit de la “lepennisation des esprits” sous la houlette des sus-nommés, et de la mise en œuvre, à peine aseptisée, de nombre de ses idées (telles que domestication des syndicats, privatisation généralisée, omniprésence policière, lutte anti-immigrés…).

On ne peut qu’être perplexe, en effet, devant l’agrégation des anti-Le Pen qui se donnent le frisson d’être les nouveaux héros d’une “guerre contre le fascisme”, alors que le “no pasaran” vise maintenant les pauvres, les réfugiés et les immigrés et ce, avec l’assentiment de nombre d’entre eux, puisqu’ils s’accommodent fort bien de leur ghettoïsation, des enfermements, des expulsions… et autres doubles peines.

D’ailleurs, de la part de cette “gauche de marché”, les premières prises de position face aux mesures réactionnaires du gouvernement Raffarin sont pour le moins mesurées, quand elles n’expriment pas une sorte de dépit envieux de n’y voir qu’un simple prolongement de leur propre politique.

Le terrain a donc été dégagé depuis des années, les “classes moyennes et les forces vives” (sic !), les seules valant encore quelque chose sur le marché électoral (dixit DSK, ce penseur de gauche pour lequel les prolétaires ne présentent aucun intérêt), ces catégories vont donc continuer à guigner vers “le haut de la pyramide”, à magouiller à l’école et ailleurs, “au nom de l’intérêt de leurs enfants” (!) qui doivent réussir (c’est-à-dire assouvir les désirs de leurs géniteurs). Qu’importe si leurs misérables stratégies détruisent un peu plus l’école commune et la ghettoïsent davantage, pour eux, c’est toujours “Allez les bleus !” Dans les quartiers de relégation de l’ordre franco-européano-mondialo-américanisé, les uniformes vont se multiplier. “On est les champions !” du nombre de flics par habitant (comme des exportations d’armes par habitant… surtout vers le tiers-monde !).

Hélas, la “peste émotionnelle” s’inflitre dans toutes les strates de notre société… Schizo, comme le salarié lambda qui exige plus de rentabilité, c’est-à-dire d’être plus exploité afin que prospère son fonds de pension (pardon, novlangue exige, “d’épargne salariale”), le “citoyen epsilon” réclame toujours plus de flics, plus de répression tous azimuts contre ceux qu’il ne parvient plus à voir comme ses semblables, afin que s’affermisse ce qui est à l’origine-même du délabrement de sa vie : une exploitation capitaliste toujours plus féroce, la spoliation des hommes et de la nature, et la misère qu’elle engendre pour le plus grand nombre… Ces “rafles du CAC 40” qui permettent aux prédateurs d’accumuler les richesses les plus ostentatoires…

Pour demeurer humains face à ces rafles ignobles, comme le furent d’autres en leur temps, il n’est d’autres voies que de s’insurger et résister sans cesse.

Que votre journal persiste et signe dans ces voies !