Le nerf de la guerre !

par  M.-L. DUBOIN
Publication : mai 1988
Mise en ligne : 16 juillet 2009

Il est évidemment impossible, dans un journal
mensuel de suivre l’actualité au jour le jour et nous ne pouvons
donc guère commenter la campagne électorale : les propos
des candidats courageux (1) qui se sont présentés sans
espoir seront déjà oubliés quand sortira ce numéro,
entre les deux tours !

Nous sommes tous écoeurés de voir que
les candidats les plus populaires sont finalement d’accord pour mettre
l’économie au service des entreprises. Pour les candidats de
droite, c’est l’essentiel ; pour celui de gauche on peut, peut-être,
espérer un désir un peu plus sincère d’intervention
de l’Etat pour une redistribution plus juste -mais si peu- des profits.

Le candidat d’extrême-droite tient un raisonnement
qui a fait ses preuves dans les années 30. Tout était
alors de la faute des Juifs. Pour lui, tout est aujourd’hui de la faute
des immigrés. On a vu où mènent ces analyses sommaires.

Mais les "petits candidats" n’ont guère
évolué, eux non plus. Mettons à part le candidat
vert qui a su dire qu’en notre époque d’abondance potentielle,
c’est un revenu maximum et non minimum qu’il faudrait garantir à
tous. Les autres ne rêvent que de travail. Ariette Laguiller,
par exemple, dont la voix vibre d’émotion et sans artifice, quand
elle parle à ses "travailleuses, travailleurs" ; reproche
au patronat de moderniser les entreprises c’est-à-dire d’en réduire
les effectifs pour qu’elles soient plus "rentables". Elle
devrait savoir que c’est l’aboutissement logique de tous les progrès
accumulés afin de soulager l’être humain de sa peine à
assurer sa survie. Qu’elle réclame donc le partage des fruits
de cette production robotisée et non pas du travail, lorsque
celui-ci n’est plus utile !

Mais comment faire profiter tout le monde des fruits
des progrès techniques ? En réduisant la main-d’oeuvre
nécessaire, ceux-ci font diminuer le pouvoir d’achat distribué,
alors ? Comment faire vivre ceux dont le travail n’est plus nécessaire
 ? Voilà le vrai, le seul, le plus urgent problème de notre
temps. Pas un seul candidat ne l’a abordé. Pourquoi ?

Parce qu’il repose sur la remise en question de la
création monétaire. Et cette question parait un véritable
tabou, tant aux candidats qu’à leurs électeurs. Que ceux
qui profitent du pouvoir de création monétaire, que ceux
qui vivent de la spéculation - qui s’est développée
de façon foudroyante ces derniers temps - que tous ces parasites
étouffent la question, c’est logique. Mais que l’immense majorité
des gens, qui voient les prodigieuses possibilités d’abondance
de notre époque, acceptent que cette abondance soit détruite,
freinée, stérilisée, détournée et
qu’on puisse leur présenter pareille énormité comme
une nécessité économique, cela dépasse l’entendement !Comment
a-t-on pu mettre dans la tête des gens que pour accéder
aux fruits de la
production, il fallait absolument les échanger contre des bouts
de papier qui n’ont aucune valeur mais que quelques personnes ont (pourquoi ?)
le privilège exorbitant de pouvoir fabriquer... et en profiter ?

Pas un candidat à "l’autorité suprême"
pour dénoncer l’absurdité là où elle est.
Pas un candidat pour démythifier le culte du billet de banque
qu’on croit encore "payable au porteur" parce qu’il fut créé
en tant que reçu d’une quantité d’or déposée
dans une banque. Tout le monde semble avoir oublié que ces billets
ont totalement perdu leur valeur le 2 Août 1914 quand fut, tout
simplement, déclarée l’inconvertibilité... pour
la simple raison qu’on avait émis beaucoup plus de billets, c’est-à-dire
de faux reçus (2), qu’il n’y avait d’or en dépôt
dans les banques ! Pas un candidat non plus pour dénoncer (3)
le rôle abusif du dollar américain dans l’économie
de tous les pays du monde : il servit de monnaie internationale parce
qu’il avait, lui, gardé sa convertibilité en or. Mais
cela n’a plus de raison d’être depuis le 15 Août 1971 : il
a alors perdu lui aussi sa convertibilité parce que les stocks
d’or des Etats-Unis étaient tout à fait insuffisants pour
garantir les avoirs en dollars... Donc depuis, sur les marchés
internationaux, comme en France et comme partout, on échange
des bouts de papier qui ne représentent absolument rien, mais
tout le monde fait comme si... Et personne pour dénoncer cette
énormité, et on continue tous à admettre les "lois"
qui découlent de pareilles inepties ?

En fait, on n’échange même plus de ces
bouts de papier. On se contente de taper des chiffres sur un clavier
d’ordinateur. Les ordres d’achat ou de vente sur n’importe quelle place
boursière sont donnés par ce moyen moderne et s’exécutent
ainsi en quelques secondes.

Mesure-t-on bien la portée, la puissance, de
cette "monnaie dématérialisée" ?

Il y a 20 ans, les marchés des capitaux obéissaient
encore aux Etats. Les taux de change étaient garantis : le rapport
entre les réserves officielles des dix Etats les plus développés
et les avoirs privés était de 5 à 1, ce qui donnait
aux Etats les moyens de réguler les marchés des changes.

Il y a 10 ans, ce qu’on appelle "les forces du
marché" ont commencé à contrecarrer celle
des Etats, qui renoncèrent donc à maintenir des taux fixes :
les capitaux privés atteignaient 700 milliards de dollars, alors
que les réserves officielles, or compris, n’étaient plus
que de 200 milliards de dollars. Le rapport était passé
de 5 sur 1 à 1 sur 3, donc au détriment des Etats, en
faveur du "marché".
Aujourd’hui, ce rapport est de 1 à 10 ! Les banques et les entreprises
détiennent plus de 2.400 milliards de dollars. Alors elles peuvent
les déplacer à leur gré, les Etats sont débordés :
ils n’ont plus aucun pouvoir sur les taux de changes, sur la valeur
de leur propre monnaie. Les marchés n’obéissent pas aux
Etats, ils leur imposent leur politique. Et les Etats ne peuvent plus
contrôler les flux économiques, à commencer par
les flux monétaires.

A la lumière de ces faits, on comprend mieux
l’impuissance du pouvoir politique. On explique le succès des
politiciens soutenus par le monde des affaires (Chirac et consorts)
et l’impuissance de toute idéologie allant à l’encontre.
Mais on voit surtout où aurait dû se situer le niveau de
la reflexion.

Les candidats sont tous passés à côté
de l’essentiel.

(1) Beaucoup de lecteurs nous ont écrit "Pourquoi
ne vous présentez-vous pas ?"La réponse est simple
 : nous n’en avons pas les moyens. Ne parlons pas des millions. Il fallait
aussi 500 signatures de notables. Que les lecteurs capables de nous
assurer ces signatures se fassent connaître. On comptera.
(2) Ainsi les banques sont des faux-monnayeurs ayant pignon sur rue.
(3) Seul F. Mitterand a parlé, à plusieurs reprises, de
ses efforts pour qu’un débat international ait lieu sur cette
question monétaire... Que fera-t-il ?