Le prix Nobel de la paix soulève bien des questions

par  M.-L. DUBOIN
Mise en ligne : 17 novembre 2006

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Le 13 octobre dernier, le prix Nobel de la paix a été attribué à Muhammad Yunus, qualifié par le comité suédois de “banquier des pauvres”, alors que l’intéressé préfère se dire “prêteur d’espoir”. Son initiative mérite, en effet, d’être soulignée et à plus d’un titre.

Né à Chittagong, Muhammad Yunus a fait ses études d’économie aux États-Unis. Lorsque son pays, le Bangladesh, devient indépendant de l’Inde en 1971, il est nommé chef du département d’économie de l’Université de sa ville natale, qui est la deuxième du pays, et il ydécouvre avec stupéfaction la famine et la misère qui sévissent. Il en témoigne en ces termes : « J’ai été saisi d’un vertige, voyant que toutes les théories que j’enseignais n’empêchaient pas les gens de mourir autour de moi ».

Son premier réflexe est de prêter de l’argent de sa poche aux personnes de son entourage qui en sont démunies, sans écouter les nombreuses mises en garde qui lui sont faites. Et comme ses aides ne suffisent évidemment pas, il s’adresse à la Banque centrale pour négocier des prêts de très faibles montants, dont il se porte garant. Il sauve ainsi la vie des emprunteurs, qui utilisent l’argent prêté pour acheter, par exemple, un outil ou bien des matériaux qui leur permettent de vivre de leur travail et de rembourser leurs dettes.

Ainsi est né en 1976 le micro crédit et sa banque, la Grameen Bank, qui obtint en 1983 le statut d’établissement bancaire. Son programme s’est ensuite exporté, et cette banque aurait aujourd’hui, d’après Maria Nowak, la Présidente de l’Association pour le droit à l’initiative économique [1], 6 millions de membres et 100 millions de clients. Les avances faites par les milliers de “banques des pauvres”qui existent maintenant au Bangladesh s’échelonnent entre 50 et 380 euros.

 

Parce qu’elles peuvent être menées à la faillite en cas de non remboursement des crédits qu’elles avancent, toutes les banques prennent grand soin, au préalable, de s’assurer que les bénéficiaires potentiels présentent de solides garanties. Et elles choisissent par conséquent ceux dont le compte est régulièrement alimenté, ou qui ont des biens qu’elles pourraient hypothéquer, ou ceux qui présentent des cautions ou une assurance. Elles suivent donc, en règle générale, l’adage bien connu selon lequel “on ne prête qu’aux riches”. Et c’est en cela que M.Yunus fait exception : il est honoré pour avoir pris le risque de prêter à ceux qui n’ont ni compte alimenté, ni caution, ni bien à saisir en cas d’impossibilité de rembourser.

Le succès de ces petites avances de la Grameen Bank démolit une idée reçue très répandue : il est la preuve que « les pauvres ne sont pas responsables de leur pauvreté. Ils ne sont ni des incapables ni des fainéants, mais des victimes. C’est la société qui les a fait pauvres ». Ce que le comité du Nobel a confirmé en justifiant son choix en ces termes : « M.Yunus et la Grameen Bank ont démontré que même les plus démunis peuvent œuvrer en faveur de leur propre développement ».

Cette initiative méritait donc bien d’être reconnue comme une entreprise humanitaire. D’autant plus que certains de ces organismes de microfinance ne se contentent pas de prêter aux plus déshérités de quoi lancer de petits projets. Parmi eux, certains comme le Conseil du développement rural du Bangladesh (la BRAC), qui compte 34.000 employés permanents, accompagnent leurs avances financières de programmes d’éducation ou de santé, et ils n’hésitent pas à diffuser des cours afin d’aider leurs bénéficiaires, dont la grande majorité (parfois 98 %) sont des femmes, à connaître et défendre leurs droits.

 

Ce qui n’empêche pas de remarquer que le risque pris par ces banques des pauvres n’est pas très grand, et cela pour deux raisons.

La première est que le montant des sommes prêtées est si modeste que le non remboursement de quelques prêts ne mettrait pas une banque en faillite.

La seconde est que ces emprunteurs pauvres sont incontestablement beaucoup plus scrupuleux que les clients qui ont l’habitude de manier de grosses sommes. Même si, comme le souligne Maria Nowak déjà citée, c’est parce que les banques des pauvres accompagnent leurs prêts d’un enseignement « de vertus morales telles que l’effort, la solidarité, la démocratie », il n’empêche que la réussite est manifeste : ils s’empressent de rembourser leur dû, et même avec intérêt.

 

L’attribution du Nobel de la paix 2006, qui a certainement surpris beaucoup de monde, a suscité bien d’autres commentaires. Le quotidien Le Monde a dépêché un envoyé spécial pour mener son enquête sur place, et son rapport incite à la réflexion :

Un Professeur de sciences économiques de l’Université de Dacca, Abul Barkat, interrogé par l’enquêteur, reconnaît que les gens du village exercent une pression sociale en veillant à ce que chacun respecte ses engagements. Cette pression apporte donc une garantie à la banque.

Il note aussi que certains des emprunts servent à rembourser les crédits contractés auprès d’un autre organisme de microfinance. On retrouve ainsi avec le microcrédit comme avec les autres crédits individuels, la situation bien connue du cercle infernal du surendettement quand les emprunts s’accumulent.

Enfin une employée de la BRAC commente : « L’usurier a quitté le village pour s’installer plus loin. Il propose des taux à 100 % et plus ! », et elle en profite pour vanter l’avantage de la banque des pauvres en soulignant que le taux d’intérêt qu’elle exige n’est que de 15 %. La marge d’intérêt du microcrédit est donc loin d’être nulle. Elle est assez grande pour contribuer à la mettre à l’abri de la faillite.

Alors on s’étonne moins d’un autre commentaire du Professeur de l’Université de Dacca : « Le développement de ces organisations au Bangladesh est dû aux échecs du gouvernement. Pour nombre d’entre elles qui se consacrent seulement à la microfinance, c’est avant tout un moyen de gagner de l’argent. Organisations philanthropiques à l’origine, elles se sont transformées en organisation de business, sans avoir à payer les taxes du secteur privé ». Après l’enthousiasme né de l’initiative du prix Nobel de la paix, ces commentaires venant de témoins font donc l’effet d’une douche écossaise. Il faut sans doute en conclure que les meilleures intentions du monde risquent d’être détournées dès que la recherche d’un profit purement financier se profile.

Enfin, l’envoyé spécial du quotidien insiste sur une autre réalité : en février 2005, des bureaux de la BRAC et de la Grameen Bank ont été la cible d’attentats à la bombe, qui seraient le fait de groupes fondamentalistes « préférant que les gens restent ignorants pour être plus faciles à exploiter ».

 

Tout ceci confirme en tout cas que la monnaie est loin d’être neutre comme l’affirment les théories économiques classiques.

… Et qu’on ne changera pas pour un autre monde possible sans remettre en cause les pouvoirs attribués à la monnaie capitaliste.


[1Le Monde, du 24/10/2006.


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12 avril - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.