Redistribution ?

par  M.-L. DUBOIN
Publication : décembre 1990
Mise en ligne : 17 décembre 2008

Nous avons déjà
reçu une trentaine de réponses au questionnaire proposé
dans notre dernier numéro sur le revenu de base. Parmi elles,

une très large majorité se prononce en faveur du versement
par l’Etat d’un tel revenu à tous, inconditionnel et à
titre individuel, et estime que ce versement serait une transition vers
l’économie distributive...

Cet accord est en quelque sorte
contredit par les difficultés qu’ont rencontrées nos lecteurs
pour définir les modalités de financement et son montant
 : un tiers des réponses refuse l’idée de supprimer pour
cela les indemnités de chômage et les allocations actuellement
versées, la moitié refuse qu’un impôt nouveau soit
payé par les salariés, bien que certaines l’admettent
pour les très gros revenus
("exorbitants"
dit
l’une, "dépassant cinq fois le SMIG dit l’autre)
ou par les entreprises, ou alors, "très progressivement".Certains
se demandent si la CSG n’est pas précisément l’impôt
nouveau qui conviendrait. Un pourcentage sur les transactions en Bourse
rencontre plus d’écho : "une taxation sur les plus-values
immobilières",
sur les grandes fortunes, il faut "imposer
les requins de la finance",
instituer un impôt progressif
sur ces revenus "objectivement et dûment recherchés"
dit un lecteur, `mais qui va le faire ?’ demande un autre.
Les autres modes de financement suggérés, à part
la CSG, sont la réduction des gaspillages à tous les niveaux,
la suppression du cumul "des politiciens et autres PDG’, une
imposition sur les "résidences secondaires et les bateaux
de plaisance qui envahissent" ;
enfin et surtout, la suppression
des dépenses militaires.

Certains lecteurs ont suggéré
le paiement de l’allocation universelle avec une monnaie spéciale,
non thésaurisable, donc de sortir du système. Ils ne se
plaçaient donc plus dans l’hypothèse de redistribution
impliqué par notre questionnaire.

C’est sans aucun doute la dernière
question qui était la plus difficile. II s’agissait de partir
de l’évaluation
des ressources dégagées
par les réponses aux questions précédentes pour
évaluer ce que leur redistribution sous forme d’une allocation
individuelle allouerait à chaque citoyen. Certains lecteurs s’y
refusent parce qu’ils pensent que cette évaluation doit être
faite à l’échelle mondiale ou parce qu’ils ne possèdent
pas les moyens d’estimer les économies qu’ils suggèrent
(réduction des gaspillages, taxes sur les revenus abusifs et
clandestins). Un lecteur se place en économie distributive puisqu’il
prend le PNB par habitant (9545 $ en 1985) ce qui correspond à
un revenu mensuel de 4120 F par mois. La plupart indiquent la somme
qu’ils souhaiteraient, sans chercher si elle est compatible avec la
redistribution.

En conclusion, nos lecteurs
sont loin d’avoir
démontré
que l’allocation universelle versée par REdistribution, dans
le système actuel, était une transition possible vers
l’économie distributive. L’un d’eux l’explique si clairement
que je lui laisse la parole : "Je réponds NON à la première
question ...L’idée d’un Revenu de Base inconditionnel pour tous,
dans le cadre de l’économie actuelle me choque profondément,
justement parce que je suis partisan du système distributif,
égalitariste... Passons sur le fait que ce ne serait peut-être
pas supportable par notre économie mixte telle qu’elle fonctionne
actuellement, même en récupérant toutes les allocations
et indemnités existantes, même en établissant de
nouveaux impôts (sauf à reprendre d’une main aux revenus
hauts et moyens, ce que vous auriez donné de l’autre...). Car,
bien sûr,
le
revenu de base ne erait pas un minimum mais un

optimum (que j’évalue au SMIG actuel ou légèrement
au-dessus) , puisqu’il est souvent dit qu’il doit permettre à
chaque individu l’accès à une vie décente.

Mais supposons, fait extraordinaire,
que l’État accepte cette idée et que l’économie
la supporte moyennant quelques aménagements... vous fonctionnez
dans le cadre de l’économie libérale et capitaliste, vous
conservez toutes les inégalités existantes et tous les
mécanismes qui permettent l’enrichissement à outrance
et la spéculation : résultat probable : tout le monde
est content (il n’y a plus de nécessiteux) et

encore moins qu’avant la classe dirigeante politicofinancière
n’envisagera un changement radical de l’économie car vous aurez
résolu le problème N°1 de l’économie capitaliste
 : le chômage et la pauvreté. Les chances de voir s’installer
une économie distributive, si elles sont faibles et hypothétiques
aujourd’hui, deviendraient nulles dans cette perspective.

Finalement, votre questionnaire
amène cette question de fond : si le système libéral-capitaliste
résolvait les problèmes du chômage et de la misère
par des réformes "socialoredistributives" telles que suggérées
(et cela est POSSIBLE), le revenu de base étant réservé
à ceux qui en ont besoin (chômeurs, malades, étudiants,
vieux sans ressources, etc), l’économie distributive ne perdrait-elle
pas sa raison d’être ? De la même façon que les mutuelles
n’auraient pas lieu d’exister si la sécurité sociale prenait
totalement en charge le risque maladie. Allons plus loin, les machines
toujours plus productives faisant de plus en plus de chômeurs,
le secteur bénéficiant de ce revenu de base grandirait
peu à peu jusqu’à devenir majoritaire. Et nous voici (presque)
arrivés en économie distributive... en douceur et sans
révolution . . . . BB. "

C’est bien la question qui
était effectivement posée aux distributistes...