Rencontre stimulante

par  C. DUC-JUVENETON
Publication : février 2014
Mise en ligne : 14 mai 2014

Quand on a bien compris les propositions d’une économie distributive, qui sont la raison d’être de La Grande Relève, il semble bien qu’il soit impossible d’y renoncer,comme le prouve le témoignage de Christiane Duc-Juveneton. Elle a rencontré, tout à fait par hasard, quelqu’un qui a milité toute sa vie pour l’économie distributive. Leur long échange lui a permis de se rendre compte de ce que fut la base ouvrière de l’économie distributive dans les années 1968-80, de sa vitalité, de la force de ses convictions, et de voir, chez ceux qui ont vécu ces combats, qu’elle est restée intacte, confortée par l’errance désespérante de notre monde actuel.

En ce début d’été 2013, je me trouve à Montluel dans l’Ain où va se dérouler la quatrième édition des rencontres avec Mediapart organisée par CAMedia, le collectif de ses lecteurs.

Travaillant dans ce collectif, je suis venue un jour avant, d’Aix-en Provence, en compagnie d’une partie de l’équipe des organisateurs.

Il fait beau, je me réjouis d’être là car cet événement a toujours fait date pour moi, de par la richesse des interventions tant dans le domaine politique que celui de l’imaginaire et de la poésie, chers à Edwy Pleynel en tant que porteurs de changement, à la fois culturel, social et politique.

Assis confortablement à l’ombre des parasols installés devant le foyer Léo Lagrange qui nous accueille, nous commençons à voir arriver les intervenants. Le premier est un grand monsieur costaud, au visage ouvert et au sourire très avenant : « Je suis Gilles Denigot : je viens parler au sujet de Notre Dame des Landes ». On l’accueille chaleureusement comme il se doit. Un organisateur lui présente le déroulement de la journée du lendemain, consacrée à l’expérience des Lip. Toujours aussi affable, notre interlocuteur nous déclare de façon très claire et assurée : « ça m’intéresse beaucoup le combat des Lip, je le connais bien, j’y ai participé et suis même intervenu lors d’une de leurs AG dans le cadre des Groupes de Salariés pour l’Économie Distributive avec l’InterSyndicaliste et La Grande Relève ».

Le disque dur de mon cerveau est très loin à cet instant de la Grande Relève et sa mémoire vive tourne en boucle : j’ai besoin de me répéter plusieurs fois ce que je viens d’entendre. Est-ce possible que le premier intervenant qui se présente vienne de prononcer le mot Grande Relève alors qu’il vient pour toute autre chose et qu’aujourd’hui on n’entend malheureusement pas si souvent parler de La Grande Relève, ou suis-je l’objet d’une hallucination ? Mon caractère curieux reprend le dessus : s’il a prononcé ce mot, il faut que je le sache :

— Vous avez dit La Grande Relève ? Vous connaissez La Grande Relève ?

— Oui, La Grande Relève, répond cet homme avec toujours autant d’assurance et d’amabilité…

Je reste sans voix. L’organisateur qui me connaît lui dit :

— Mais nous avons quelqu’un ici qui écrit dans La Grande Relève !

Il me présente :

— C’est Christiane.

Gilles Denigot ouvre, à son tour, de grands yeux aussi interloqués que les miens. Il sait tout juste que le journal existe encore. Et là, c’est parti ! Mes “intérêts” au sens noble du terme ainsi que “ma curiosité de l’autre” ont repris le dessus. Et nous avons commencé à parler avec Gilles, et plus nous parlions, plus nous avions de choses à échanger. Voulant le laisser s’installer, je lui ai proposé que nous nous retrouvions le lendemain matin avant l’ouverture des rencontres, prévue l’après-midi, pour que j’entreprenne de “l’interviewer”. Ces lignes sont le produit d’un échange, qui a duré plusieurs heures avec un militant de toujours, qui a commencé à travailler à quatorze ans et continué sa route comme docker et syndicaliste à Saint-Nazaire, est devenu écologiste et militant mobilisé contre le projet d’aéroport à Notre Dame des Landes, en passant par…

Mais lisez donc…

 « Jacques Duboin a été le dernier des Utopistes »

C’est avec ces mots que Gilles Denigot a commencé à parler de La Grande Relève et de l’économie distributive.

Il y est venu très jeune, pour des raisons familiales. Son beau-père, Jules Godeau, était un ami de Jacques Duboin, un militant de l’économie distributive, un syndicaliste, un orateur, un tribun. Jacques Duboin était fasciné par cet homme qui n’avait que le certificat d’études et qui réunissait des ouvriers et d’autres personnes, et leur parlait de l’économie distributive tous les vendredi soir dans un bistrot aux portes des chantiers navals. Ils organisaient des groupes ouverts et une permanence sur l’économie distributive après la fermeture des chantiers.

— Il y avait toujours du monde, affirme Gilles Ils avaient un journal mensuel national : L’Inter- Syndicaliste organe des Groupes Salariés pour l’Économie Distributive (GSED) fondé à Saint Nazaire en présence de Jacques Duboin, à la fin des années 50, au cours d’un Congrès des fondateurs. Ce mensuel reprenait la vie des groupes locaux, le développement des idées dans les entreprises et les questions générales sur le bien fondé pour les travailleurs d’aller vers une économie distributive partout. C’est dans ce journal qu’était annoncée la permanence de Jules Godeau, très fréquentée, comme celle de Marseille, celle de Nantes-Rezé et d’autres... (Gilles est précis, il sait de quoi il parle !)

 « Moi, j’avais 20 ans en 68 »

— Et dans ma curiosité pour le social, raconte Gilles Denigot, je lis “Les yeux ouverts” de Jacques Duboin et ça m’émerveille. Après j’ai lu “Kou l’ahuri“.
Suite à ces lectures, Gilles devient abonné de La Grande Relève et veut connaître les travaux de Joseph Pastor, dissident communiste à Marseille, qui a essayé de populariser les idées de Jacques Duboin (le PC considérant à l’époque que c’était des idées “petites-bourgeoises” !)

Joseph Pastor, pendant la guerre, a eu de sérieuses difficultés avec le PC, dans la situation de confusion qui régnait dans la direction des différents mouvements de résistance à l’époque. Gilles cite les travaux de l’historienne Madeleine Baudoin à ce sujet [1]. Après qu’il ait été banni, Joseph Pastor s’est intéressé à Jacques Duboin et a travaillé ses idées.

Gilles m’explique :

— Nous, les ouvriers, on essayait de comprendre Pastor. Jacques Duboin, c’était plus facile, ses idées étaient de portée plus générale, et plus faciles d’accès, d’autant plus qu’elles étaient écrites, alors que Pastor avait une analyse scientifique et une méthode de travail quotidienne.

 La rencontre avec Joseph Pastor

— En 72-73, j’étais docker. Nous sommes allés à trois, jeunes ouvriers pendant nos congés payés, moi de la CGT, les deux autres de la CFDT, en cyclomoteur de St Nazaire à Marseille. Là, le matin, on prenait des cours avec Pastor, et l’après-midi, des vacances. Le matin, je remplissais d’une foule d’explications des cahiers avec des rayures, comme à l’école : je les ai toujours... On campait chez Pastor, qui s’occupait de nous et chez qui nous sommes restés un mois… Et nous avons rencontré tous les militants de l’économie distributive qui étaient, comme moi, syndicalistes à la CGT ou à la CFDT, ou même n’appartenaient à aucun syndicat. C’est de là, c’est-à-dire de Marseille, que sortait le journal “L’Inter-Syndicaliste”, recueil de luttes sociales dans les entreprises et de nouvelles propositions pour aller vers l’économie distributive. Nous faisions connaître d’autres revendications, comme
• les grèves de la gratuité dans les services publics,
• le salaire garanti aux “licenciés du progrès”,
• “de l’utopie du plein emploi” (alors que tout le monde le réclamait) et
• pourquoi lutter pour un revenu social pour tous ?

Toutes ces revendications préfiguraient une société distributive gratuite. On expliquait aux copains prolos, pourquoi il fallait aller à l’économie distributive. Nos réunions d’éducation populaire sur St Nazaire réunissaient souvent beaucoup de jeunes ouvriers soucieux de sortir de leur modeste condition sociale. Quelle belle et grande époque ! poursuit Gilles avec enthousiasme.

— Pour moi, c’était une période passionnante. Pour nous, qui étions dans la production et la distribution, le capitalisme ne disparaitrait pas tout seul sous ses propres contradictions. Il fallait donner un coup de main ! Car le capitalisme avait plus d’une corde à son arc et d’immenses capacités d’adaptation.

 Il faut passer à un autre état social

Telle était la profession de foi militante de la base ouvrière de l’économie distributive, il y a moins de 40 ans !

— Pastor disait : « Hélas, l’homme est plus croyant que raisonnable et malheureusement, ce n’est pas par la raison qu’on changera les choses, mais par le déplacement de confiance, dans le “faire” avec nos compagnons de vie professionnelle et militante. Le capitalisme ne se laissera pas déposséder de lui-même  ».

Gilles précise :

— Moi j’étais davantage dans cette branche du militantisme. Avec Jacques Duboin, c’était plus le côté intellectuel qui était notre éclairage, mais que nous pensions insuffisant. La thèse de Pastor était que l’économie est un corps social et, comme pour toutes les lois de la physique, le changement d’état d’un corps ne peut se faire que par les forces intérieures et antagonistes à celui-ci, ces forces antagonistes étant le salariat dans l’opposition du capital et du travail... C’était pour nous la mise en pratique méthodique du passage à l’économie distributive de Jacques Duboin. Si on veut aller vers l’économie distributive, il faut passer à un autre état social par des revendications non formatées :
•revendiquer et mobiliser pour le revenu garanti aux licenciés partout,
•mettre en œuvre la répartition du travail résiduel non fait par les machines,
•diminuer sensiblement le temps de travail en allant vers des choix de productions socialement utiles.

C’est aussi cela que j’ai tenté d’expliquer avec d’autres syndicalistes dans le livre Travailler deux heures par jour en 1976 [2] à partir des observations de mon métier, de cette inexorable relève du travail humain par les machines et par ces gains de productivité qui dévorent les emplois.

René Dumont a été un compagnon de route de Duboin. Mais les écologistes d’aujourd’hui sont restés sur les vieux schémas de l’analyse de Marx, affirme tristement Gilles Denigot.

 Les travaux de Joseph Pastor

L’enthousisame de Gilles fait plaisir à voir et son discours est éclairant :

— Duboin a montré plus de choses et Pastor a décortiqué, analysé Marx, tous ses doutes étaient déjà là quand il était au PC. Il a enterré ses travaux sur “Le Capital” dans une valise pendant la guerre (il y avait une chasse aux Pastoristes de la part du PC, des compagnons de lutte ont été tués...). Avant la guerre, il était responsable communiste de la formation économique des militants pour le Sud de la France, il pensait que Duboin était un petit-bourgeois, comme le PC le disait. Puis il a entendu Elysée Reybaud à un meeting (en 1947 à Marseille) après la guerre, qui a écrit “L’Économie qu’il nous faut” et qui était un Duboiniste et un “abondantiste”. Pastor a trouvé là ce qu’il cherchait et déterré alors sa valise avec “Le Capital” ; crayon à la main, il a dévoré Duboin, il a disséqué les travaux de Marx et les a adaptés aux réalités nouvelles. Il a fait sienne, cette inversion d’une vérité millénaire que Duboin avait si bien vue lors de la crise de 1929 : la production croit en même temps que le chômage. Pastor était un scientifique, un physicien.

Gilles liste les écrits de Pastor :
• “Partis ou syndicats”, 1958/1960,
• “Tue-le…le Capitalisme, dit la Mathématique au salariat !“, milieu des années 60,
• “Le capitalisme n’est pas compliqué”, (quatre
brochures),1960/1970,
• “L’inflation”,
• “Godeau, hommage à une conscience”, 1972/1973,
• “En retard d’une Révolution”, adressé à tous les
partis d’extrême gauche à partir des années 70.
• « et tous ses articles dans l’Inter-Syndicaliste,
édité dans mon grenier ».

Il a démonté le Capital et fait un travail colossal. Des travaux et des outils, méconnus par les chercheurs et cela me peine que cet homme, qui a tout sacrifié à l’économie distributive, ne réussisse pas à susciter la curiosité des étudiants et des chercheurs. Une œuvre immense et méconnue qui complète admirablement bien les travaux de Duboin. Quel gâchis que leurs travaux soient ignorés !

Gilles poursuit : 

— Gérard Anthomé, d’Aix en Provence, m’a mis de côté tous les numéros de l’Intersyndicaliste du premier au dernier. Je vais les remettre au centre de documentation et d’histoire du Mouvement Ouvrier de Nantes pour que les historiens et les étudiants puissent faire leur travail. Dans l’Inter-Syndicaliste, il y avait régulièrement un texte de Duboin et la moitié des écrits provenait de Pastor.

Pour moi, ces deux hommes sont les grands penseurs de la question économique et sociale de la modernité. Ils n’approchent pas l’économie et ses crises à partir des conséquences, mais de la crise systémique d’un capitalisme en rapport antagonique avec le progrès. Pastor avait compris que le politique était une superstructure de l’économie, que le capitalisme était un déterminisme qui obéit à sa propre logique « de produire au moindre coût pour vendre avec profit » et que tous les moyens seraient bons.

Ils sont à mes yeux la tête et les jambes de cette indispensable économie distributive, leur complémentarité crève les yeux, si on veut se donner la peine de lire Duboin et d’étudier Pastor.

 Les satellites de l’économie distributive et sa vitalité

Le groupe JEUNES (=Jeunes Équipes Unies pour une Nouvelle Économie Sociale) travaillait avec les fondateurs sur l’économie distributive ; il y avait beaucoup de groupes autour d’eux, tels Paul Princival, qui était à la CGT de l’Alimentation à Marseille, un des premiers animateurs de l’économie distributive. Dans les combats syndicaux, un de ses principaux contradicteurs, Julien Livi (CGT Marseille) était le frère d’Yves Montand, il est resté au PC jusqu’à sa mort. Gilles affirme que :

— Le PC avait horriblement peur de l’économie distributive, de Pastor et Duboin. L’Inter-Syndicaliste a été très combattu par le PC et par la CGT, qui rejetaient les revendications modernes et l’idée même de l’économie distributive. 

Les Jean Duret, Jean Baby, éminents économistes de la CGT et du PCF ont beaucoup écrit contre Duboin, Pastor, et aussi contre Jules Godeau, syndicaliste influent et dérangeant sur St Nazaire.

À St Nazaire, ville ouvrière par définition, il y avait 30% des abonnés à l’Inter-Syndicaliste l’organe des GSED. Il y avait 1.000 abonnements sur toute la France, dont 300 sur Saint Nazaire. C’était un mensuel avec 10 à 11 numéros par an et des numéros spéciaux, sur le nucléaire par exemple.

Gilles se souvient encore :

— Dans les années 80-90, une réunion autour de l’économie distributive où il y avait moins de trente personnes était une réunion manquée.

 « Arrêtons de perdre notre vie à la gagner »

Gilles a encore en lui, bien vivantes, les convictions et les valeurs qui sont à la base de l’économie distributive :

— On doit être acteur de notre vie et faire des choix.

Il y avait beaucoup de personnes fascinées par la clarté du discours de Jacques Duboin qui disait : «  arrêtons de perdre notre vie à la gagner. Pour avoir un salaire, le travailleur accepte de faire n’importe quoi. Avec un salaire garanti, on peut être acteur de ce que l’on veut, cela s’oppose aussi à l’idée que la science répondra à tous les problèmes écologiques. On va produire pour nos besoins élémentaires. Il y aura des problèmes de vrais choix de production  ».

 

Et puis, il y a eu… la guerre de succession de La Grande Relève en 1976-77, la nomination de Gilles au Secrétariat Général de la CGT sur le port en 1980, la mort de Pastor en 84, et les GSED qui vieillissaient.

Gilles était trop occupé et il le déplore :

— Vraiment, j’ai beaucoup de regrets, nous avons eu tort de ne pas continuer, car nulle part je ne trouve un minuscule bout de lumière qui pourrait me conduire vers ces urgences là. Celles d’une économie distributive avec des producteurs, des consommateurs, des citoyens enfin maitres de leurs vies !

 Les choix de Gilles Denigot et ses questionnements aujourd’hui [3]

— Aujourd’hui, je regrette qu’à EELV nous ne soyons pas bons en matière d’économie. Nous devrions être capables de prendre des idées chez Duboin et Pastor et de les harmoniser avec nos préoccupations écologiques pour en faire un projet de société. Je n’ai pas confiance dans le PS, ni dans le FDG qui est dans la culture marxiste conduisant à une révolution qui n’a jamais existé que sous forme de coup d’État. Coup d’État qui mène à la dictature. Il faut construire avec les gens un projet de société. Je suis mille fois pour la transition énergétique et pas pour que ça devienne un concept galvaudé. Mais quand on l’aura réussie, on n’aura pas vaincu la logique même du système qui consiste à réduire les coûts et à mettre les gens au chômage. C’est une réforme, pas une mutation. Or l’économie est l’infrastructure du système. Les politiques y peuvent si peu ! Une décision humaine politique doit accompagner une vraie démarche où le citoyen et le salarié font cette démarche de mutation économique et sociale ensemble. Le politique doit accompagner, soutenir, et non récupérer.

J’ai toujours essayé d’avoir des activités syndicales en accord avec les idées de Duboin et Pastor. Avec mes compagnons de travail, j’ai créé une société de main d’œuvre Atlantique Services Maritimes, dans laquelle tous les salariés étaient actionnaires majoritaires à 58% du capital (on a fait ça à un moment de crise, lors d’une réforme politique de notre statut de dockers, en 1992). Les entreprises qui voulaient nous liquider n’étaient qu’à 42%. Les ouvriers prenaient en main leurs propres affaires. Ça a marché 12 ans, puis je suis parti à la retraite (en 2004 à 56 ans), dans le cadre des salariés exposés à l’amiante.

Cela a été extrêmement populaire… En 92, on en a beaucoup parlé, jusqu’en 2004 quand cela a pris une autre forme. Il n’y a pas l’autorité d’un patron, les décisions se prennent par la négociation et l’argumentation collectives. C’est une ébauche d’autogestion, mais c’est difficile dans un environnement très différent et très hiérarchisé.

 En guise de conclusion Gilles raconte encore…

— J’aimais bien le papa de Marie-Louise Duboin…. Je prenais le café au siège du MFA (Mouvement Français pour l’Abondance), 10 rue de Lancry, je me souviens bien de la secrétaire, Madame Euvrard. Nous parlions avec Monsieur Duboin, il s’entendait bien avec Pastor qui n’était pas un concurrent, mais aidait à la mise en œuvre de l’économie distributive grâce à ses travaux d’une grande utilité, Charles Loriant, que j’ai bien connu, n’a pas de production intellectuelle spécifique sur l’économie distributive, il a selon moi, ouvert ces idées à d’autres. Joseph Pastor, lui, a approfondi les travaux de Jacques Duboin, il les a fait pénétrer dans le monde du travail, dans le syndicalisme et le social. Il y a eu celui qui a pensé, dessiné, l’économie distributive, c’était Jacques Duboin, et Joseph Pastor, qui en a été l’architecte pour essayer d’y parvenir. Ce furent deux grands penseurs du 20ème siècle.

Avec l’eurodéputé écologiste Pascal Canfin, devenu aujourd’hui Ministre délégué auprès du ministre des Affaires étrangères, chargé du Développement, qui était journaliste à Alternatives Économiques [4], nous parlions un jour de 2008 à Saint-Nazaire, et alors que je lui disais mon parcours, il me dit que son père avait été un moment dans le mouvement de l’abondance de Jacques Duboin. Dommage que le fils ne soit pas plus curieux des travaux de Duboin et Pastor ! Je crois me souvenir de discussions où on me disait qu’entre les deux guerres, les idées de Jacques Duboin et du MFA étaient suivies par plus de 300.000 adhérents. C’était hier, et tout reste à faire.

 La vie a repris son cours…

Cette rencontre avec Médiapart fut une réussite, comme toujours. Nous avons parlé du combat des Lips, de celui de Florange, des Fralibs et de Notre Dame des Landes, en compagnie de gens qui ont mené et mènent ces combats. Les participants ont eu le sentiment de vivre un moment historique très émouvant, sentiment qui s’était déjà installé chez moi avec la rencontre de Gilles Denigot. Il m’avait montré ce visage courageux et intelligent de la base militante de l’économie distributive, m’avait reconnectée avec une partie extrêmement vivante de ce mouvement qui nous rassemble et nous fait croire à cette Grande Relève. Je l’ai quitté avec tristesse car, comme il le fait remarquer à la fin, les temps d’aujourd’hui ne sont plus ceux d’hier…

Mais il m’a laissé aussi beaucoup d’espoir.

D’une part, il parle de temps qui ne sont pas si anciens. L’économie distributive a été victime, comme toutes les grandes idées alternatives et émancipatrices de la fin du 20ème siècle, du grand étouffoir qui s’est abattu sur nous sous le nom de néolibéralisme. Mais aucun système n’est éternel et le balancier de nos vies n’aime pas s’attarder toujours du même côté…

D’autre part son « tout reste à faire » est plein de l’énergie de ce combat auquel il a consacré la plus grande partie de sa vie et dont il rend bien compte dans ce qu’il m’a confié. Non, nous ne sommes pas les seuls à défendre ces idées ! Et nombreux encore sont ceux qui en portent l’empreinte. Il y a encore des recherches à faire nous dit Gilles, des combats à mener. Il a même expérimenté quelques voies de réussite… L’économie distributive a des racines, elle a une histoire forte… et en priorité la force d’avoir pensé l’organisation sociale et la solidarité de façon radicalement originale.

Merci, Gilles, nos lecteurs vont sentir, j’en suis sûre, la force de ton combat et de tes convictions !


[1On trouvera les références de ce que M.Baudoin, elle-même communiste dissidente du PCF dans la Résistance, a écrit à ce sujet dans : Histoire des Groupes Francs (MUR) des Bouches-du-Rhône (de septembre 1943 à la Libération), PUF, 1962, dont on trouve un compte rendu dans Annales-Économies, Sociétés, Civilisations. 20ème année, N°2, 1965, p. 404-405.

[2La Grande Relève de décembre 1977 s’était fait largement l’écho de ce livre, sous la plume de Marie-Louise Duboin : http://www.economiedistributive.fr/Travailler-deux-heures-par-jour.

[3Gilles a aussi un blog intitulé « Gilles Denigot parle avec vous de l’économie distributive », il regrette de ne pas le nourrir davantage : http://economiedistributive.blogspot.fr/2013_06_01_archive.html