Réponses aux questions

par  J. DUBOIN
Publication : 1946
Mise en ligne : 8 janvier 2021

Chapitre 4 du livre "Économie distributive de l’abondance" de Jacques Duboin.

Bien que rédigé en 1946 et une indéniable évolution de notre société, bon nombre d’éléments présentés à cette époque résonnent étonnamment dans l’époque actuelle.

 L’économie distributive est une utopie

C’est l’objection première ou dernière de ceux qui n’en ont pas d’autre à formuler. L’utopie n’est souvent qu’une vérité non encore admise car l’inertie intellectuelle rend les intelligences meublées imperméables aux conceptions nouvelles.

Rappelons avec Alfred Doërr (Vers l’Abondance 15-10-44) que Galilée dut demander pardon à genoux d’avoir prétendu que la terre tournait. Quand Harvey déclara que le sang circulait, et Denys qu’on pouvait le transfuser, on leur répondit par un grand éclat de rire. C’est en 1865 que Mendel découvrit les lois de l’hybridation et de l’hérédité, mais ce n’est qu’en 1900 qu’on voulut bien lui donner raison. L’idée de percer l’isthme de Suez provoqua l’indignation générale ; n’affirmait-on pas que la Méditerranée furieuse se précipiterait dans la mer Rouge ? Parmi les utopistes notoires, citons Bernard Palissy, Newton, Képler, Gramme, Gutenberg, Jacquard, Lebon, Morse, etc. Toute sa vie, Pasteur fut en lutte avec les savants de son temps.

L’Académie des Sciences condamna l’idée de l’animalité des coraux, de l’antiquité géologique de l’homme, de l’existence des aérolithes, de la volcanicité de l’Auvergne, de la possibilité de la vie dans les abîmes océaniques, du plus lourd que l’air, etc.

Lorsque le physicien Moncel présenta à l’Institut le premier phonographe d’Edison, le savant Bouillaud le traita de ventriloque. Chargé de faire un rapport, il conclut, deux mois plus tard, à une illusion d’acoustique. On lui éleva quand même une statue.

 Les hommes sont hostiles à la collectivisation

Et depuis quand ? Le domaine collectif n’a jamais cessé de s’agrandir sur toute la surface du globe. Autrefois, le pont était payant comme la route pavée ; aujourd’hui, ponts, routes, écoles, police, armée, pompiers, éclairages publics, bibliothèques, observatoires, laboratoires, etc. sont collectivisés. Pourquoi pas le pain, les vêtements, les maisons, les transports, etc. ?

Sont hostiles à la collectivisation ceux qui réalisent encore un profit, mais après avoir supprimé la concurrence capitaliste. L’eau, le gaz, l’électrité, les ordures ménagères sont en fait collectivisés, mais au bénéfice d’intérêts privés qui exercent ainsi un véritable monopole. Quand des producteurs exigent que l’État assainisse le marché de leurs produits trop abondants, puis qu’il limite la production dans leur secteur, ne sont-ils pas mûrs pour la collectivisation ?

En faisant disparaître la rentabilité des entreprises, les progrès fulgurants des techniques ont rendu la collectivisation nécessaire. L’État, à son corps défendant, est obligé d’assumer des fonctions nouvelles ; est-ce sa faute si l’entreprise privée ne peut plus résorber les chômeurs ? Si elle n’obtient plus de crédits bancaires ? Si elle perd ses débouchés extérieurs ? Si elle ne peut plus supporter le déficit d’exploitation des lignes de chemin de fer, de navigation, d’aviation commerciale ? Si elle ne peut plus fournir de commandes aux chantiers navals, à l’aéronautique, à la fabrication du matériel ferroviaire, etc. ?

La production capitaliste s’arrête quand le profit disparaît. Qui assurerait la production indispensable à la vie de la nation si ce n’était la collectivité ?

 Les hommes seront hostiles au service social

Pourquoi ? Un homme ne travaillerait donc qu’à condition d’en enrichir un autre ? Le service social, contre-partie de la part de chacun dans les richesses et les loisirs, est réclamé de tous les citoyens dans la proportion que l’équipement du pays rend encore nécessaire. Il sera tenu compte des moyens physiques et intellectuels, ainsi que des aptitudes de chacun. Sa durée sera fonction du secteur dans lequel il sera accompli.

Grâce à lui, tous les hommes travaillent, même si les progrès techniques réduisent leur effort productif à bien peu de chose.

Le service social contribuera puissamment à la paix sociale. Supprimant le prolétariat, il supprime du même coup tous les conflits entre le capital et le travail qui, avec le développement incessant des trusts, se traduisaient par des grèves et des lock-out, dont les proportions gigantesques paralysaient toute la vie économique d’un pays.

Grâce à l’institution du service social, plus de marché du travail, plus de loi d’airain, plus de concurrence entre travailleurs et travailleuses, plus de morte-saison, plus d’enfants travaillant pendant que chôment leurs parents, etc.

En assurant la pérennité de la production, le service social assure la tranquillité de tous pour le présent, et une entière sécurité pour l’avenir.

L’éducation pouvant être poussée jusqu’à l’âge de 25 ans, on passera insensiblement de l’éducation au service social qui en sera le complément naturel, et même le couronnement. Du laboratoire d’études, l’élève sera promu au laboratoire de recherches et d’essais ; comme l’étudiant en médecine qui, aujourd’hui, fréquente les hôpitaux, passe insensiblement de la théorie à la pratique.

Le service social réalise la morale telle que Kant l’a définie : agis comme si ta conduite devait servir de règle à tous les êtres raisonnables. En apportant sa contribution au bienêtre et à la sécurité matérielle de tous, chacun goûtera la joie la plus pure celle d’être l’auteur de la prospérité d’autrui.

 À la boucherie, qui aura droit aux bons morceaux puisqu’il n’y en aura pas pour tout le monde ? Et les articles de luxe ?

L’économie distributive n’est pas la prise au tas, quoique le secteur gratuit grandisse sans cesse. Chacun touche un revenu qu’il dépense à sa guise. Ne cherchons-nous pas tous à faire ce qui nous plait le mieux ? Tous les produits et services étant tarifés, il est évident que les articles encore peu abondants seront plus chers que les autres. Celui qui préfère le filet de bœuf à une place de théâtre, choisira le filet de bœuf et vice-versa.

Quant au luxe, où commence-t-il ? Tout objet qui parait actuellement indispensable, a commencé par figurer dans la consommation somptuaire. Ainsi, le dé à coudre, qui protège le doigt contre les panaris, fut d’abord un article de luxe pour quelque belle châtelaine avant de devenir accessible à la masse des pauvres femmes vouées aux travaux à l’aiguille. Une montre, le gaz d’éclairage, l’électricité, une baignoire, une auto ont commencé par être des objets de luxe. Aujourd’hui, c’est au tour de l’avion.

Si, dans ses débuts, l’économie distributive donne lieu à des abus, les hommes, mieux éduqués, choisiront avec plus de discernement la source de leurs jouissances.

 Qui accomplira les besognes pénibles et rebutantes ?

L’économie distributive les fait disparaître. Déjà l’excavatrice exécute le travail pénible du terrassier ; les progrès de la mécanisation et l’usage du Duckbill préparent la disparition du travail dangereux du mineur. Si, comme il est probable, la carbonisation souterraine des houilles se généralise, on connaîtra la mine sans mineurs.

Restent les besognes rebutantes : le tout-à-l’égout et l’incinération des déchets en suppriment quelques-unes. Celles qui survivent puisent, dans un réservoir inépuisable, les malheureux qui acceptent n’importe quelle corvée pour vivre. Il est plus avantageux de les embaucher que d’engager la dépense qui supprimerait cette forme moderne de l’esclavage.

Certaines analyses médicales sont évidemment assez spéciales, mais les médecins, infirmières, laborantines qui les accomplissent aujourd’hui ne s’estiment pas déshonorés. On ne méprise pas les citoyens dont le travail, quel qu’il soit, contribue au bien général.

En tout cas, s’il subsistait quelque temps encore des tâches vraiment répugnantes, on trouverait, parmi les spiritualistes, assez d’âmes d’élite pour s’en charger.

 Que fera-t-on de ceux qui ne veulent pas travailler ?

La question perd de son intérêt maintenant que le labeur humain devient de moins en moins nécessaire. Elle est souvent posée par des gens qui, avant guerre, se plaignaient de surproduction. Or, si l’on avait trop produit, n’est-ce pas qu’on avait trop travaillé ?

À la vérité, qui refuserait de travailler un petit nombre d’années pour être débarrassé de tout souci matériel jusqu’à la fin de ses jours, serait un malade de la volonté et mériterait des soins. Si son refus est basé sur l’insignifiance de ses besoins, on fera subir à son revenu social la réduction correspondante.

Qui ne travaille pas ne mange pas ! L’auteur de cette trouvaille n’avait jamais observé que les tout jeunes enfants ne travaillent pas et mangent de grand appétit. C’est même très rassurant pour l’avenir de l’humanité.

 Que fera-t-on des criminels ?

Leur nombre deviendra infime. Une société dont la misère est exclue verra diminuer le nombre des aliénés et des criminels. Les souffrances, les privations, les rancœurs, les exaspérations de l’homme que le malheur écrase injustement — y compris l’alcoolisme qui en est souvent la résultante — déterminent des troubles cérébraux dont on peut attendre la disparition. Quelques actes criminels ont pour origine plus ou moins directe la paresse (maladie de la volonté) et l’amour des plaisirs. Ils disparaissent dans une société sans classe, car c’est le spectacle de l’oisiveté dorée et du luxe insolent qui corrompt les hommes faibles.

Marx a raison quand il soutient que la morale est fonction de l’économique. Que de turpitudes, de vols et de crimes cesseront de se produire quand l’égalité économique sera réalisée !

Enfin les progrès de la biologie nous révèlent que les criminels sont fort loin d’être toujours responsables. Geoles et bagnes seront remplacés par des maisons de santé.

 Le paysan est hostile à l’économie distributive, car il veut rester maître chez lui

L’objet de l’agriculture est-il de fournir des profits aux paysans ou de nourrir tous les Français ?

Les propriétaires terriens représentent chez nous un dixième à peine de la population ; s’ils songeaient à ne cultiver la terre que pour eux, nous passerions brutalement du XXe au Ve siècle.

Quand on survole la France, la campagne apparaît comme une tapisserie que des artisans consciencieux ont minutieusement rapiécée avec des laines multicolores ; ou encore comme une mosaïque faite de milliers de morceaux que séparent des haies, des murs, des bornes et des sentiers. Cette division résulte des convoitises des ruraux et des partages auxquels leurs successions ont donné lieu. Ce spectacle explique que, si ces pauvres gens peinent dur pour un maigre résultat — sauf en période de disette — c’est parce qu’ils perdent une grande partie de leur temps à des mouvements improductifs, soit pour se rendre à des parcelles éloignées et en revenir, soit à faire faire demi-tour à leurs attelages.

Comment pourraient-ils concurrencer les agriculteurs modernes labourant d’immenses étendues avec des charrues multisocs remorquées par de puissants tracteurs, et disposant encore du matériel qui, demain, procédera à la moisson et au battage ? Une grande entreprise agricole se sert non seulement de la mécanique, mais encore de la physique et de la chimie. L’agriculture est devenue une industrie de transformation ; elle fait la synthèse des éléments du sol et de l’air sous l’influence des rayons solaires. Si l’on s’extasie justement sur les résultats obtenus, il faut souligner qu’ils ont exigé un effort humain très inférieur à celui du paysan.

C’est le capitalisme qui a permis de morceler indéfiniment la terre jusqu’au moment où le prix de revient rend la vente impossible. À ce moment, le paysan envahit sa sous-préfecture pour obliger l’État de lui acheter son blé au double ou au triple du prix mondial ; ou bien, las de vivre toujours plus misérablement, il vend son lopin puisque ses moyens ne lui permettent d’acquérir ni engrais, ni matériel de motoculture. Au reste, à quoi lui servirait un tracteur ?

Le croquant est un anachronisme que le progrès fait disparaître comme la chaise à porteur dont il est le contemporain.

Qu’on médite ces deux chiffres. La France compte 8 345 520 agriculteurs, nourrissant péniblement 39 millions de Français. Aux États-Unis, les agriculteurs sont moins nombreux (8 100 000), mais trouvent le moyen de nourrir 139 millions d’Américains et exportent encore beucoup de produits alimentaires.

 Quel sera le rôle des femmes ?

L’économie distributive émancipe la femme en assurant sa complète indépendance : elle recevra un revenu social égal à celui de l’homme et de n’importe quelle femme. Voilà qui supprime la prostitution mieux que toutes les lois et règlements capitalistes.

Accomplira-t-elle un service social ? Oui, si elle le désire, car l’enseignement, les services de santé, l’éducation des jeunes enfants réclament ses soins. Mais quand il n’y a déjà plus de travail pour occuper tous les hommes à la fois, il devient inutile et impossible d’en fournir encore à tout le sexe faible. Libérée de l’obligation de travailler pour vivre, la femme grandira aux yeux de l’homme qui ne verra plus en elle une concurrente qu’on envoie repriser ses chaussettes. En principe, la femme élèvera ses enfants ; c’est le rôle le plus productif dans la nation.

Ses fonctions de maîtresse de maison seront singulièrement simplifiées puisque son revenu social lui permettra de disposer de tous les progrès que la science apporte déjà dans les arts ménagers : frigidaire, cuisine électrique, machine à laver, aspirateur de poussière, etc.

 L’existence va devenir bien monotone

Autrement dit, l’homme, libéré de tout souci matériel et pouvant enfin se consacrer à l’occupation de son choix, trouvera l’existence plus monotone que lorsqu’il passe les plus belles années de sa vie à l’atelier ou à l’usine, ou derrière un guichet ou un comptoir sans jamais posséder de quoi se reposer ? Meubler son esprit jusqu’à 25 ans, puis, après un court service social, s’adonner aux beaux-arts, étudier, voyager, lire, faire du sport, se promener, serait moins attrayant que dix heures à la chaîne chez Renault ?

Il faut beaucoup de complaisance pour estimer que l’idéal humain est de travailler pour gagner de l’argent afin de pouvoir manger et récupérer des forces, ce qui permet de retravailler pour regagner de l’argent et ainsi de suite…

Il est vrai qu’on peut mener la vie trépidante du grand homme d’affaires, travaillant 16 heures par jour pour avoir l’esprit obsédé de préoccupations qui lui enlèveront le sommeil. Elle explique assez bien les cures de repos que le malheureux est obligé de faire dans une maison de santé.

 La plupart des hommes ne sauront employer leurs loisirs

Êtes-vous inquiet de l’emploi que vous ferez des vôtres ?

Quand ils échoient à un homme bien portant, bien nourri, bien vêtu, bien logé, bien instruit, ils n’ont pas une influence trop déprimante sur sa santé. Pour Socrate, les loisirs étaient le bien le plus précieux. Ne pas confondre loisirs et oisiveté. L’oisiveté, c’est faire un travail inutile ou ne rien faire du tout ; les loisirs consistent à faire le travail qui plait. L’oisif perd son temps, tandis que celui qui a des loisirs fait ce qui lui est agréable, même si c’est un travail pénible.

Pendant des millénaires, l’homme a cherché à alléger sa peine pour conquérir des loisirs. Quand il y parvient, le régime capitaliste l’oblige à chercher des occasions de travail pour ne pas mourir de faim !

C’est que les loisirs ont fait leur apparition sous la forme basse du chômage, qui, de tous les loisirs, est le plus démoralisant puisqu’il condamne à l’oisiveté.

Contrairement à l’opinion courante, les loisirs loin d’aggraver l’alcoolisme le feront disparaître : en effet, les sports occuperont une large partie des loisirs ; or, si un employé dc bureau peut s’alcooliser sans trop d’inconvénient, l’alcool est fatal au sportif en lui faisant perdre sa forme, son entraînement, la vue, etc.

La civilisation est fille des loisirs. Si les sages de la Grèce antique ont pu cogiter et atteindre un haut degré de culture, c’est que, libérés de tout souci matériel par le travail de milliers d’esclaves, ils jouissaient continuellement de loisirs. En économie distributive, les machines, travaillant sous le contrôle du service social, assureront à tous de bienfaisants loisirs.

 L’économie distributive poussera les humains à se reproduire sans mesure

Ce qui nous changera agréablement des lamentations sur la dénatalité. Plus de prix Cognacq, plus d’encouragements aux familles nombreuses, plus d’invitations à faire quelques millions de beaux bébés français pour la guerre future.

C’est le capitalisme qui pousse à la surproduction d’enfants pour deux raisons : la première, c’est qu’il ne peut exister sans la misère et que la misère est prolifique : en Angleterre, ce sont les basses classes qui comptent le plus de familles nombreuses, car le plaisir de procréer est le seul qui leur soit offert. Elles savent d’ailleurs que les enfants à venir ne seront jamais plus misérables que leurs parents. La deuxième raison est que le capitalisme a besoin d’une armée de réserve industrielle afin de maintenir les salaires au niveau le plus bas.

 Que devient l’épargne ?

Elle n’est plus nécessaire. Inutile de mettre de côté quand on jouit toute sa vie d’un revenu confortable, et que l’avenir de ceux qu’on laisse est assuré. Le service social, assurant la pérennité de la production, fournit une sécurité que les hommes n’ont jamais connue.

L’épargne fait partie des temps de la rareté ; elle n’est que le moyen de pourvoir aux besoins futurs.

Démontons son mécanisme : épargner c’est mettre de l’argent de côté. Mais un billet de banque n’apaise ni la faim ni la soif. On vit de pain, de viande, de lait, de légumes qu’on ne peut pas mettre de côté puisqu’ils se conservent mal. Par le truchement de la monnaie, l’épargnant échange simplement des biens de la production présente contre des biens d’une production future. Or, la chose n’est possible qu’à condition de trouver quelqu’un ayant besoin de consommer tout de suite, les biens qu’on peut épargner.

Il s’ensuit que si tout le monde était riche, l’épargne serait impossible, car personne n’aurait besoin de consommer tout de suite le superflu d’un autre. On objectera que les pauvres trouvent moyen d’épargner quand même. C’est en se privant du nécessaire, et ils en sont assez mal récompensés.

 L’économie distributive peut-elle fonctionner en période de disette ?

Sans aucun doute. On sait que le régime capitaliste ne peut pas s’accommoder de l’abondance puisqu’elle tue le profit. La preuve vient d’être faite qu’il ne s’accommode pas de la disette non plus, car le marché noir surgit instantanément en faveur des gens riches.

En économie distributive, le marché noir est impossible, les revenus étant réduits proportionnellement aux biens disponibles.

 Que devient le commerce international ?

Il consiste à exporter des marchandises et à en importer. Ces opérations ne sont faites qu’en fonction du profit qu’exportateurs et importateurs y trouvent. Les exportateurs français vendent nos produits à l’étranger s’ils trouvent plus de profit qu’à les vendre en France.

Certains économistes classiques affirment sérieusement qu’un pays doit exporter plus qu’il importe, afin d’avoir une balance commerciale favorable. Si donc on réussissait à exporter toutes les richesses de la France et qu’elle n’importât rien, notre situation ne serait jamais plus florissante, même si tous les Français meurent d’inanition.

Comme il y avait profit à vendre de l’outillage aux peuples qui n’en possédaient pas, toute la planète sera bientôt complètement équipée. L’équilibre fondé sur les échanges complémentaires d’une Europe industrielle et d’un monde extra-européen fournisseur de matières premières est définitivement rompu. Le commerce international est en voie de complète disparition comme le prouvent les statistiques de feue la Société des Nations.

En économie distributive, les nations échangeront elles-mêmes l’excédent de leur production sans tenir compte de l’ex-valeur marchande des produits. Les plus avantagées par la nature feront ainsi des cadeaux aux nations pauvres ; c’est déjà le cas aujourd’hui.

En effet, quand un pays capitaliste compte un nombre élevé de chômeurs, il refuse d’importer des produits manufacturés. Si, de plus, il est amplement pourvu de matières premières (c’est le cas des États-Unis), il n’achète plus rien du tout. Au contraire, le désir impérieux de ses exportateurs est de vendre le plus possible au dehors, puisque le marché intérieur est saturé. Or, les paiements de pays à pays s’effectuant sous forme de marchandises (le solde seul se paie en or), un pays capitaliste, pas plus qu’un individu, ne peut vendre indéfiniment sans jamais rien acheter, car cela revient pratiquement à donner. Pour écouler leurs marchandises pléthoriques, les États-Unis ouvrent des crédits qui, depuis 30 ans, ne sont jamais remboursés. Et comment le seraient-ils, puisque les États-Unis possèdent presque tout l’or du monde et ne veulent plus de marchandises ?

 L’économie distributive peut-elle s’instaurer dans un seul pays ?

Elle s’impose dans tous les pays capitalistes supérieurement équipés. La guerre a eu pour conséquence de généraliser l’emploi de l’outillage ultra-moderne sur presque toute la planète. Les pays neufs ou arriérés n’existeront bientôt plus, car ils passent brusquement de l’économie du moyen âge à celle du XXe siècle. Ici l’avion remplace l’éléphant, ailleurs l’usine de produits synthétiques surgit en pleine jungle.

La marche foudroyante et toujours plus accélérée des découvertes scientifiques, et de leurs applications techniques dans le domaine de la production, rend les tarifs douaniers illusoires, et fait perdre aux frontières politiques l’intérêt qu’elles présentaient autrefois. Le besoin d’un État mondial semble se faire sentir, car les nations, comprenant enfin que la guerre n’est que l’aboutissement logique des conflits économiques, finissent par se sentir de plus en plus solidaires.

Après l’échec de la fausse Société des Nations de Genève, les conférences internationales de Dumbarton Oaks et de San-Francisco ont jeté les jalons d’une organisation mondiale. L’assemblée des Nations Unies a pris l’allure d’un Parlement international. On ébauche un Conseil de Sécurité, une Cour internationale de justice. La Chine réclame l’organisme mondial de la Santé Publique ; la France celui de l’Instruction et de l’Éducation. On cherche à réglementer internationalement l’aviation civile ; à faciliter l’accès de tous aux matières premières, etc.

Une seule unité politique et économique supprimerait non seulement l’anarchie résultant des différentes souverainetés nationales, mais aussi tous les conflits armés. Enfin, un plan mondial de production permettrait d’utiliser au maximum les ressources matérielles de la planète, et d’organiser une division rationnelle du travail. Que de rouages inutiles seraient supprimés ! Malheureusement on n’en est pas encore là, mais il faudra bien y venir. Avec les moyens de communication actuels, l’État mondial ne serait peut-être pas beaucoup plus difficile à réaliser que ne l’a été, pour Charlemagne, l’empire immense qui porta son nom.

 L’inégalité étant une chose naturelle, l’inégalité sociale est une loi de la nature

Les inégalités naturelles ne peuvent pas disparaître. Jamais les hommes n’auront même taille, même poids, même intelligence, même santé, mêmes qualités et même vices. Mais pourquoi l’inégalité sociale serait-elle naturelle ? Tous les enfants sont nus en venant au monde et tous les hommes sont égaux en le quittant : ils n’apportent et n’emportent rien avec eux.

L’inégalité sociale résulte de la distribution que le capitalisme fait des revenus, en permettant aux hommes de s’enrichir du travail d’autres hommes. Il crée ainsi des classes sociales ne se distinguant guère aujourd’hui que par l’importance du revenu. Or, cette inégalité des conditions est à l’origine de tous les désordres sociaux. Qu’il y ait toujours des riches et des pauvres en régime capitaliste, c’est l’évidence même puisqu’il exige que les produits soient rares et que les hommes se les disputent. Aussi est-il vain d’ordonner d’aimer son prochain comme soimême dans un monde où les uns regorgent de tout tandis que les autres, dont l’estomac est aussi importun et la faim aussi renaissante, n’ont rien à se mettre sous la dent.

Car l’inégalité économique engendre l’extrême pauvreté qui est une véritable calamité publique. Meurville, évêque de Chartres, disait à Louis XIV dans un moment où la misère du royaume était grande : « Sire, vous vivez dans l’abondance et vous ne connaissez pas la famine. Mais la famine amène la peste et la peste est pour tout le monde. »

En effet, l’extrême pauvreté d’une partie de la population constitue un danger pour toute la société : il faut des hôpitaux et des asiles exigeant un personnel considérable pour assister des gens qui, vivant sans hygiène, sont la proie des épidémies. Et la voix de la conscience et de l’honneur étant bien faible lorsque les boyaux crient, il faut encore une police nombreuse et coûteuse, des tribunaux répressifs, des maisons de correction, des geôles et des bagnes pour faire respecter les richesses concentrées en peu de mains. Certes, il est odieux de traiter les pauvres de paresseux en oubliant que de profonds penseurs, d’illustres savants et de grands artistes sont morts dans le dénuement, mais pourquoi ignorer, de plus, que la misère, aujourd’hui, guette indistinctement patrons, techniciens et ouvriers, quand la science rend leur activité superflue ?

L’inégalité économique crée aussi des gens très riches dont la bonne renommée ne tient souvent qu’à leur ceinture dorée. Ces malheureux oisifs sentent confusément qu’ils sont les frelons que Saint-Simon dénonçait déjà. Or, tôt ou tard on se débarrasse des frelons dans une maison bien tenue. Si donc les riches méprisent quelquefois les pauvres, ils les craignent bien davantage. Esclaves de leur fortune, ils ne connaissent du bonheur que la partie qui s’émousse le plus vite. Envier ceux qui ont vingt domestiques à leur service, c’est ne pas savoir qu’ils ne sont pas servis du tout.

Certaines gens prétendent qu’en possession d’une immense fortune, ils sauraient l’employer d’une façon intelligente en faisant beaucoup de bien : à quoi leur servirait alors d’être si riches, s’ils vivent comme s’ils ne l’étaient pas ?

Les classes sociales entretiennent les sentiments de haine et de jalousie par les injustices qu’elles font naître. Est-il humain qu’un enfant pauvre ferme ses livres à douze ans ? qu’un indigent tuberculeux ne puisse être soigné dans un sana ? qu’un homme sans ressources ne puisse se faire rendre justice si son adversaire est riche ? L’argent dirige la production : qui n’a pas besoin de cinq autos les commande parce qu’il a de l’argent, mais qui a besoin de manger serre sa ceinture parce que sa bourse est plate. On travaille souvent pour le plaisir des gens riches, au lieu de travailler pour nourrir, vêtir, loger et chauffer les malheureux.

Comment justifie-t-on l’inégalité des revenus ?

En prétendant souvent que la perspective d’un revenu plus élevé stimule le travailleur. Sans l’appât d’un gain, il ne ferait jamais de zèle. Mais pourquoi un homme travaillerait-il plus qu’un autre maintenant que le labeur devient de moins en moins nécessaire ? Ce souci date de l’âge de la rareté. Oui, le travailleur isolé — l’artisan par exemple — pouvait bûcher plus qu’un autre et trouver dans une augmentation de son revenu la récompense de son ardeur. Mais quand le travail se fait en commun — comme dans les usines modernes et les grandes exploitations agricoles — chacun fait sa part du boulot sans qu’il soit possible d’en faire ni plus ni moins que les copains. Le travailleur à la chaîne peut-il faire plus que ses camarades ? le chauffeur de la salle des machines peut-il faire du zèle en poussant ses feux quand sonne la fermeture ? le mécanicien d’un rapide peut-il aller plus vite que ne le prescrit sa feuille de marche ? dans une filature, l’ouvrière, dont le rôle consiste à surveiller des métiers mécaniques, nouera-t-elle plus de fils que ceux qui se rompent ? Dans la production moderne, rien ne se fait sans la coopération de tous : on ne commence ni on ne finit à l’heure qui vous plaît. La part de chacun dans un produit est souvent infinitésimale donc inappréciable. En économie distributive, la récompense du travailleur : ce sont les loisirs. Si l’on estime vicieuse la répartition actuelle des revenus, que propose-t-on de lui substituer qui ne soit pas l’égalité ?

Le mérite ? Cette formule a l’audience des gens riches en grandissant tout de suite leur propre mérite à leurs yeux. Malheureusement, le mérite ne se mesure ni ne s’évalue. Et le chômeur peut avoir tous les mérites imaginables sans qu’il lui soit possible de les faire valoir.

Une rémunération variant avec la nature du travail ? Plus il serait pénible, plus il devrait être rémunéré ? Dans ce cas, le débardeur serait payé beaucoup plus que l’orfèvre, le miniaturiste ou le professeur d’économie politique. On voudrait encore justifier le revenu plus élevé de certains travailleurs par les frais d’apprentissage ou les longues études nécessaires avant d’exercer la profession : mais est-ce que ce ne sont pas les parents qui ont supporté cette dépense ?

D’autres réformateurs maintiennent l’inégalité des revenus mais en égalisant les chances au départ, comme sur un hippodrome. Cependant, on peut mettre un pinceau entre les mains de tous les enfants, sans obtenir d’eux qu’ils s’en servent comme Raphaël. Si l’un est mieux doué que ses camarades, pourquoi l’en récompenser ? Un homme n’a pas plus de mérite à être plus intelligent que son voisin, qu’une femme à être plus jolie que sa voisine. Tous deux bénéficient déjà d’un avantage naturel, et rien ne justifie de plus un avantage pécuniaire.

Toute répartition inégale sera fatalement remise en cause à l’occasion de tout nouveau perfectionnement technique, car il apporte un changement dans la division du travail comment prévoir la part à revenir à l’inventeur, à l’ingénieur, au chimiste, au dessinateur, au directeur, au contremaître, à l’ouvrier ? Celui qui découvrira un mode équitable de distribution autre que l’égalité pure et simple, fera une découverte plus sensationnelle encore que la libération de l’énergie atomique. L’inégalité économique est une différence inhumaine à laquelle il est impossible de réfléchir sans s’attrister.

Et pourtant bien des gens en restent partisans pour un motif inavouable à savoir qu’ils ne jouissent pleinement des joies de l’existence, que si les autres en sont privés. Qui pense ainsi n’a pas de cœur, et tous les raisonnements ne lui en donneront pas.

Égalité et abondance vont de pair. Dans l’âge d’or des poètes, elles étaient déjà réunies.

En économie distributive, travail, loisirs et richesses sont également répartis.

Comme il ne serait pas sage de produire pour tous les mêmes choses (tout le monde n’ayant pas les mêmes goûts), il ne s’agit pas de distribuer produits et services, mais, à âge égal, des revenus égaux que chacun dépensera à sa guise. L’égalité économique aurait déjà dû exister en période de disette, si ceux dont la part est plus grande ne trouvaient pas juste qu’il en soit ainsi. Pourquoi donner plus que leurs besoins aux uns et moins que leurs besoins aux autres ? En triplant, quintuplant, centuplant les revenus de certains, on ne les fera pas manger et boire davantage, et le roi sur son trône ne trouve pas le vin meilleur que son peuple.

Serait-ce pour leur conférer de l’autorité ? Dans l’armée, un général touche beaucoup plus de rations qu’un homme de troupe quoiqu’il ait souvent moins bon appétit ; mais ses rations ne lui confèrent pas son autorité. La hiérarchie sociale n’est heureusement pas liée à l’échelle des revenus, sans quoi le trafiquant du marché noir jouirait de beaucoup plus d’autorité que le gouverneur militaire de Paris.

Pour tarir la source de la jalousie, comment trouver mieux que l’égalité des revenus ? Supprimant la soif des richesses, elle met fin à la plupart des rivalités, car c’est la recherche de la fortune qui les provoque neuf fois sur dix. Quand on n’a rien à disputer aux autres, on n’est en hostilité avec personne.

L’inégalité économique est une conception barbare des siècles de pré-civilisation. Nos ancêtres l’ont senti en inscrivant Liberté, Égalité et Fraternité sur les édifices publics. Mais ces trois mots forment une tautologie ; car si tous les hommes sont égaux, ils sont forcément libres, et fraternels par surcroît.

 Économie distributive et démocratie sont inconciliables

Qu’est-ce que la démocratie ? — C’est la forme de gouvernement où le peuple exerce la souveraineté. Mais le peuple n’étant jamais tout entier du même avis, c’est simplement le gouvernement de la majorité. Il peut donc arriver que sur 1 000 électeurs, 501 fassent la loi, et 499 la subissent bien qu’ils ne l’aient pas faite.

Comme on ne pèse pas les suffrages mais qu’on les compte, on peut se demander si actuellement — l’ignorance étant la sauvegarde du capitalisme — le nombre des hommes instruits est plus élevé que celui des ignorants, s’il y a plus de sages que de sots.

Mais la démocratie, c’est quelque chose de plus c’est un régime dans lequel la minorité doit pouvoir s’exprimer politiquement aussi librement que la majorité. — Pourquoi ? — Parce qu’elle doit pouvoir devenir la majorité si les électeurs le décident. Or, comment le corps électoral pourrait-il faire son choix entre les thèses en présence, si la minorité ne dispose pas, comme la majorité, de la presse, de la radio, du cinéma, etc. ?

C’est pourquoi les pays totalitaires sont aux antipodes de la démocratie ; ne connaissant que le parti unique, ils suppriment l’opposition. Mais si l’on craint la dictature parce que les dictateurs peuvent devenir des tyrans, on voit que la démocratie, elle aussi, peut faire éclore un grand nombre de tyrans.

À la vérité, une démocratie capitaliste est un carré rond. Le capitalisme, en effet, implique une classe dominante qui est celle qui détient les moyens de production. Ils sont les instruments de la puissance : qui les possède dirige la société, car ce sont eux qui la font vivre. Or, la classe dominante ne tolère la démocratie qu’à condition qu’elle respecte ses privilèges. Attaquer la structure capitaliste, ce n’est plus faire de l’opposition mais de la subversion. Tant qu’il y aura des millionnaires et des miséreux, la démocratie ne sera qu’une enseigne, puisque les premiers oppriment les seconds.

Au contraire, l’économie distributive est un régime démocratique d’une part parce qu’il n’y a plus de classe dominante ; d’autre part parce que tout le monde a les moyens de s’instruire et part égale dans les richesses produites. Mais l’économie distributive exige une discipline sociale qui n’a rien de commun avec le laisser-aller démocratique. La préparation du plan de production, et son exécution, ne sont pas du ressort de la réunion publique. Elles posent des problèmes que seuls les techniciens peuvent résoudre, et le choix de ces derniers ne dépend pas plus des électeurs que le choix du général ne dépend aujourd’hui de ses soldats. Le gouvernement des Soviets eût-il réalisé son œuvre grandiose, s’il avait dû faire état d’un vote hostile ? Quand on étudie le fonctionnement des rouages d’une grande organisation économique — une compagnie de chemins de fer par exemple — on découvre que le personnel, du haut en bas de la hiérarchie, exerce une fonction qu’il ne tient jamais du suffrage universel. Chaque affectation émane du rouage supérieur responsable de la bonne marche du service, et c’est le chef qui possède tes éléments nécessaires pour faire un choix parmi les candidats. S’il se trompe, l’erreur est réparée dès que l’appelé a fait la preuve de son inaptitude.

Cette manière de procéder est peut-être anti-démocratique, mais elle a donné d’assez bons résultats.

 Qui commandera ?

Il n’y a pas de raisons pour que l’économie distributive ne soit pas sous le contrôle de la nation. Certes, le Parlement est une institution capitaliste il réunit les représentants que les classes sociales réussissent à faire élire, et, de leurs discussions et concessions continuelles, finit par se dégager la loi, comme les marchandages sur un marché font éclore les prix. Le Parlement peut cependant survivre au capitalisme, mais avec de nouvelles attributions économiques et sociales, qui remplaceront avantageusement celles — en principe illimitées — qu’il est en train de perdre un peu partout .

En économie distributive, le Parlement, émanation de la nation tout entière, contrôle le gouvernement de son choix dans l’exercice de ses fonctions administratives et économiques. Au reste, un pouvoir central, issu d’une société sans classes, ne se préoccupe guère que du progrès de l’ensemble de la nation, obtenu au moyen du développement maximum de chacun. Le gouvernement nomme donc à tous les emplois dans l’ordre économique, comme aujourd’hui dans l’ordre administratif, judiciaire et militaire.

L’État s’intégrera ainsi les techniciens les plus aptes, qui, sous sa responsabilité, assumeront la préparation et l’exécution du plan de production.

Il ne faut jamais perdre de vue ce que Marx a mis en lumière : à savoir que l’organisation sociale dépend surtout de la manière dont les hommes se divisent le travail. Du fait de l’intrusion brutale de millions de chevaux-vapeur, notre division du travail a subi, depuis 60 ans, une transformation prodigieuse qu’il était impossible de prévoir. Elle est maintenant poussée si loin, qu’un produit n’est prêt pour la consommation qu’après que des centaines (pour ne pas dire des milliers) de tâches différentes ont été accomplies, combinées et coordonnées, non seulement dans les usines et les exploitations agricoles, mais encore dans les mines, les transports ferroviaires et maritimes, etc. Organiser, surveiller et distribuer la production moderne exigent des chefs dont la formation scientifique est plus complète qu’autrefois. Non seulement il convient de faire appel à des ingénieurs, à des biologistes, à des chimistes, à des physiciens, etc. mais encore à des techniciens instruits dans les sciences les plus diverses et possédant de plus le sens de l’organisation. Rationaliser la production à l’échelle de la nation est un problème complexe réclamant souvent du génie. Le génie ne pourrait-il s’épanouir qu’en économie capitaliste ? Pourtant des économies non capitalistes, comme dans l’antiquité et le moyen âge, ont compté des cerveaux puissants. Celle de l’U.R.S.S. ne parait pas davantage nuire à leur développement.

 L’État est incapable de s’occuper de la production

L’État capitaliste sans aucun doute, puisque la production, par définition, est du domaine de l’initiative privée qui ne demande l’intervention de l’État que lorsqu’elle subit des pertes. Mais l’État, en économie distributive, est au contraire investi de toutes les fonctions économiques.

Quel sera son rôle principal ? — Celui de rationaliser la production pour permettre l’exécution d’un plan réalisant l’équilibre entre les ressources et les besoins réels.

Alors que les dirigeants de l’U.R.S.S. ont résolu la planification de leur économie dans des conditions beaucoup plus difficiles — ils opéraient en pleine rareté, avec un équipement rudimentaire et sous l’œil malveillant du reste du monde — on ne s’explique la carence des politiciens français que par leur incapacité de voir au delà du capitalisme.

Si l’État ne possède pour l’instant ni les techniciens, ni les planistes, ni les administrateurs dont il a besoin pour préparer et exécuter un plan de production, qui l’empêche de les trouver ? Pourquoi ne s’adresserait-il pas aux compétences indiscutables existant dans les entreprises privées ? En les débarrassant de la hantise du prix de revient et du profit, pourquoi ne réussiraient-elles pas à faire, à l’échelle de la nation, ce qu’elles ont déjà accompli dans leur secteur ? Suppose-t-on que l’U.R.S.S., dans ses débuts, n’a jamais fait appel aux techniciens des pays capitalistes ?

Enfin l’instruction complète donnée à tous les enfants, fera éclore des vocations et des génies qui sont perdus aujourd’hui puisqu’on ne les soupçonne même pas.

 Il n’y aura plus de liberté

La liberté la plus essentielle est la liberté d’esprit : n’en jouissent que les gens libérés des soucis matériels.

C’est une hypocrisie de dire que la liberté existe en régime capitaliste, car les pauvres se contentent de la voir inscrite sur les murs. Certes, un prolétaire est libre de vendre ou de ne pas vendre son travail mais, s’il refuse, il meurt de faim. Sous bien des rapports, il existe peu de différence entre le salarié, le prisonnier de guerre, le serf, l’esclave, le coolie, etc. sauf que le salarié débarrasse son employeur du souci de pourvoir à son entretien.

Le droit de dire et d’imprimer ce que nous pensons est celui de tout homme libre, car c’est par là qu’on s’éclaire mutuellement ; on ne peut donc l’en priver sans exercer la plus odieuse tyrannie. Existe-t-il en régime capitaliste ?

Oui, à condition d’obtenir l’autorisation de M. le ministre de l’Information (an de grâce 1946), puis de trouver de riches bailleurs de fonds ; mais alors vos commanditaires vous dictent ce qu’il faut écrire.

En économie distributive, la liberté consiste à faire ce qu’on veut quand on fait ce qu’on doit. Elle n’est donc limitée que par la liberté des autres. Une seule liberté disparaît : celle d’exploiter son prochain.

 Pourquoi les partis politiques ne réclament-ils pas l’économie distributive ?

Les partis politiques soutiennent les revendications et défendent les intérêts particuliers de leurs adhérents au sein du capitalisme. Tous leurs élus ont voté, avant guerre, l’assainissement des marchés (destructions de produits) et les limitations de la production. Après guerre, tous ont ratifié les accords de Bretton Woods tendant au maintien de l’étalonor, donc du capitalisme.

Aucun parti politique ne tient encore compte dans son programme de la révolution mécanicienne.

Ceux qui se réclament de Marx en restent à ce que ce grand économiste montrait il y a 60 ans, au lieu de s’éclairer de sa lumière pour voir ce qu’il montrerait aujourd’hui : leur programme est donc dépassé. Quant à l’origine de celui des partis anti-marxistes, elle se perd dans la nuit des temps.

L’économie distributive ne pourrait être inscrite qu’au programme du parti des consommateurs. Mais il n’existe pas encore.

 Pourquoi les économistes classiques sont-ils hostiles à l’économie distributive ?

L’économie classique est fondée sur les échanges que les humains effectuent entre eux. Or, ils n’échangent que les choses auxquelles ils attachent de la valeur, c’est-à-dire qu’ils les recherchent parce qu’elles sont à la fois utiles et rares. En effet, si elles étaient abondantes, il ne serait pas nécessaire de les échanger, car chacun en posséderait comme l’air qu’il respire.

Toutes les savantes analyses des économistes classiques sont donc liées à la notion de rareté, et la rareté à la valeur, et la valeur à l’échange. Il n’y a calcul économique, à leurs yeux, que lorsqu’une option est en quelque sorte rendue nécessaire par la pénurie des moyens que la nature et le travail humain mettent à notre disposition en vue de la satisfaction de nos besoins.

C’est pour vaincre la rareté que la science économique classique se préoccupe d’aménager les efforts eu vue d’obtenir le maximum de rendement pour le minimum de peine.

Partant de là, elle regarde, comme un droit inhérent à la propriété, la liberté sans réserve de disposer chacun de son bien ou de ses talents. Elle veut qu’on laisse l’intérêt personnel se consulter lui-même et se conduire, car elle est persuadée qu’il se conduira bien et que de l’action réciproque des intérêts particuliers résultera l’intérêt général. L’aiguillon de cet intérêt personnel sera le profit, considéré comme indispensable à la majorité des hommes il naît de l’inégalité qui préside aux échanges, en permettant aux plus forts de recevoir plus qu’ils ne donnent. En sorte que le bien public ne serait que le sous-produit de l’activité égoïste des individus.

Que l’économie classique soit celle de la rareté, c’est chose mise en évidence par l’école psychologique, dernier cri de cette science. Elle procède du principe établi par Condillac, à savoir que la valeur des choses croît dans la rareté et diminue dans l’abondance ; et, pour expliquer tous les phénomènes, elle ramène tout à l’utilité finale ou marginale. On saisira la définition qu’elle en donne, en raisonnant sur un exemple :

De combien de seaux d’eau ai-je besoin chaque jour ? En admettant que 100 me soient utiles, ils auront tous la même valeur pour moi. Et cette valeur sera celle du centième seau, car aucun autre ne peut avoir d’utilité plus grande. C’est l’utilité du dernier qui porte le nom d’utilité finale ou marginale.

En effet, rangeons ces seaux les uns à côté des autres et numérotons les :

le premier est destiné à la table c’est avec lui que je me désaltère ;

le deuxième est employé à laver et à faire cuire mes aliments ;

les trente suivants remplissent ma cuvette et ma baignoire ;

le 33e et le 34e sont utilisés à faire boire mes poules et à nettoyer leur poulailler ;

les dix suivants me permettent de laver la facade de ma maison ;

les six suivants servent à faire cuire ma lessive ;

les cinquante derniers à arroser mon jardin.

Si donc les 100 seaux ont une utilité pour moi, cette utilité est décroissante. Quant à leur valeur, elle est celle du dernier seau dont l’utilité est pourtant la moins grande.

Qu’un accident me prive du premier, le plus utile puisque son eau remplit ma carafe, me priverai-je de boire ? — Évidemment non, je le remplacerai par le centième qui est le moins utile. Le jardin ne sera arrosé qu’à concurrence de 49 seaux, au lieu de 50.

Voilà pourquoi ce dernier seau détermine la valeur de tous les autres, et cette valeur se mesure par l’utilité finale ou marginale.

Les économistes classiques ont raison. Mais, si j’avais un 101e seau à ma disposition, je ne me ressentirais pas de la perte que j’ai faite, et si j’avais de l’eau à discrétion, donc en abondance, elle n’aurait aucune valeur pour moi, car son utilité marginale tomberait à zéro.

L’économie classique n’aurait plus de raison d’être, car toutes les savantes théories échafaudées sur l’utilité marginale s’écrouleraient.

Les économistes classiques ne peuvent donc envisager ce 101e seau, ni les suivants ; ou s’il leur arrive d’en parler, c’est pour affirmer qu’ils sont nuisibles, ce qui n’est vrai de l’eau qu’en période d’inondation.

Ainsi l’économie classique n’embrasse qu’un moment dans l’histoire des peuples : celle où les hommes ne disposent guère, pour produire, que de la force de leurs bras. Depuis qu’ils ont discipliné les forces extra-humaines et réussi à leur faire actionner des machines, l’abondance est apparue dans le monde.

Mais elle n’a pas trouvé place dans les traités d’économie classique, sinon pour être déplorée et combattue sous le nom de surproduction : elle sort des limites de l’épure.

 Les hommes étant naturellement méchants, il faut commencer par refaire leur cœur

On pourrait aussi décider la terre à tourner d’est en ouest et non d’ouest en est comme elle en a l’habitude.

Les hommes sont-ils naturellement méchants ? On prétendrait, avec plus de raison, qu’ils sont d’une docilité extraordinaire. Ils forment un immense troupeau, uniquement préoccupé de paraître, qu’avec de bons chiens le berger mène où il veut… même à l’abattoir.

À la vérité, quand on parle de la nature humaine — mot fort imprécis — on veut parler de la manière dont les hommes se comportent dans l’existence. Or, elle varie avec le milieu dans lequel ils vivent, et surtout avec la manière dont ce milieu réagit sur eux et sur leur atavisme. L’homme étant un produit de la société, il est évident que dans une société capitaliste, basée sur la rivalité et la concurrence, il est en conflit avec ses frères. Mais les hommes peuvent changer leur milieu. Ainsi ce sont des hommes qui ont créé le milieu de Port-Royal, et les gens de la Cour de Louis XIV changeaient de milieu quand ils y allaient vivre.

En assurant la satisfaction des besoins réels, l’économie distributive ne tardera pas à faire régner la paix. En effet, l’homme dont les besoins réels sont satisfaits n’a plus l’occasion d’être aux prises avec l’intérêt opposé de ses semblables. Ses actes ont alors un but généreux et désintéressé.

L’éducation achèvera la pacification des esprits, son objet étant de corriger la nature en dirigeant les aptitudes individuelles vers le bien de la communauté. Si c’est inutile, pourquoi donne-t-on de l’éducation aux enfants ?

 Pareille transformation ne s’effectuera pas sans violence ; les gens qui détiennent les moyens de production ne se laisseront jamais déposséder

Si elles se produisent, les violences auront été inutiles, car ce sont de nouvelles conditions économiques qui obligent les hommes à opérer cette transformation. Le propre de la révolution mécanicienne, on le répète, est de faire disparaître la rentabilité des moyens de production ; or, sans rentabilité, une entreprise devient une charge insupportable. Affirmer que les capitalistes peuvent s’insurger contre les choses qui les ruinent, c’est laisser entendre que les passagers du radeau de la Méduse pouvaient éviter leur triste sort. Il ne faut donc pas être de ceux pour qui la haine, le massacre et le pillage sont un sport comme un autre. Après s’y être livré, il faut encore enterrer les morts, reconstruire les maisons et les usines, et reconstituer les stocks.

L’économie distributive est inéluctable, car l’accroissement de l’efficience technique apporte l’abondance aussi naturellement que les pluies apportent de l’eau à la rivière. Prétendre que l’intervention des hommes est nécessaire, c’est une vérité première ; on souhaite simplement que ce ne soit pas à la façon des riverains qui déménagent pendant que l’eau envahit leur maison. Pour éviter d’obéir à une pression plus forte que leur volonté, ils doivent apprendre qu’une catastrophe les menace s’ils laissent les choses aller toutes seules. Quand on abandonne le volant en pleine marche, on sait où mènent les choses qui vont toutes seules.

 L’économie distributive n’est que pur matérialisme, car elle néglige le côté spiritualiste de l’homme

À cette critique, il faut opposer l’idéal de l’économie distributive qui ne sépare pas les besoins matériels des hommes de leurs aspirations vers le mieux. On perd de vue que l’intelligence et la raison sont liées au corps, nourries et formées par les sensations, assujetties à la santé physique, donc à la vie matérielle. Peut-être dans une abbaye l’âme peut le mieux se livrer aux exercices intérieurs qui la perfectionnent aux yeux de Dieu mais quel monastère peut fonctionner sans que le temporel y soit assuré ?

L’économie distributive assure le temporel, et, réalisant l’égalité des revenus, permet de répandre dans toutes les intelligences les bienfaits de l’éducation la plus soignée. Elle élèvera infailliblement la moralité publique, car Platon observait déjà que les pays où l’éducation est négligée, se reconnaissent au nombre élevé des médecins et des tribunaux.

 La religion chrétienne et l’économie distributive sont inconciliables

Pour prouver le contraire, il suffit de remonter aux sources de la foi, c’est-à-dire à l’Ancien et au Nouveau Testament. Pour les catholiques, ces livres ont une inspiration divine garantie par leur canonicité.

L’Ancien Testament, venu de la tradition juive dont l’Église est l’héritière, nous enseigne que l’abondance est le royaume de Dieu. En effet, il est écrit que les malédictions seront en toi et en ta postérité… parce que tu n’auras pas servi l’Éternel, ton Dieu, avec joie et de bon cœur, dans l’abondance de toutes choses. (Deutéronome, chapitre XXVIII, versets 46 et 47). Et le psalmiste nous exhorte à louer Dieu pour les merveilles de la création car il donne de la nourriture à toute chair. (Psaume CXXXVI, verset 25). Et il chante : Tu couronnes l’année de tes biens… les coteaux sont parés de joie… les campagnes sont revêtues de troupeaux… les vallées sont couvertes de froment… (Psaume LXV, versets 12, 13 et 14).

On lit dans le livre de job que Dieu étend sa lumière sur la nuée et il couvre les abîmes et le fond de la mer. C’est par ces choses-là qu’il juge les peuples et qu’il donne les vivres en abondance. (Chapitre XXXVI, versets 30 et 31).

Si l’Ancien Testament demeure inachevé et d’un sens incomplet, le Nouveau nous montre les promesses de Dieu réalisées. Le Christ a dit en propres termes : Je suis venu afin que les brebis aient la vie et qu’elles l’aient abondamment. (Évangile selon saint jean, chapitre X, verset 10). Dans sa première Epître à Timothée, l’apôtre Paul écrit : Ordonnez aux riches de ce monde de n’être point orgueilleux, de ne mettre point leur confiance dans les richesses incertaines et périssables, mais dans le Dieu vivant, qui nous fournit avec abondance tout ce qui est nécessaire à la vie. (Chapitre VI, verset 17). Et les apôtres Paul et Barnabas proclament que Dieu nous a dispensé les pluies du ciel, et les saisons favorables aux fruits, en nous donnant la nourriture avec abondance, et remplissant nos cœurs de joie. (Actes des Apôtres, chapitre XiV, verset ’6). Mais il est clair que les hommes ne doivent pas détruire cette abondance, soit en déchaînant la guerre, soit en temps de paix sous prétexte que la surproduction tarit la source du profit.

Le Service Social était déjà implicitement contenu dans le verset 19 du troisième chapitre de la Genèse : tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. Comme il n’est pas ajouté : ou à la sueur du front des autres, c’est dire que chacun doit fournir sa part de travail. Le Nouveau Testament confirme cet ordre aussi bien dans les livres d’histoire (Évangile) que dans les livres didactiques (Lettres des Apôtres).

Le Christ a dit : Faites donc aux hommes tout ce que vous voulez qu’ils vous fassent : car c’est la loi et les Prophètes. (Évangile selon saint Matthieu, chapitre VII, verset 12). Malheur aussi à vous autres, docteurs de la loi ! qui chargez les hommes de fardeaux qu’ils ne sauraient porter et qui ne voudriez pas les avoir touchés du bout du doigt. (Évangile selon saint Luc, chapitre XI, verset 46). L’apôtre Pierre le confirme en ces termes : que chacun de vous rende service aux autres selon le don qu’il a reçu. (Première épître, chapitre IV, verset 10).

L’égalité économique est prescrite par le Christ, car après avoir indiqué ce qu’il faut faire pour obtenir la vie éternelle, il rappelle les commandements de Dieu et ajoute : Il vous manque encore une chose vendez tout ce que vous avez et le distribuez aux pauvres. (Évangile selon saint Luc, chapitre XVIII, versets 18 à 22) ; et il insiste encore : Que celui qui a deux vêtements en donne à celui qui n’en a point ; et que celui qui a de quoi manger en fasse de même (chapitre III, verset 11.)

L’apôtre Paul écrit : Comme il y a un seul pain, nous qui sommes plusieurs ne faisons qu’un seul corps car nous participons tous au même pain. (Première épître aux Corinthiens, chapitre X, verset 17), et ailleurs il explique : Car comme dans un seul corps nous avons plusieurs membres, et que tous ces membres n’ont pas la même fonction ; de même en Jésus-Christ, quoique nous soyons plusieurs, nous ne sommes néanmoins qu’un seul corps, étant tous réciproquement membres les uns des autres. (Epître aux Romains, chapitre XII, versets 4 et 5). Et pour dissiper toute équivoque, il déclare : Ainsi, je n’entends pas que les autres soient soulagés, et que vous soyez surchargés ; mais que pour ôter l’inégalité, votre abondance supplée maintenant à leur pauvreté, afin que votre pauvreté soit soulagée un jour par leur abondance et qu’ainsi tout soit réduit à l’égalité. (Deuxième Epître aux Corinthiens, chapitre VIII, versets 13 et 14). Le verset suivant ajoute : Selon ce qui est écrit de la manne : celui qui en recueillit beaucoup n’en eut pas plus que les autres ; et celui qui en recueillit peu n’en eut pas moins.

Il faut se souvenir que les premiers chrétiens avaient réalisé entre eux l’économie distributive : Tous ceux qui croyaient étaient tous unis ensemble, et tout ce qu’ils possédaient était commun entre eux. (Actes des Apôtres, chapitre II, verset 44). Un peu plus loin, on nous informe que toute la multitude de ceux qui croyaient n’était qu’un cour et qu’une âme ; et nul ne considérait ce qu’il possédait comme étant à lui en particulier, mais toutes choses étaient communes entre eux. (Actes des Apôtres, chapitre IV, verset 32). Comment les choses peuvent-elles être communes si l’on ne distribue pas également les richesses ? Et par richesses, devons-nous entendre uniquement les richesses spirituelles ? — Telle ne pourrait être la pensée de Celui qui multiplia les pains avant d’aller prêcher sur la montagne. Il s’agit donc bien des richesses matérielles puisque les versets 34 et 35 disent qu’il n’y avait aucun pauvre parmi eux, parce que tous ceux qui possédaient des fonds de terre, ou des maisons, les vendaient et en apportaient le prix qu’ils mettaient aux pieds des apôtres ; et on le distribuait ensuite à chacun, selon qu’il en avait besoin. À chacun selon ses besoins ! n’est-ce pas la formule même de l’économie distributive ? C’est l’application stricte du précepte : Aimez-vous les uns les autres, seul capable d’apporter le bonheur sur la terre.

L’économie distributive ayant été pratiquée par l’Église dans les premiers siècles de notre ère, pourquoi lui deviendrait-elle hostile aujourd’hui qu’elle est inévitable ? Elle fournira le terrain favorable à l’éclosion de toutes les vertus chrétiennes.

Rappelons pour terminer que, dans un livre prophétique, l’apôtre Jean a décrit la ruine de la grande Babylone : les marchands de la terre pleureront et gémiront sur elle ; parce que personne n’achètera plus leurs marchandises… (Apocalypse, chap. XVIII, verset 11).

Voici résumée la loi écrite et consignée dans le dépôt des livres saints. Certains théologiens affirment qu’il faut posséder comme eux le privilège du don d’intelligence des Écritures pour entendre des textes sur la nature desquels et la force du sens il parait bien difficile de se méprendre. Déplorons que la lumière du soleil éclaire tous les humains, et que la parole de Dieu n’éclaire que certains théologiens.

 Mais l’Église ne reconnait-elle pas le droit de propriété ?

Sans doute, mais l’économie distributive ne le supprime pas c’est le progrès technique qui le rend caduc en ce qui concerne les moyens de la production moderne. Au contraire, l’économie distributive développe au maximum les biens de consommation sous les formes les plus diverses.

Au surplus, si l’on se rappelle les principes sur lesquels l’Église se basait pour justifier l’appropriation privée des instruments de production, on voit que l’économie distributive modifie la forme la propriété, mais fortifie les principes sur lesquels l’Église l’a construite.

Ces principes, explique M. l’abbé Monin, curé de Jouarre, découlent tous d’un seul : l’inviolabilité de la personne humaine. Tout homme, dit-il, a le droit de considérer comme lui appartenant exclusivement les biens matériels que, sans nuire au droit égal de ses congénères, il a, par son intelligence, par son travail, transformé en des objets nouveaux, pour ainsi dire créés par lui, sur lesquels il a imprimé la marque de sa personnalité.

De plus, tout homme a besoin, non seulement pour vivre, mais pour vivre en homme, c’est-àdire en chef de famille, de quelque chose de permanent en quoi se condensent les économies de son activité ; de quelque chose de stable, d’une réserve toujours disponible qui le garantisse, lui et sa famille, contre les surprises de l’avenir.

Mais l’Église enseigne encore que Dieu créateur a mis les biens matériels à la disposition de l’humanité pour aider tous les hommes à réaliser leur destinée terrestre et éternelle. C’est le principe de la destination providentielle des biens matériels.

L’économie distributive obéit scrupuleusement à ces trois directives et les réalise avec une perfection que le capitalisme n’avait jamais atteint, sauf peut-être, et fort imparfaitement, au stade de l’artisanat. Au contraire, précise notre auteur, tous les moyens de production vont recouvrer leur titre de noblesse puisqu’ils serviront désormais à tout le monde, et que, libérant tout le monde de tout souci matériel, ils permettront à chacun de réaliser à loisir sa destinée.

Et tous les ouvriers des muscles ou du cerveau vont recouvrer intégralement, sous forme d’une augmentation de confort pour eux-mêmes, pour leur famille, pour toute l’humanité, la part de personnalité qu’ils auront fait passer dans les objets fabriqués.

En effet, le service social, auquel chacun est assujetti pour un temps déterminé, assure la pérennité d’une production qui sera intégralement la propriété de tous, de sorte que la stabilité de chaque homme et de chaque famille sera garantie par la plus puissante assurance mutuelle qu’on puisse imaginer, puisque chaque enfant, en arrivant au monde, recevra un titre viager lui donnant droit, jusqu’à son dernier soupir, à la part de production collective qui lui sera nécessaire pour les différentes phases de sa vie. (Conférence du 24-II-45.)

 Quels sont les obstacles à l’économie distributive ?

Il y a certainement le mauvais vouloir de certains capitalistes, farouches et obtus, refusant de voir qu’elle est inévitable. Non contents de s’insurger contre les faits, ce qui est déjà une absurdité, ils discréditent ceux qui les mettent en lumière en les faisant passer pour des fripons indignes de créance : c’est le premier degré de la persécution moderne.

Mais l’obstacle le plus sérieux aux réformes de structure réside dans l’incrédulité de nos contemporains. La majorité de ceux-ci, et la quasitotalité des hommes politiques, attachent si peu d’importance aux données de la science moderne, qu’ils n’ont aucune idée de la puissance de notre gigantesque appareil de production, ni de la rapidité avec laquelle il peut fournir des biens de consommation. L’expérience des deux guerres mondiales n’a pas dessillé leurs yeux. Alors que l’enrichissement des sociétés, continu et toujours plus rapide, ne devrait soulever aucune discussion, les augures parlent de la grande pénitence, et jugent mauvais de faire naître des espérances irréalisables.

Qui se doute que la misère pourrait être supprimée depuis longtemps ? Qui a remarqué que si l’on avait dépensé pour la paix, une partie de ce qui a été gaspillé pour la guerre, chacun de nous jouirait d’un bien-être matériel complet ?

C’est inconcevable ! dit-on, comme si l’inconcevabilité était une preuve ! Comme si une hypothèse était nécessairement fausse parce que l’entendement humain ne comprend pas comment elle passerait de la théorie aux faits !

Ce n’est pas possible, ce n’est pas le moment ! crient d’autres contemporains sans expliquer davantage leur pensée. Ils ignorent que la misère stupide de ces dernières années, les incohérences monstrueuses dont nous sommes les témoins, enfin les deux effroyables guerres qui ensanglantèrent le monde n’ont été possibles que parce que l’humanité avait laissé passer le moment et se trouve déjà fort en retard sur l’horaire de la science.

En revanche, si les gens de formation scientifique n’ont aucun doute sur l’accroissement brutal et prodigieux de l’efficience technique, combien rares parmi eux ceux qui voient sa répercussion sur l’économie et le régime social ? Les besoins des hommes étant illimités par définition, pourquoi se préoccuper des crises puisque, par définition, elles ne peuvent être que passagères ?

Quant aux travailleurs, hantés par le double spectre du chômage et de la misère des vieux jours, ils bornent leur ambition à une augmentation de salaire, sans voir que c’est illusoire puisque les prix augmentent plus vite encore.

N’est pas révolutionnaire qui veut ! a écrit Jaurès, dans l’Organisation socialiste. Nous sommes si attachés à nos anciens usages, à notre vieille manière de penser, nous tournons si complaisamment nos regards vers le passé, qu’avant de quitter la maison que nous habitons — fût-elle un taudis — nous voulons voir le plan de celle qu’on nous propose.

Que de gens demandent avec une belle candeur comment cette réorganisation du monde se réalisera, sans se douter que les moyens d’action, les formes intermédiaires et transitoires dépendent tellement des circonstances, qu’il est impossible de prévoir d’une façon efficace, et que toute discussion sur ce sujet est encore un jeu gratuit de l’esprit !

Une seule chose est sûre : la civilisation ne disparaît pas ; c’est la nôtre qui s’effondre.