Retraite au XXIe siècle

par  A. LIAUME
Publication : mars 1990
Mise en ligne : 30 mars 2009

2 Janvier 1990. Les "Dossiers de l’écran",
sur Antenne 2, passent "La maison du lac", l’admirable film
sur la vieillesse. Le débat aborde, ou plutôt effleure
l’angoissant problème des retraites et son évolution probable
dans les années à venir. Les responsables politiques et
sociaux en sont conscients. Ils hésitent à imaginer d’autres
structures.
Les systèmes (Etat et complémentaire) sont établis
uniquement sur les cotisations employeurs et salariés, c’est-à-dire
basés sur l’effectif des travailleurs et les conditions de travail.
Les progrès techniques, l’évolution démographique
prolongeant l’espérance de vie des salariés, devraient
conduire à envisager, pour le premier quart du XXIe siècle,
la situation suivante : "un actif aura à assurer la retraite
de deux, puis d’un ancien". Hypothèse non rejetée
par Alfred Sauvy. Elle est effarante. Elle apporte les germes d’un conflit
entre générations et, au minimum, la baisse sensible du
niveau de vie de tous les retraités.
La technique financière n’est pas en cause. On trouvera toujours
l’équilibre, seul le pouvoir d’achat des retraités est
menacé.
On peut imaginer une autre approche pour définir l’assiette des
cotisations dans chaque système, en prenant en compte, dans chaque
entreprise, les progrès de productivité dus à la
fois à la technique et à la gestion. C’est introduire
un paramètre supplémentaire en liant salaires, effectifs
et progrès. La difficulté est de définir avec équité
l’importance de chacun. Le progrès technique et la bonne gestion
conduisent à la réduction des effectifs au seul profit
de l’entreprise. Pourquoi ne pas demander à celleci qu’une part
de ce profit soit consacrée au financement des retraites ?
Ainsi formulée, cette nouvelle hypothèse va soulever un
énorme éclat de rire à la fois des patrons et des
salariés.
Et pourtant ?
La proposition n’est pas ridicule. La difficulté est de quantifier
chacun des paramètres, c’est là où l’imagination
doit intervenir. L’imagination et l’esprit de solidarité, avec,
pour objectif, l’équilibre entre les générations.
Vaste programme ?
L’argument de l’augmentation par ce biais de la quote-part patronale
accroissant les charges des entreprises ne parait pas acceptable. II
faut sortir de la conception étroite liant aux seuls salaires
les cotisations des retraites. II est indispensable de faire intervenir
les profits créés par l’amélioration des techniques
et de la gestion des unités de production dont la conséquence
inéluctable est la diminution du prix de revient, donc des effectifs.
Un examen historique, objectif, sans parti pris de l’évolution
de l’industrie automobile, de la sidérurgie ou autre, sur les
25 dernières années, ferait apparaitre des résultats
effarants.
Cette étude donnerait les éléments d’une équation
équitable entre les trois premiers paramètres signalés
plus haut. Elle aurait l’avantage d’ouvrir une perspective qui, liée
éventuellement à une contribution budgétaire limitée,
intégrerait une notion capitale :"le progrès des
techniques est l’héritage commun de l’ensemble des hommes d’une
nation, d’une fédération, d’une confédération.
Les bénéfices retirés par la collectivité
doivent être l’héritage de toutes les générations".
Héritage réparti équitablement. (1)
"La vraie richesse étant la pleine puissance productive
de tous les individus, l’étalon de mesure en sera non pas le
temps de travail, mais le temps disponible..."
... Adopter pour étalon de la richesse le temps de travail, c’est
condamner celle-ci à la pauvreté...".

Si les Marxistes du XXe siècle n’avaient pas
caricaturé cette pensée de leur Maître, ils auraient
évité leur effondrement actuel.
Il n’est pas impossible d’actualiser cette prophétie, de faire
de cette utopie une réalité. Est-ce vraiment si difficile
 ?
Le dernier tiers du XXe siècle marque l’entrée des pays
industrialisés dans une ère nouvelle : celle du temps
disponible. La production des biens et des services continuera de croitre
en demandant de moins en moins de travail humain. Il faut dessiner des
habits nouveaux aux structures de répartition pour remplacer,
à la fois, des salaires et les revenus du capital.
On peut même dire que cette période de transition a commencé
il y a soixante ans, avec le krach de 1929 aux Etats-Unis.
Quel parcours !!

(1) Cette notion a été entrevue par Karl
Marx en 1858 (Inédits de 1857 - 58. Economie II Oeuvres - La
Pléiade p. 308, édition publiée par M. Rudel -
1979).