Se vendre

Publication : décembre 1997
Mise en ligne : 2 décembre 2005

La mentalité, le comportement des gens, face au travail, se trouvent terriblement affectés. Voici deux exemples. Le premier, que cite André Gorz, montre comment, dans le travail salarié (celui qui heureusement disparaît), les liens affectifs les plus spontanés entre personnes se trouvent transformés, utilisés, (“marchandisés“...) parce qu’il s’agit d’abord de satisfaire un employeur et de savoir se vendre. Le second est celui d’érika, obsédée par cette envie de se vendre :

 Apprendre à se vendre

Dans une société d’employés, dominée par la mentalité mercantile, il est inévitable que naisse un marché de la personnalité. Car lorsque l’art de vendre, de manipuler, de servir les autres prend le pas sur les aptitudes manuelles, il advient que les traits personnels, voire intimes de l’employé sont englobés dans la sphère des échanges, acquièrent une importance commerciale, deviennent des marchandises sur le marché du travail...

La bonne humeur et l’amabilité deviennent partie intégrante du service pour lequel l’employé est rétribué, elles sont rationalisées en vue de promouvoir les ventes d’un article quelconque... Dans un grand magasin, un enquêteur remarquait au sujet d’une vendeuse :« Je l’observe maintenant depuis trois jours. Elle arbore un sourire figé sur son visage maquillé et son expression ne change jamais, quelle que soit la personne à qui elle parle. Jamais je ne l’ai entendue rire spontanément... J’ai essayé mais j’ai été incapable de garder un sourire de ce genre sur mon visage ».

... A mesure que la demande croît, les grandes écoles organisent des cours destinés à fournir aux entreprises ces “employés aux manières plaisantes” qu’elles demandent... Les cours enseignent “la courtoisie, les égards et l’amabilité, le contrôle de la voix et l’élocution”, etc.

Les rapports d’argent qui dominent les relations entre individus se sont infiltrés dans tous les domaines de la vie... Les hommes deviennent des étrangers les uns pour les autres par le fait que chacun tente de transformer l’autre en son instrument et finalement le cercle se referme ; on fait de soi-même un instrument et devient un étranger pour soi-même également.

C.Wright Mills,
(White Collar, New York, OUP, 1951).

 Érika se perd

Une fille aux cheveux longs, regard noir, direct, joue avec ses bagues. Une fille d’aujourd’hui, 20 ans à peine, en jean et baskets, le sourire mordant et, à cet instant, en pleine révolte :« Je veux un vrai boulot, ça tourne à l’obsession. Envie de travailler comme un robot. Envie de pouvoir me dire : Demain je me lève à 7 heures et je finis à 18 heures, et c’est parti comme ça pour des mois, des années ! C’est fou, non ? Je veux être admise dans le carcan, plier sous le joug ».

Érika frappe le banc et se lève toute droite, les joues empourprées, rebelle en 1997 qui rêve d’esclavage, 8 h. - midi, 2 h. - 6 h., s’engloutir dans l’horaire bien cadencé qui bouffe la vie sans laisser une minute à l’autre vie.

Voilà l’espoir d’érika. Plus le travail lui manque, s’éloigne d’elle, plus elle veut sentir le poids de ce qu’elle croit être sa substance : la souffrance. Ainsi, loin d’en faire disparaître le goût, le chômage fait ressentir la valeur travail dans ce qu’elle a de plus amer. Erika fume cigarette sur cigarette :« Pas de travail, c’est l’horreur ! Qu’est-ce que je vais faire de ma vie ? A quoi suis-je utile ? »

On lui proposerait quelques heures travaillées, même sous-payées, elle les prendrait : « Tu travailles une heure, c’est toute ta journée qui prend du relief autour de ce temps-là. » A l’inverse, son temps libre la glace comme un néant où elle se perd.

Reportage extrait du bimensuel “Contre-allées”
de la Mutuelle générale
de l’équipement et des transports
(envoi d’H.Muller).

Brèves

12 avril - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.