1937 - Libération

Publication : octobre 1978
Mise en ligne : 14 octobre 2006

 Avant-propos de la deuxième édition.

CE livre a été écrit en 1936. A cette époque, pas plus qu’aujourd’hui, le public ne discernait clairement le sens ni ne soupçonnait la portée de ce que les économistes distingués appelaient la Crise. Il s’agissait de lui expliquer que les troubles économiques et sociaux dont le monde était le théâtre, provenaient des transformations immenses que les nouvelles méthodes de production, issues du machinisme, provoquaient dans l’existence des hommes. Depuis que l’humanité avait fait la conquête des forces élémentaires de la nature, elle réussissait à les mettre à son service, dans des proportions si gigantesques, que la machine, bientôt, libèrerait l’homme de son labeur millénaire. Nous étions impliqués dans une révolution comme le monde n’en avait jamais connu : c’est un nouvel âge de l’humanité qui commence : celui de l’abondance et des loisirs.

Mais de considérables réformes de structures s’imposaient, sinon les pays supérieurement équipés glissaient infailliblement à la misère et à la guerre : cela se démontrait comme une proposition d’Euclide.

Dédaigneusement, les économistes classiques haussèrent les épaules. Et l’excédent d’énergie créa une abondance d’armements, pour lesquels il ne restait plus qu’à trouver des débouchés...

 

...Les progrès du machinisme se sont précipités pendant la guerre à une cadence plus rapide encore qu’en temps de paix. On remplaçait les hommes mobilisés par de nouvelles machines, et personne ne craignait plus de sur-produire puisque l’ennemi se chargeait de tout détruire.

Les moyens de production sont donc plus puissants pue lamais, et. si l’on s’obstine à conserver notre mode de distribution des biens de consommation. les cohortes de sans-travail seront plus nombreuses qu’elles ne l’ont lamais été. Et le chômage des travailleurs entraînera celui des patrons. Le monde retombera dans une misère stupide...

 

Les analyses et les propositions de Jacques Duboin furent combattues de tout côté, de l’extrême-droite qui lui reprochait son communisme, aux communistes qui lui reprochaient d’aller au-delà de Marx. Il tint à se situer lui-même clairement par rapport aux doctrines en vigueur...

...A l’exception de Stuart Mill et de Bastiat, les économistes libéraux semblaient se contenter d’un corps de doctrines finissant par perdre contact avec l’évolution qui s’effectuait sous leurs yeux. Marx rompt délibérément avec l’abstraction et cherche, dans l’histoire, la preuve qu’il n’est pas possible d’isoler les questions économiques des institutions sociales politiques et juridiques.

KARL MARX (1818-1883) a fait le tour de toute la science économique. Il est donc impossible de présenter sa doctrine complète, car elle forme un ensemble monumental. Il faut se borner à ceux de ses raisonnements dont la puissance anime et soutient toutes les parties de ce vaste système dont l’ambition est d’être l’expression des réalités.

Marx le précise nettement dans le manifeste communiste : ses conceptions ne sont que l’expression générale des conditions de fait données, elles reposent donc sur l’observation des faits économiques qui fourniront l’explication de tous les rapports sociaux, non pas de ce qu’il y a de plus juste ou de plus fraternel, mais simplement ce qui est et ce qui sera. Le socialisme de Marx est construit sur le matérialisme historique qui lui permet de s’évader des limites étriquées que l’on donnait, jusqu’alors, à la science économique. Celle-ci tendait à prendre un caractère abstrait, et comme la géométrie, à se réduire à quelques théorèmes ne tenant compte d’aucun des problèmes nouveaux que le progrès technique allait poser tous les jours. Il paraît donc indispensable de compléter la théorie de Marx, car si la valeur d’une chose peut encore se mesurer à la quantité de travail qu’a exigé sa création, il est clair que ce n’est plus uniquement du travail humain. A celui-ci est venu s’ajouter celui des chevaux-vapeur dans une proportion toujours grandissante.

Le patron continue bien a acheter le travail de l’ouvrier contre la quantité de substances dont celui-ci a besoin pour pouvoir continuer à travailler. Mais il achète encore le travail des chevaux- vapeur que lui fournissent la houille, le pétrole, les chutes d’eau qui va actionner son outillage. Et quel prix paie-t-il leur travail ? Au prix de toute marchandise, c’est-à-dire en principe au prix fixé par la loi de l’offre et de la demande. Et ce prix est très inférieur au salaire qu’il aurait fallu payer à l’ouvrier pour la même quantité de travail, car si le : patron n’avait pas trouvé quelque avantage à cette substitution, il n’aurait jamais eu l’idée d’employer des machines. C’est le désir de réaliser plus de profit qui pousse logiquement le producteur à améliorer son outillage, donc à employer moins de main-d’oeuvre.

Marx ne pouvait pas, en 1867, prévoir l’emploi massif de l’énergie extra-humaine qui allait concurrencer toujours plus âprement ce travail humain dont il parle dans sa théorie de la plus-value. Cela ne change rien, dira-t-on, à la théorie en elle-même, en ce sens que Marx a bien prévu que le patron, désireux de réaliser le plus de profit possible, devait tout naturellement essayer d’augmenter cette plus-value. En effet, Marx n’ignorait pas que le producteur chercherait : soit à payer un salaire moins élevé en obligeant l’ouvrier à s’approvisionner à un économat patronal ; soit à allonger la journée de l’ouvrier tout en lui payant le même salaire ; soit encore en remplaçant les hommes par des femmes et même par des enfants, qui se contentent de salaires moins élevés. On peut donc prétendre que l’emploi de l’énergie extra-humaine rentre dans le cadre de ces mêmes préoccupations. Si Marx n’en parle pas implicitement, il n’a dit mot non plus, et pour cause, ni du système Taylor, ni même de la rationalisation qui, à leur tour, et après la mort de Marx, ont eu comme conséquence d’augmenter la production, tout en diminuant la main-d’oeuvre nécessaire. Seulement, il s’est produit un fait nouveau : c’est que si le régime poussait le patron à agir de la sorte, il n’allait plus lui permettre de réaliser, et à plus forte raison de conserver, la plus-value définie par Marx.

On ne peut plus en douter puisque toute l’histoire de ces dernières années en fournit la preuve ; nous assistons, au contraire, à une baisse constante de la plus-value, sauf dans le secteur momentanément privilégié, c’est-à-dire celui dans lequel la concurrence ne joue plus, ou quand l’Etat vient en aide au producteur par tous les moyens divers que nous connaissons.

Mais si cette baisse ne pouvait pas être prévue dans la théorie de la plus-value, elle découle cependant des prémisses mêmes dont Marx s’est servi pour échafauder son raisonnement.

Reprenons donc à la base : Marx, très judicieusement, part de l’échange, constituant la base de notre régime économique. Le salaire de l’ouvrier, dit-il en substance, n’échappe pas à la loi de l’échange. C’est le patron qui achète la force de travail de l’ouvrier pour en disposer à son gré : il a payé la main-d’oeuvre à son juste prix, car on entend par là sa véritable valeur d’échange. C’est la faute du régime s’il en est ainsi, mais dans le régime il ne peut en être autrement. Jusqu’ici le raisonnement est impeccable, mais il ne doit pas s’arrêter là. La loi de l’échange joue encore pour la plus-value tant que nous restons dans le régime. En effet, grâce au travail de ses ouvriers, le patron est à la tête d’un stock de produits fabriqués qui est sa propriété : que va-t-il en faire ? - Le consommer lui-même ? - Jamais de la vie, car ce n’est pas pour cela qu’il a fait fabriquer ces produits. Il va chercher à les écouler dans le public, c’est-à-dire à les vendre pour les transformer en argent. Mais là encore c’est la loi de l’échange qui va intervenir, car vendre, c’est échanger un objet contre de l’argent. De sorte que la plus-value de Marx ne constitue un profit que si le produit est vendu au-dessus de son prix de revient. C’est là précisément que la plus-value va s’évanouir dès que baisse la capacité d’achat. La plus-value du patron, telle que la définit Marx. n’est donc plus qu’un profit en puissance. Pour la réaliser, il faut essentiellement eue le revenu national le permette, car il représente la masse de capacité d’achat des consommateurs. Et qui crée cette masse de capacité d’achat ? On sait que c’est la production elle-même.

Pourquoi crée-t-elle moins de capacité d’achat qu’au temps où vivait Marx ? En raison de l’emploi intensif des chevaux-vapeur, le travail de ces derniers a permis d’actionner un outillage qui a créé des produits en regard desquels il n’est plus possible d’inscrire, proportionnellement, la même capacité d’achat qu’autrefois. On doit inscrire aujourd’hui une capacité d’achat beaucoup moindre : elle correspond au prix payé aux producteurs d’énergie, aux constructeurs de matériel et à l’amortissement de celui-ci ; au prix payé aux producteurs d’engrais, etc... La production scientifique remet proportionnellement en circulation moins d’argent que la production du temps de Marx. De sorte qu’apparaissent les stocks invendus entraînant la disparition rapide de la plus-value.

(Extraits de « Libération »)

Brèves

12 avril 2019 - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.