Actualité de l’Abondancisme : l’utopie

par  M. PUJOLS
Publication : octobre 1985
Mise en ligne : 31 mars 2008

Il est vrai qu’à quelques exceptions près (les marginaux), les hommes d’aujourd’hui n’osent plus rêver ; on comprend leur résignation ! A leur droite, les libéraux leur prouvent que, dans leur vie de tous les jours, ils sont soumis à des déterminismes incontournables, parfaitement indifférents au bonheur individuel ; à leur gauche, on leur propose des rêves spartiates, d’altruisme et de brouet partagé qui, là où ils se réalisent, tournent au cauchemar. Effectivement, il existe deux écueils pour l’utopie : l’impossibilité matérielle et l’absurdité morale. Sur le premier point, il faut bien reconnaître avec les libéraux que la vie économique est un réseau de milliards de contrats tacites dont l’exécution est nécessaire à la survie de l’espèce, qu’il est difficile de tout changer tout d’un coup, le risque étant alors de provoquer une énorme pagaille et une récession c’est comme donner un coup de pied dans une fourmilière ! Souvent irresponsables, automatiques, les comportements économiques relèvent de l’habitude ; leur mise en place a été laborieuse ; ils ressemblent à des lois. Pourtant ce sont des individus qui les fabriquent. Si bien qu’il est toujours possible d’imaginer que les choses soient autrement ! Par exemple, que les « libéraux » appellent « chômage » la réduction, grâce au progrès technique, de la peine des hommes, pourquoi pas ? C’est effectivement ainsi qu’ils détournent ce progrès de sa fin véritable  ! Mais il faudrait que d’autres voix s’élèvent pour donner au phénomène sa dimension véritable, à savoir que désormais l’homme n’a plus à s’épuiser comme autrefois pour subvenir à ses besoins, mais que, partiellement maître de son emploi du temps, il" n’est plus asservi au groupe. Au lieu de redouter l’automation, au lieu de gémir sur ce qui est en fait une victoire, il faudrait s’en réjouir ; le mal vient, non de la machine, mais de la façon dont, pauvres ou riches, nous réagissons devant cette diminution des contraintes imposées par le travail ; la solution d’avenir ne consiste pas à donner du travail à tout prix, n’importe lequel, pour-pouvoir payer les gens : mieux vaudrait alors les payer à ne rien faire  !... Ceci n’est qu’un exemple du décalage scandaleux qui existe dans nos sociétés entre les possibilités techniques et les réalisations ; le monde industriel d’aujourd’hui a besoin de nouveaux Saint-Simonniens, pour débloquer une production paralysée  : pourquoi pas les Abondancistes ?
Les utopies échouent quand elles sont moralement absurdes, quand elles ne tiennent pas compte de la nature psychologique et sociale de l’homme, quand elles traduisent en fait des fantasmes sadiques, ou masochistes C’est une forme de terrorisme que de vouloir « bouleverser les structures » ; ceux qui en parlent si facilement, ou bien ne savent pas ce qu’ils disent, ou bien se situent d’instinct dans le Comité d’Organisation ! C’est méconnaître les puissances de mort, les sentiments de haine qui existent dans les groupes humains, et que l’ordre social, si criticable qu’il soit, jugule tant bien que mal. Rien de ridicule que ces « révolutionnaires » qui commencent par dire que tout le monde est beau et gentil et qui, dans leur vieillesse n’ont pas de mots assez durs pour leurs semblables ! Il ne suffit pas de grouper les hommes pour qu’ils soient heureux ; la majorité peut fort bien se tromper ; le bonheur individuel doit être l’idéal des sociétés, parce que ce qui est collectif n’existe qu’incarné dans tel ou tel individu. La règle de la véritable utopie, de celle qui fait rêver, devrait être la Prudence ! Contre les risques toujours présents de tyrannie, il faut absolument donner aux individus des positions contractuelles de repli, une propriété privée, un domaine qui corresponde au territoire des animaux ; il faut préserver l’intérêt individuel ; car on voit mal à quoi-il pourrait être sacrifié  ! Précisément, l’originalité de l’abondancisme, c’est qu’il ose proposer un autre idéal que les privations, que le sacrifice des plaisirs individuels à un « intérêt collectif » ! Tandis que toutes les idéologies donnent à l’Etat un pouvoir démesuré, à droite comme à gauche (car l’Etat libéral est en fait aussi autoritaire que l’Etat socialiste), au moment où les hommes politiques s’arrogent le droit de déterminer pour tous les hommes ce qu’il faut croire ou ne pas croire, où les partis ont l’audace d’afficher un «  projet de société », il est extraordinaire que J. Duboin ait eu le courage de réduire le rôle de l’Etat à ce qu’il doit être : assurer le bien- être matériel -le plus large, c’est à peu près tout ! II fallait d’ailleurs à J. Duboin pas mal d’audace pour présenter l’Abondance comme un Idéal, quand toutes les morales sur lesquelles nous réglons notre conduite exaltent les privations, les sacrifices, dénoncent le bien- être comme dégradant, menacent l’Humanité de dégénérescence si elle atteint un jour le stade de l’abondance ! Il semble que cette lutte pour le bonheur sur terre, par lequel nous devenons vraiment hommes, à condition de lui donner sa véritable dimension, puisse être pour le monde d’aujourd’hui une nouvelle utopie. Il appartient aux abondancistes de montrer concrètement, sans tomber dans l’invraisemblance, sans faire appel au terrorisme du sacrifice, en se référant simplement à l’intérêt individuel humain bien compris,-que les choses pourraient se passer tout autrement, et même infiniment mieux, et que, la guerre terminée, les sociétés ne sont pas condamnées à la guerre économique. Une fois déterminées les fins, les moyens se trouveront sur le tas ; le passage à l’abondance se fera vraisemblablement, non par un décret pris au sommet, mais au coup par coup, à mesure que des groupes d’hommes comprendront qu’ils sont déjà en situation d’abondance et qu’au lieu de bouder leur bonheur, ou d’y consentir en gémissant, ils feraient mieux de le choisir carrément  !


Brèves

12 avril 2019 - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.