Au delà de l’appât du gain

par  R. ROCHE
Publication : août 1978
Mise en ligne : 24 avril 2008

Apportant son témoignage à notre «  tribune libre » du numéro précédent, un de nos correspondants, M. R. Roche, nous a transmis son ouvrage «  Mammon », dont le développement s’apparente pour une grande part à nos thèses. Avec son autorisation, nous en extrayons le passage ci-dessous traitant de l’égalité économique.
« ... Un ingénieur acceptera-t-il de matièregriser au salaire du manoeuvre ? Acceptera-t-on de travailler sans espérer mettre un petit pécule de côté pour monter au-dessus de la masse, sortir de la gangue, profiter de sa valeur personnelle  ? Quel espoir aurait- on ?
Je pourrais déjà répondre ceci : quel espoir a-t-on actuellement ? Oui, peut-être quelques-uns, un sur mille ont un espoir de grimper sur les voisins, mais la masse, quel espoir a-t-elle dans le contexte de maintenant ? Quels sont les salaires ? Et pourtant, ils travaillent !
L’on dit encore : qui voudra se donner du souci, que deviendront la production et le rendement dans de telles conditions ? On a l’exemple russe. Qui acceptera d’effectuer les travaux durs et salissants ? Qui fera des études difficiles et compliquées pour finir payé comme un ouvrier (fond de mépris) et qui voudra, surtout, prendre des responsabilités ? C’est là le grand argument !
Qui entreprendra ? Où seront les hommes dynamiques, honneur de notre magnifique société ? Où seront les savants qui s’intéresseront au perfectionnement de nos armes stratégiques et dissuasives ? Où irait-on !!!
Je ferai tranquillement réponse à ces objections passéistes nourrissant en moi-même la plus totale conviction qu’elles ne tiennent pas. Il est en effet faux d’alléguer que, seul, un intérêt pécuniaire sordide pousse les hommes à agir. C’est les méconnaître. Les preuves contraires foisonnent déjà en notre monde actuel si âpre au gain, si avide, où l’on voit cependant des personnes s’occuper gracieusement d’oeuvres ou d’organisations charitables, de comités d’entraide ou de fêtes, de groupes d’idées, etc.... et qui prennent sur leur peu de temps restant après le travail imposé pour vivre. J’en connais autour de moi, et de tous les âges.
Y avez-vous songé ? Si les hommes avaient, réellement, le choix de leur travail, si ce travail n’était pas entaché du fait d’en enrichir d’autres à ses dépens alors que l’on reste pauvre soi-même, ils se présenteraient d’eux-mêmes aux postes. des plus manuels aux plus élaborés.
Et je dis : un homme qui s’en sait capable ne pourra jamais s’empêcher de prendre des responsabilités même à l’-Sil. Sinon, il ne serait pas heureux.
Un savant ne pourra jamais s’empêcher (le se lancer dans la recherche, même à l’-Sil. Sinon, il serait malheureux. PASTEUR, Pierre et Marie CURIE étaient-ils riches ? L’argent était-il leur objectif ?
J’affirme, et j’ose le dire hautement, le tenant pour indubitable : nul ne refuserait d’assumer le rôle pour lequel il se sent habilité au service de la vie sociale dans un contexte de justice et de paix. Il reste évident que ce comportement n’est pas pensable dans notre monde actuel sous l’emprise de l’argent où règne l’injustice, la peur, où rien ne se dessine vers un quelconque idéal.
Après tout, se sortir du commun, pour une tête bien faite, ce serait sûrement de se voir confier une mission en vue, rare ou savante, au dessus, d’en sentir l’estime, d’en être reconnu, quand, par ailleurs, la société donne tout ce qu’il est possible de donner et qu’on le sait...
La plupart du temps, l’ambition s’arrête à ce que l’on peut faire. Il en est se trouvant bien d’oeuvrer tranquillement sans se mettre en évidence ; alors que d’autres, au contraire, tiennent à assumer une fonction en vue, avec des responsabilités. Cela est plus fort qu’eux, ils ont soif de se mettre en avant, d’être reconnus et de faire admirer leur savoir-faire, à prix égal d’ailleurs.
Nous avons évoqué le « ressort » nécessaire pour pousser les hommes à agir, eh bien ! l’estime en est un. Même dans le contexte actuel, montrez à un pauvre bougre de terrassier que personne ne fait mine de le voir, qu’il a bien compris son boulot, qu’il l’a exécuté comme il faut et que vous êtes content de lui et, soyez-en certain, il deviendra votre homme, il fera tout pour continuer à vous satisfaire.
Chaque homme est naturellement créé pour agir, bouger, faire la chose pour laquelle il se sent une propension particulière. Il suffit de l’aiguiller vers la voie qui lui convient le mieux. Il faudrait lui supprimer les livres, le mettre en prison, pour qu’un être disposé à l’étude n’étudie pas ; pour qu’un être scientifique ne se plonge pas dans la physique, la chimie, la biologie, l’astronomie, la médecine, la psychologie... ; pour que les femmes (certaines, tout au moins) ne s’orientent pas vers des activités de coeur, d’humanité : l’hôpital, les soins, les actions sociales. salvatrices.
Dans la société sans finance ils seront tous là, apportant leurs mains, leur tête, leur coeur : savants, romanciers, musiciens, artistes, mathématiciens, menuisiers, architectes, métallos, maçons, bureaucrates, dactylos, cultivateurs, journalistes, couturières, etc., etc...
Une société riche, luxueuse, opulente et nageant dans l’abondance, qui ne permet pas à ses ressortissants de se réaliser, d’extérioriser leurs vocations, ou ce à quoi ils aspirent, ce qu’ils préféreraient tout simplement, ou ce qu’ils sont capables d’assumer si telle est leur complexion, qui, en outre, promet le chômage, est odieuse, brimante, brisante, génératrice d’un climat d’insatisfaction où l’on ne peut se trouver heureux. C’est bien ce que nous voyons dans le système capitaliste de la libre entreprise que vous tenez tant à défendre parce que.. peut-être, vous êtes du bon côté ou pensez l’être... »


Brèves

12 avril - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.