Cauchemar !

par  A. D.
Publication : 16 décembre 1935
Mise en ligne : 3 juin 2006

Ne mangez pas trop de homard le soir, même quand le prix de cette sympathique bestiole descend au niveau de votre pouvoir d’achat, vous auriez des cauchemars.

Pour en avoir moi-même abusé, j’ai, l’autre nuit, fait un rêve affreux.

Parvenu dans la rue par un mystérieux toboggan, le premier homme que je rencontrai portait un masque respiratoire relié à un réservoir placé sur son dos.

Il me croisa rapidement, visiblement gêné par l’appareil, sans daigner me jeter un regard.

« Quelque malade, pensai-je, qui ne peut supporter l’air vif, si bon cependant à respirer ce matin. »

Je restai stupide à la vue d’un second personnage muni d’un appareil semblable, quoique plus élégant de forme, mais tout aussi encombrant.

Je demeurais là, réfléchissant, cherchant des yeux les avions ennemis, pensant pourtant que ces masques ne ressemblaient pas aux masques de guerre, quand deux agents surgirent. Munis également d’appareils respiratoires, ils m’empoignèrent et m’entraînèrent vers le poste le plus proche.

En chemin, ils me demandèrent d’une voix de trompette, car ils parlaient à travers une membrane placée sur le masque, la raison pour laquelle je respirais librement.

Mon air hébété, loin de les attendrir, m’attira cette réflexion :

« Ah ! vous faites l’andouille, vous vous expliquerez avec le commissaire. »

Au poste, on m’enferma.

Il y avait déjà un homme au violon ; il portait le masque, comme tous les agents du poste, du reste.

La porte fermée, mon compagnon d’infortune, un petit vieux aux vêtements râpés, me dit

« Ça va vous coûter cher cette fantaisie-là, au moins autant qu’à moi. »

« Mais, objectai-je, je n’ai rien fait ! »

« Soyons sérieux, répondit la voix en trompette, la compagnie ne badine pas et elle se porte toujours partie civile. »

« Quelle compagnie ai-je bien pu léser ? » rétorquai-je, comprenant de moins en moins.

« Vous n’allez pas me faire croire que vous ne connaissez pas l’international Respiration Company Limited, qui a affermé l’air respirable du monde entier pour des sommes considérables, dix milliards annuellement, rien que pour la France, ce qui a permis de boucler un budget qui en avait bien besoin. »

« Non, dis-je, je ne suis pas au courant. Je suis un peu fatigué ce matin, je reviens peut-être du Pôle par l’Air Bleu, pourriez-vous m’expliquer... et vous-même, que faites-vous là ? »

« Oh ! moi, répondit le petit vieux, j’ai bu de l’eau du robinet, et mon concierge m’a dénoncé. Malheureusement, je suis récidiviste, mais revenons à votre cas.

« Vous savez que l’organisation économique du inonde civilisé repose sur la rareté. Tout est très bien organisé, du reste.

« L’office de statistique tient un compte exact des besoins et on règle la production sur ces besoins, mais en produisant cependant 10 % de moins qu’il n’est nécessaire, vous voyez ça d’ici plus de stocks, et quels bénéfices !

« Mais vous me parliez d’un déficit budgétaire ?

« Oui, il doit y avoir quelque chose qui ne marche pas, car on chuchote qu’il y aurait tout de même des stocks et que la production serait, malgré cet ingénieux système, constamment supérieure à une demande qui tend à disparaître dans la pauvreté générale, alors les impôts, rentrant mal, on vient d’affermer les dernières choses abondantes : l’eau et l’air ».

J’allais répliquer quand la porte s’ouvrit. On venait nous chercher.

Le commissaire avait un masque coquet, muni d’un cône an menton pour sa barbiche.

« Je vois ce que c’est, dit-il. Vous êtes de ces dangereux Pléthoriciens, qui prétendent que l’abondance fait le bonheur de l’homme ; vous allez voir de quel bois je me chauffe. »

« De bois rares, Monsieur le Commissaire. »

Je venais de répondre instinctivement.

« Pas d’esprit », hurla la barbiche d’aluminium.

« Toujours à cause de sa rareté, probablement », fut ma réponse.

Le commissaire devint rouge et s’étrangla.

Je l’ai mis en fureur, pensai-je.

Il ne s’agissait pas de colère. Se précipitant vers un distributeur d’air, il mit une pièce dans la fente et, branchant son réservoir, put de nouveau souffler.

Cette opération l’avait calmé.

« Ça va pour cette fois, dit-il. Je vais vous fournir un masque. Donnez-moi 100 francs, plus 2 fr. pour la charge d’air comprimé, plus 5 francs pour l’estampille d’Etat, plus 20 francs pour la contribution à la destruction des masques en surproduction, plus 10 francs pour la participation à la propagande de l’idée que la couche atmosphérique pourrait, un jour, s’épuiser, si on ne l’épargnait. »

Puis, s’adressant au petit vieux :

« Quant à vous, vous n’y coupez pas des « Iles d’Abondance ». Deux ou trois ans de barbarie vous feront du bien.

« Vous allez, comme une bête, pouvoir manger à votre faim et respirer sans appareil, vous n’en goûterez que mieux, au retour, les joies de la civilisation et de la rareté sacro-sainte. »

Les agents en cercle s’inclinèrent en murmurant dans un cliquetis de masques :

« Sacro-sainte rareté. »

Je me suis réveillé sur la descente de lit.


Brèves

12 avril 2019 - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.