Chômage et revenu garanti

Quelques réflexions sur un débat
Publication : mai 1987
Mise en ligne : 21 juillet 2009

IL y a plusieurs mois déjà que "La Grande Relève" consacre régulièrement une de ses rubriques à l’Association Internationale pour l’Allocation Universelle, créée en septembre dernier par les participants au Congrès de Louvain-la-Neuve. Nous publions aujourd’hui la traduction de l’une des interventions les plus courageuses, celle de Gabriel Fragnière, directeur du Centre Européen pour le Travail et la Société, dont le siège est à Maastricht, aux Pays-Bas.

1. La plupart des arguments en faveur de l’instauration
d’un revenu de base repose sur l’idée que ce nouveau revenu de
base qui devrait être accessible à tous, devrait consister
essentiellement en une extension ou une généralisation
des systèmes de sécurité sociale, tels qu’ils existent
dans les divers pays. Très souvent le débat est lié
à l’échec actuel des systèmes de sécurité
sociale, ou à la crise globale de "l’état providence".
C’est pourquoi les arguments en faveur d’un revenu de base sont présentés
comme un moyen d’aider le système actuel à survivre, plutôt
que pour le changer. Dans la plupart des cas, en effet, les personnes
appelées à participer au débat sur le revenu de
base sont des spécialistes de sécurité sociale.
Très souvent, les départements ministériels qui
s’intéressent un peu au problème du revenu de base sont
uniquement ceux qui sont responsables de la sécurité sociale,
et la participation à cette conférence confirme en partie
cette observation. Parmi ceux qui sont pleinement engagés dans
le débat sur le revenu de base, très peu viennent d’autres
départements concernés, tels que ceux qui s’occupent de
politique d’emplois, d’organisation du travail, de relations industrielles,
de politique sociale et familiale, etc... Lorsqu’on aborde le problème
en ces termes, il semble que la question du revenu de base soit exclusivement
une question de sécurité sociale.
Il est cependant important de remarquer que le nombre d’économistes
et de philosophes qui s’engagent dans le débat croît rapidement.
Ce qui veut dire qu’il est en train de se produire un changement dans
l’argumentation sur le revenu de base.
A mon sens, le principal changement dont nous sommes à présent
témoins est le transfert du débat des techniciens (c’est-à-dire
les spécialistes de sécurité sociale) aux politiques.
Mais ce transfert ne peut être effectif que si les problèmes
de valeurs et de politiques sont ouvertement discutés. Trop souvent
en effet le débat sur le revenu de base a été limité
à ses aspects techniques, à sa faisabilité, à
son coût’ et au budget nécessaire, mais il n’a été
que rarement envisagé en termes de valeurs sociale et politique,
en termes de changement des structures de la société,
en termes de richesse et de pouvoir.
Mon intervention a pour but d’expliquer non seulement pourquoi le débat
est en train de changer mais surtout pourquoi il faut le faire évoluer
dans ce sens. En fait, ce qui est en jeu n’est pas de trouver un meilleur
système pour garantir un revenu à ceux qui ont des difficultés
à en trouver un, mais de redécouvrir la valeur réelle
de la création de richesses, et comment on peut garantir à
tous les être humains le droit à en avoir une part.

2. Mais cela va plus loin et mon raisonnement s’applique
aussi à la discussion de la crise actuelle de l’emploi. Depuis
la fin de la Seconde Guerre Mondiale, durant les quarante dernières
années, la plupart des politiques économiques et sociales
ont été basées sur l’idée qu’il fallait
que les gouvernements interviennent dans l’économie si l’on voulait
atteindre et garantir le plein emploi, c’est-àdire la participation
dans le processus de production de tous ceux qui le souhaitent. Confortée
dans cette opinion par la fantastique croissance que toutes les économies
industrialisées ont connue durant cette période et qui
a fait de la politique de plein emploi un succès presque complet,
la possibilité technique d’assurer le plein emploi est devenue
le thème central de tous les débats sur le travail et
l’emploi, laissant de côté toute réflexion sur la
finalité du travail, c’est-à-dire sur sa valeur morale,
sociale et humaine. La crise actuelle de l’emploi, qui semble insoluble,
a conduit de nombreux penseurs à la conviction qu’il fallait
absolument une autre approche si l’on voulait traiter les problèmes
essentiels d’aujourd’hui. Dans ce domaine aussi, nous pensons qu’il
faut retirer le débat des mains des techniciens pour le mettre
dans celles des politiciens.
Ces considérations préliminaires rendent évident
à mes yeux qu’il faut relier, pour qu’ils soient utiles, les
débats sur le revenu de base d’une part, et sur le travail et
l’emploi d’autre part.

3. Considérons tout d’abord les changements
qui ont affecté la valeur du travail depuis que l’industrialisation
est devenue le principal moyen de produire la richesse de nos sociétés.
Pour simplifier un raisonnement que je ne voudrais pas pousser trop
loin dans ce court exposé, je dirai que l’industrialisation a
eu pour principal effet de détruire la relation individuelle
que l’homme avait avec l’objet de son travail, en ce sens que ce n’est
plus son action individualisée qui constitue son travail, mais
sa participation au processus global de production des biens, qui n’a
pas de signification directe pour sa vie et celle de sa famille, en
dehors de la nécessité de se procurer un revenu. Par conséquent,
la conscience aigue de contribuer à sa propre survie, à
son propre bien-être et à ceux de sa famille, vécue
comme une action concrète, telle que couper du bois, récolter
de la nourriture, etc... a progressivement été remplacée
par un nouveau type d’obligation consistant à gagner pour soi-même
et pour sa famille une contribution monétaire à l’extérieur
de son milieu de vie. La compagnie, ou l’employeur, a ainsi remplacé
la famille en tant qu’unité économique intégrée
dans laquelle le travail de l’individu trouve sa signification. Le sens
du travail s’est ainsi trouvé directement lié au processus
de production et seulement de manière indirecte, à la
survie et au bien-être de l’homme et de sa famille.
Ce sens indirect du travail nécessaire à la survie de
l’individu, c’est ce que nous appelons maintenant son revenu. A travers
l’organisation sociale du travail, c’est-àdire l’action de l’homme
nécessaire à sa survie et à celle de son groupe,
a été progressivement remplacée par la notion de
boulot, d’emploi payé. "Travailler" ne signifie donc
plus produire quelque chose de spécifique individuellement, mais
avoir une place, un boulot, un statut qui garantit un revenu. L’idée
d’une valeur du travail, considéré comme une action humaine
spécifique, a été remplacée par la valeur
du revenu de l’emploi. Dans le langage de tous les jours, la valeur
d’un travail n’est pas due à "ce qu’on fait", mais
à "ce qu’on est", ou à "ce qu’on gagne".

4. Mais cependant, les valeurs traditionnelles, éthiques
et psychologiques attachées au travail n’ont pas changé.
Nous ne devons pas oublier que le travail a toujours eu un sens ambigu
dans la culture occidentale. Il a été à la fois
une force créatrice divine (Dieu a créé le monde
en six jours avant de se reposer ; dans la mythologie grecque de grandes
divinités entreprennent des travaux colossaux), mais aussi une
punition pour les péchés de l’homme (Adam est condamné
à gagner son pain à la sueur de son front). Le travail
est ainsi une bonne et une mauvaise chose. Cette ambiguité a
joué un rôle important à travers les siècles
dans "la prise de conscience" et/ou "l’identification
au groupe". Dans la Grèce antique, les hommes libres étaient
dégagés du travail qui constituait l’état d’esclavage ;
dans les temps modernes, les gens sans travail se sentent dépréciés
s’ils ne peuvent plus faire partie de la communauté des travailleurs.
Cette double valeur du travail a bien entendu un impact sur la valeur
qu’on attribue d’une part, au travail en tant qu’acte, et d’autre part
au revenu en tant que bénéfice. Un travail pénible
pour un bon salaire semble être dans la nature des choses. L’aspect
négatif du travail est le lourd fardeau qu’il représente
pour l’individu qui doit se soumettre à un processus impersonnel
de production, alors que son aspect positif doit être cherché
dans la récompense constituée par le revenu qu’il procure.
D’où l’argument souvent entendu si les gens pouvaient obtenir
un revenu- sans travailler, pourquoi travailleraient-ils ?

5. Bien sûr, il y a dans le travail plus qu’un
revenu. Avoir un travail constitue une valeur sociale ; c’est une sorte
de reconnaissance sociale, et cela, indépendamment de la récompense
financière qui lui est attachée. Tout cela est lié
au désir fondamental de l’homme de faire quelque chose, d’agir,
d’être partie prenante du processus social. C’est certainement
ce qui a justifié pendant si longtemps les politiques exclusives
de plein emploi que tant de nos gouvernements ont suivies. Du même
coup, étaient satisfaits, à la fois, les besoins de revenus
et la satisfaction d’être socialement reconnu. Mais nous savons,
depuis la crise et notre prise de conscience des changements qui affectent
les sociétés dites post-industrielles, que ce n’est plus
possible, puisqu’il n’est plus nécessaire d’avoir autant de monde
dans le processus de production. Les développements technologiques
et les accroissements de productivité ont amené une forte
redondance humaine dans l’emploi. Il n’est plus nécessaire d’avoir
toute la population active (quel que soit le concept que cela recouvre)
dans des emplois payés pour produire les biens et les services
que nous pouvons consommer. De même que la population agricole
est passée d’environ 80 % à moins de 10 % pour produire
la nourriture dont nous avons besoin (et elle produit encore trop en
Europe), de même, la population industrielle et employée
diminue elle aussi. Cette évolution va obliger nos sociétés,
à rompre, plus radicalement qu’aujourd’hui, le lien qui existe
entre la participation à la création des richesses par
le travail et l’emploi, et la participation à la redistribution
des richesses par un revenu salarial.
Ainsi la double valeur ambigüe traditionnelle du travail en sera-telle
nécessairement affectée, tout comme le sera le jeu paradoxal
que jouaient les sociétés industrielles avec les individus
en compensant les conditions de travail par un revenu, le fardeau du
travail par une récompense monétaire, le sacrifice de
produire par la sécurité sociale.

6. Les conséquences de cette évolution
ont une importance capitale. Premièrement, la valeur du travail
ne peut plus se mesurer exclusivement en termes de revenus ou en termes
d’incitations financières. Les gens sont en train de redécouvrir
la valeur fondamentale de faire quelque chose qu’ils aiment, parce qu’ils
lui attribuent une valeur tout comme un artiste voit la valeur créative
de son effort, ou parce qu’ils ont conscience de la valeur sociale de
leurs efforts et de la contribution que leur travail représente
pour la société dans son ensemble. La notion de travail
doit donc prendre un nouveau contenu et un nouvel attrait. Mais d’un
autre côté, l’idée que le système de production
doive garantir le revenu de tous les individus doit aussi être
abandonné, parce que, comme nous l’avons vu, ce système
n’a pas besoin d’utiliser autant de monde qu’auparavant.
Toutes les discussions qui ont lieu en Europe sur ce qu’on appelle la
"flexibilité" du marché du travail n’ont pas
d’autre sens. Ce que les employeurs (en réalité, cette
expression doit devenir obsolète), ou, mieux dit, les entreprises,
demandent, c’est d’avoir la possibilité de produire autant qu’elles
le peuvent sans avoir à s’occuper de la distribution des richesses
à plus de gens que ceux qu’elles ont besoin d’employer dans le
cadre de leur organisation. Leur raisonnement consiste simplement à
dire que leur contribution à la création de richesse sociale
n’est pas efficace si elles doivent se charger de tâches sociales
autres que celle de produire des biens dans les meilleures conditions
possible. Ainsi toutes les mesures qui ont été développées
dans l’optique des politiques de plein emploi visant à garantir
le travail vontelles contre ces nouvelles tendances.
On ne doit pas cependant croire que cette évolution ramène
nos sociétés au capitalisme sauvage du libéralisme
du XIXe siècle. Nous en sommes loin parce que nous connaissons
la nature nouvelle de la richesse qu’a apporté un système
économique hautement monétisé. La richesse n’est
pas l’accumulation des biens, c’est la circulation des biens. La richesse,
c’est essentiellement l’échange. Quel serait en effet l’intérêt
de produire des biens et des services dans les meilleures conditions
et aux meilleurs prix, s’il n’y avait personne pour les acheter, pour
les utiliser, pour les consommer ? C’est le vieux principe de Ford :
si mes employés ne peuvent pas acheter les voitures que je construis,
quel intérêt y a-til à les produire. C’est la même
chose dans les sociétés postindustrielles. La richesse
est essentiellement l’échange croissant qui prend place entre
les parties productrices et consommatrices de la société,
quelles que soient leurs tailles respectives.
Dans le système industriel traditionnel d’emploi, on devait faire
partie du système producteur pour pouvoir consommer, puisque
c’est uniquement ce système qui pouvait garantir le revenu pour
consommer. Donc, plus il y avait d’emplois créés, plus
l’échange était possible.
Aujourd’hui, en dissociant la production du "partage des richesses",
on pourrait instaurer un nouveau système pour garantir la richesse.
Nous devrions considérer le débat sur le revenu de base
dans cette perspective. On a besoin du revenu de base non pas parce
que le système de production ne peut plus garantir un emploi
à tout le monde, ce serait là un argument de sécurité
sociale, mais parce que nous avons besoin d’un nouveau système
de redistribution des richesses pour garantir la croissance dans une
période où la productivité n’est plus basée
sur le nombre de personnes réellement engagées dans le
processus de production.
Je plaide donc pour une approche économique positive du débat
sur le revenu de base. Et je crois fortement qu’un tel débat
sur le revenu de base ne peut s’engager que si l’on veut réellement
reconsidérer fondamentalement la valeur du travail, et les stimulants
pour les efforts qu’il demande. Ce qui en effet est en jeu, c’est non
seulement une meilleure façon de calculer les budgets des Etats
et les coûts sociaux nationaux, mais aussi l’éthique d’une
politique d’ouverture et de solidarité qui est rendue possible
par nos nouvelles capacités pour produire et pour créer
des richesses pour tous.

Il faut ajouter un dernier point à cette perspective.
S’il est vrai que la richesse est essentiellement l’échange,
il devient évident que personne ne peut la créer, la maintenir
et la développer en s’isolant du reste de l’humanité.
Aucun pays au monde ne peut satisfaire ses besoins en fermant ses frontières,
en isolant son marché du reste de l’humanité. Par conséquent,
nous devons savoir qu’aucun pays ne peut, tout seul, mettre en place
un système de revenu de base, sans prendre en considération
ses voisins, ses partenaires, et par suite, la richesse de tous. Dans
cette optique, les développements qui se manifestent en Europe,
à travers la création d’une communauté de plus
de 320 millions de citoyens, constituent un défi et une occasion
de renouvellement social et politique que nous ne devons pas manquer.