De découvertes en découvertes, la moisson

par  M.-L. DUBOIN
Publication : juin 2003
Mise en ligne : 17 novembre 2006

  Sommaire  

Je sais le temps que cela prend d’écrire et j’ai honte de le gaspiller quand je vois tout ce que d’autres ont écrit avant moi de plus intéressant ou de plus utile. Si l’on songe à toutes les idées inexploitées dormant au fond des bibliothèques, on peut en effet avoir mauvaise conscience. C’est ce sentiment de culpabilité qu’exploite cette publicité inscrite au fronton du Palais de Chaillot pour attirer la clientèle dans ses différents musées :

Il dépend de celui qui passe
Que je sois tombe ou trésor
Que je parle ou que je me taise…
Paul Valéry

J’ai encore le bonheur de parfois découvrir, soit par moi-même, soit grâce à des étudiants ou autres chercheurs s’intéressant au passé, ce qui est souvent bien utile pour mieux comprendre le présent, des individus méconnus ou aujourd’hui oubliés, mais dont les idées ne sont pas du tout anachroniques.

Un de mes amis retraités, passionné par ce personnage dont il est en train d’écrire la biographie, m’a ainsi révélé l’existence d’un certain Abbé de St Pierre qui, dans son « Projet de paix perpétuelle » publié en 1713, préconisait déjà une confédération des États européens. Et si je connaissais tous les grands noms qu’il est bon de citer quand on évoque le “Siècle des Lumières”, je n’avais jamais entendu parler de Gabriel Bonnot de Mably. C’est tout récemment que je l’ai découvert, dans l’ouvrage d’une historienne contemporaine, Florence Gauthier, qui montre que ses idées étaient parmi les plus progressistes de celles avancées à l’époque. Auteur « Des droits et des devoirs du citoyen » (1758) et « De la législation ou principes des lois » (1776), il est un théoricien des Droits de l’Homme, mais il avait aussi compris l’importance de l’économie. Il dénonçait déjà les dangers de ce qu’il appelait la liberté économique et que nous appellerions aujourd’hui le libéralisme, l’estimant antinomique de la liberté politique et de la liberté tout court. Il y voyait une course effrénée (au sens étymologique) à l’enrichissement, qui conduisait à la guerre, à la colonisation, et pour finir à l’esclavage. Il mourut en 1785, quatre ans avant la réunion d’États Généraux qu’il appelait de ses vœux depuis 30 ans, les considérant comme le nécessaire point de départ de réformes, et qui furent en fait celui de la Révolution.

 

Thomas More eut le bonheur, dès 1516, d’inventer le mot “Utopia”, comme Claude Monet eut celui d’avoir baptisé “Impression” l’une de ses œuvres, mais le désir “utopique” d’inventer ou de ressusciter un monde meilleur est présent en maints endroits dans la littérature du “Siècle des Lumières”, dans Robinson Crusoé (1719), les Lettres Persanes (1721), les Voyages de Gulliver (1726), ou chez Jean-Jacques Rousseau, dont je n’avais pas jusqu’ici attaché d’intérêt particulier au fait qu’il eût été précepteur chez un certain Monsieur de Mably.

Par définition, “l’utopie” c’est ce qui paraît impossible ou que l’on a décidé qu’il l’était, cela dans des conditions données, c’est-à-dire à un moment de l’Histoire. Mais les conditions peuvent changer ou les décideurs en décider autrement. Mieux vaut être utopiste que fataliste ou résigné, surtout au malheur des autres, tel Casimir Périer (1777-1832), banquier et homme politique “libéral” qui, Président du Conseil de Louis-Philippe, réprima durement les insurrections ouvrières à Paris et à Lyon, et qui déclarait à l’époque : « Il faut que les ouvriers sachent bien qu’il n’y a de remèdes pour eux que la patience et la résignation. »

C’était, pensait-il, peu leur demander, étant donné que leur vie était très courte.

À une époque où l’on avait fini par bien vouloir se passer du travail des esclaves, il restait en effet, paraît-il, impossible de pouvoir se passer de celui des enfants. Les progrès techniques et les gains de productivité ne parvenaient pas à eux seuls, faute de volonté politique, à faire évoluer cette situation. Mais il y eut la défaite de 1871 et le sentiment pour certains que si on voulait avoir de bons soldats aptes à mourir pour la Patrie, il ne fallait pas les tuer au travail à partir de 8 ans. C’est alors qu’une loi de 1874, que ceux qui la votèrent à regret qualifièrent de “hautement philanthropique”, fit passer cette limite d’âge de 8 à 12 ans.

En dépit de certains effets bénéfiques des guerres, et même comme on le voit des défaites, des utopistes, tels l’Abbé de St Pierre, s’étaient parfois permis de vouloir instaurer la paix universelle. On crut que c’était chose faite, après la “Dernière Guerre”, avec la Société des Nations puis, après la suivante, avec les Nations Unies. Cette fois encore, il semble bien que c’est raté, et par la faute de leur créateur. Mais il faudra encore essayer et ne pas se résigner, je l’espère, à considérer que c’est une utopie. Plus la réalité est insupportable, plus il faut essayer de faire preuve d’utopie créative.

 

Puisque me voici ramené à l’actualité, je vais aussi parler un peu de mes lectures concernant celle-ci.

Le livre d’Eric Laurent “La guerre des Bush” est remarquablement plus documenté sur les prises d’intérêt, participations croisées ou transferts de capitaux entre filiales concernant les capitalistes américains (dont la famille Bush et son entourage), les capitalistes saoudiens (dont la famille Ben Laden), ou plus anciennement les capitalistes allemands (dont Fritz Thyssen du temps du nazisme), que Les Echos ou La Tribune le sont concernant les galaxies de Jean-Marie Messier ou de Jean-Luc Lagardère. La lecture de cette partie du livre est pourtant tout aussi fastidieuse que la lecture des dits journaux financiers et il est difficile de se faire une opinion définitive sur une partie qui est loin d’être terminée.

Ce qui m’a par contre beaucoup intéressé, c’est d’y découvrir avec le recul nécessaire certains aspects méconnus de la guerre de 1940. D’apprendre que General Motors avait racheté Opel en 1929, et que pour le remercier de la contribution de sa filiale à l’effort de guerre allemand, Hitler avait décoré en 1938 de l’aigle d’or de première classe le “Chief Executive” de General Motors. C’est l’époque où il nous est reproché aujourd’hui par les Américains d’avoir été “munichois”. Cependant, durant toute la guerre, ceux-ci continuèrent de siéger au conseil d’administration d’Opel. Cela n’épargna pas à leurs usines d’être bombardées, mais General Motors obtint des réparations du gouvernement américain pour les dommages ainsi causés à sa filiale. Des démarches furent entreprises en ce sens dès le lendemain de la guerre. En 1945 cela passait mal et ils durent se battre encore pendant plus de 20 ans, mais en 1967 ils finirent par obtenir satisfaction. Cela fait toujours plaisir de savoir qu’il y a des histoires qui se terminent bien !

 

Enfin, pour faire ma B.A. et participer à la lutte contre l’antiaméricanisme et l’antisémitisme, je proposerai à votre admiration un juif américain qui fait honneur à ces deux appartenances, le linguiste Noam Chomsky. Comme d’autres universitaires de chez nous, tel le mathématicien Laurent Schwartz, le naturaliste Théodore Monod ou le généticien Albert Jacquard, il est sorti de sa spécialité pour systématiquement élever la voix contre tout ce qui choquait sa conscience. On reparle de lui avec la guerre d’Irak, comme on en avait parlé au moment de la guerre du Vietnam, mais il avait aussi crié son indignation avec véhémence, malheureusement de façon plus isolée, lorsqu’à partir de 1975 l’Indonésie avait envahi le Timor oriental après le départ des Portugais. Il accuse le gouvernement américain d’avoir alors laissé faire une opération qui s’est transformée en un génocide. Gérald Ford et Henry Kissinger étaient à Djakarta le 5 décembre, et l’invasion avait commencé le 7. C’était bien ennuyeux pour les sensibilités américaines qu’on laissât des musulmans s’en prendre à des chrétiens, mais ils avaient par le passé tellement massacré de communistes qu’ils méritaient bien qu’on leur en tint compte, et ils avaient aussi du pétrole.

Loin de l’anecdote historique, Noam Chomsky a étudié en chercheur les mécanismes de la manipulation des opinions publiques, sujet de son plus célèbre ouvrage, dont on peut traduire le titre en français par “La fabrication du consentement”. C’est ce qui donne le plus à réfléchir aujourd’hui, lorsqu’on voit le monolithisme des opinions exprimées par exemple dans les media américains, et doit nous mettre en garde contre la concentration des media aux mains de gens dont le souci pourrait ne pas toujours être en priorité l’information objective et la manifestation de la vérité.


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