Éloge du chaos

par  G.-H. BRISSÉ
Publication : juin 2003
Mise en ligne : 17 novembre 2006

« Il y a sans doute des guerres justes, mais il n’y a pas de guerres propres », écrivait André Malraux. Tant il est vrai que l’on évoque toujours une “sale” guerre, et cette remarque vaut en particulier pour l’agression américaine contre l’Irak. Quant à la “justesse” des engagements militaires, évidemment réalisés à titre “préventif”, l’Histoire démontre amplement, à condition de la relire avec des yeux neufs, leur parfaite vanité, et l’évanescence à terme des empires fondés sur l’usage de la force armée.

De là à avancer, comme Emmanuel Todd [1], que l’empire américain est voué “à la décomposition”, il n’y a qu’un pas que la raison nous incite à franchir... avec discernement.

Il est à redouter que l’exécutif minoritaire installé à Washington engendrera encore beaucoup de nuisances avant de parvenir à récipiscence. Quand l’exercice du pouvoir se meut en folie conquérante, mêlant tout à la fois un mysticisme ravageur aux avancées technologiques foudroyantes, à des intérêts particuliers très contestables, et un appétit de puissance sans garde-fous démocratiques suffisants, il n’a de limites que dans sa propre autodestruction, ou dans la dérision du type du Watergate qui mit un terme aux ambitions démesurées d’un Richard Nixon. Ces limites peuvent trouver leurs sources dans une prise de conscience de l’opinion publique américaine, dont les manifestations massives en faveur de la paix furent systématiquement passées sous silence par le pouvoir en place et une large part des médias ; ou encore, dans une crise majeure, économique et financière. Les engagements militaires sur plusieurs fronts dans des contrées lointaines liés à l’utilisation d’armements modernes ultra-sophistiqués ont un prix, qui se chiffre en milliards de dollars. S’y ajoute le gouffre financier lié au développement d’un ruineux système de missiles anti-missiles. Combien de temps encore la machine économique américaine, déjà minée par un déficit budgétaire de plusieurs centaines de milliards de dollars, pourra-t-elle alimenter le Moloch ?

Certes, dans une économie en récession, le recours à la guerre fait tourner les entreprises du complexe militaro-industriel, bien introduit au sein du pouvoir ; son engagement massif de type mafieux dans la prétendue “reconstruction” de l’Irak va certes contribuer à maintenir artificiellement une activité et renforcer encore le clan des “faucons”. Mais pour combien de temps ? Déjà s’est engagée une redoutable fuite en avant ; après l’Irak, qui ? la Syrie ? l’Arabie Saoudite ? l’Égypte ? le Sud-Liban ? la Lybie ? le Yémen et, pourquoi pas, le Pakistan, en guerre permanente avec l’Inde par Cachemire interposé ? Avec cette autre cible potentielle que constitue la RPD de Corée, puissance supposée atomique surtout armée d’une redoutable capacité de chantage, nous entrevoyons clairement l’échéance où la puissance nucléaire chinoise, sombrant une fois de plus dans la phobie de l’encerclement, risque de peser lourd dans un conflit planétaire, à hauteur de l’année 2006.

 Mensonges, manipulations et hypocrisie

Certes, le régime du parti Baas, qui trouva sa source à Damas en Syrie, mais sut s’installer durablement à Bagdad, n’était pas un modèle de démocratie, au sens où on l’entend à Washington D.C.. S’agissant de Saddam Hussein, descendant autoproclamé du roi Nabuchodonosor, nous pourrions poser la question : qui t’a fait roi ?

Lorsqu’il s’agissait de contrer par la force, au prix d’un million de morts, l’expansion du chiisme iranien de Khomeiny (qui concerne à 60 % la population irakienne) à partir de 1980, l’Occident tout entier, à commencer par les États-Unis d’Amérique, ne tarissait pas d’éloges à l’égard du raïs irakien, en lui livrant à profusion des armes dites de destruction massive, une centrale atomique, des armements chimiques et bactériologiques ainsi que leurs vecteurs. Ces mêmes armes qu’une équipe d’experts mandatés par l’ONU tenta à deux reprises (ô ironie de l’Histoire) à partir de 1991 puis en 2003, d’éradiquer et de détruire.

Entre parenthèses, l’Irak est-il le seul État, pour ne considérer que la région proche et moyen-orientale, à détenir de telles armes — du reste interdites par les conventions internationales ? Même après l’intervention sur le terrain des GI’s, on attend toujours des preuves de leur présence réelle sur le territoire irakien ! Quant au renversement par la force du régime de Saddam Hussein, il n’était nullement prévu dans la résolution 1441 du Conseil de Sécurité de l’ONU ! Comme la plupart des “casus belli”, celui-là résulte donc du mensonge et d’une grossière manipulation. Dénoncé comme tel par la France et l’Allemagne, la Russie et la Chine, en bref, par une majorité des États représentés au Conseil de Sécurité.

Un constat s’impose, le taux de réussite en termes de démocratie à travers le monde n’est pas très flatteur, comme le rapporte le Courrier International du 27 mars 2003, citant le journal The Christian Monitor de Boston. Partout où le grand frère yankee s’est engagé pour imposer “sa démocratie”, autrement dit un régime conforme à ses intérêts de superpuissance, il n’a engendré, citations et exemples à l’appui, que ruines et deuils, la plus grande misère et le chaos.

Et cette échéance se vérifie une fois de plus au Moyen-Orient, et particulièrement dans un Irak transformé en champ de ruines, où les tués se chiffrent à plusieurs dizaines de milliers, s’ajoutant aux 500.000 enfants victime d’un embargo imbécile.

Une grave incertitude pèse sur l’avenir politique de ce pays, autrefois riche et puissant, livré aux règlements de comptes sanglants, au pillage organisé, y compris de ces trésors de l’Humanité que sont les musées, les bibliothèques, regorgeant de l’héritage des plus antiques civilisations, et où les seuls biens préservés par les puissances occupantes sont les installations pétrolifères… et le ministère du Pétrole !

 Retour en arrière

Quelles leçons doit-on tirer de cet épisode peu glorieux de l’histoire de l’Humanité ?

• Que cette démarche s’inscrit en droite ligne des hauts faits d’armes qui confirment sur le terrain la loi du plus fort.

• Que la force continue à primer le droit, en particulier le droit international. La charte de l’ONU organisation pourtant créée après la Seconde Guerre mondiale sur l’initiative des États-Unis d’Amérique, est bafouée. Une superpuissance s’arroge seule le pouvoir d’agresser une autre nation, sans que rien ni personne ne puisse s’y opposer. Quand je vois certains politiciens se réjouir ouvertement de cette “victoire”, cela me donne la nausée et me rappelle irrésistiblement une autre époque, il y a un peu plus d’un demi-siècle. Ce sont toujours les États qui continuent à se faire la guerre ou à conclure des alliances et non une autorité supérieure aux États, élue démocratiquement, qui régule l’ordre mondial. Singulier retour en arrière !

• Que cette opération militaire minutieusement programmée depuis l’origine par ses promoteurs comme une guerre à caractère “préventif”, inévitable et inéluctable, sous couvert de défense de “la démocratie”, de la défense des libertés fondamentales, des droits de l’Homme, etc. fut placée délibérément sous le signe du mensonge, de l’intox, de la manipulation.

• Qu’elle renoue avec l’esprit des grandes conquêtes coloniales. La puissance coloniale délègue sur place ses satrapes, nomme un pro-consul chargé d’administrer le peuple conquis, soumis à sa loi, délègue ses propres entreprises qui réaliseront de gros profits avec l’exploitation des richesses irakiennes placées sous le contrôle exclusif des firmes yankees.

Pendant que les Yankees s’acharnent à démolir et à dépecer à leur profit exclusif ce qui reste de l’Irak, 23 millions d’habitants du Malawi sont victimes d’une grave famine et plus d’un millier périssent dans le ventre diamantifère de la R.D. du Congo, victimes d’une guerre civile absurde et d’actes d’anthropophagie. Quelques faits divers, en somme…

 Quel avenir ?

De bons esprits nous ont prédit, en ce XXlème siècle, l’entrée dans l’ère pacifique du Verseau. Je constate que l’on est rarement allé aussi loin dans la barbarie.

Celle-ci se niche là où on l’attend le moins. Sous le prétexte, celui des puissants, qui consiste à diviser pour régner. Au nom du bien, pour combattre le mal, quand la ligne de partage entre ces deux concepts se situe entre le triomphe de la vie sur les pulsions de mort. Préserver la vie, est-ce lâcher des missiles et des bombes sur des populations entières ? Rétablir la liberté, est-ce condamner des peuples entiers à la précarité, voire à la famine, pour mieux les secourir ensuite ? Servir Dieu, le dieu de ceux qui croient au Ciel et ceux qui n’y croient pas, selon la formule d’Éluard, est-ce asservir son prochain au nom de la liberté, ou affirmer au quotidien une solidarité vraie avec son prochain ? Le Dieu de George W. Bush serait-il si différent de celui du Pape Jean-Paul II ? « Dieu est dieu, nom de dieu », ou alors Mammon ou le Veau d’Or !

Prêcher la conciliation, la libération et la paix, est-ce promouvoir délibérément la guerre civile, le pillage organisé, la gestion d’un État par un militaire-président d’une industrie d’armement ? Encourager un quarteron d’exilés corrompus à prendre le relais d’un régime dictatorial ? Pendant ce temps, Israéliens et Palestiniens continuent à s’étriper, et chaque jour apporte sa cohorte de cadavres, spectacle morbide auquel l’opinion finit par s’accoutumer. Là encore, le grand commun diviseur prêche une réconciliation à sens unique, livrant en sous-main des armes aux uns et préconisant ailleurs un changement de régime. Jamais les Israéliens n’accepteront un abandon de territoires livrés à l’exploitation de leurs colons. Jamais ils ne toléreront le retour de quelque 3 millions d’exilés palestiniens, la plupart installés en territoire jordanien. La frontière entre Palestine et Israël est mouvante et les territoires des uns et des autres ressemblent fort à une peau de léopard. Bâtir la paix sur des considérations territoriales relève de l’utopie, hélas hyper-meurtrière.

Il devient urgent de réapprendre aux Palestiniens et aux Israéliens, tous issus dans leur majorité de la même race sémite, à vivre et travailler ensemble. Sur une base confédérale, avec un statut particulier pour Jérusalem.

J’aurais souhaité qu’un parti politique ait le courage de présenter ces perspectives de bon sens. Le rétablissement d’un ordre de paix et de stabilité au Proche et Moyen-Orient ne pourra se faire aussi longtemps que n’aura pas été résolu le conflit israélo-palestinien. L’ONU n’étant habilitée à résoudre que les conflits entre États, la première étape est celle de la promotion d’un État palestinien.

Il appartient tout aussi bien à l’ONU d’intervenir efficacement dans la reconstruction de l’Irak. De cette capacité d’intervention dépendra pour une large part le sort de l’Organisation Internationale, dont le siège devrait être transféré en pays neutre, la Suisse par exemple. Quant à la paix mondiale, elle n’aura de chance de devenir réalité que lorsque les pacifistes du monde entier, qui ont révélé à plus de 80 % leur force par des manifestations monstres organisées un peu partout, jusque dans les pays arabes et aux États-Unis, obtiendront la représentation à laquelle ils ont droit dans le cadre d’une Assemblée constituante des Peuples, prélude à une authentique Organisation des Peuples Unis - OPU - avec ses filiales continentales.

L’Europe, “la vieille Europe” comme l’interpellent sur un ton méprisant les “faucons” yankees ( mais à notre avis, c’est plutôt un compliment) l’Europe dis-je, doit recouvrer un rôle central dans ce processus de paix et de reconstruction. Il est vrai que dans la confusion des genres, on ne fait pas mieux. Hier reçus en libérateurs, les Américains sont perçus aujourd’hui comme des envahisseurs et des oppresseurs. L’Allemagne de la première moitié du XXème siècle, alors ennemi numéro un, nous accorde son amitié et affiche ouvertement ses opinions pacifistes. L’Europe est une construction atypique à constantes variables : outre-Manche, il y a l’Angleterre, tantôt “perfide Albion”, tantôt adepte de “l’entente cordiale”, selon les circonstances. Le Royaume-Uni demeure nostalgique de l’Empire et la Grande-Bretagne regarde outre-Atlantique.

L’histoire a par ailleurs enseigné aux pays de l’ex-Europe de l’Est la méfiance, tant vis-à-vis de la grande Allemagne que de l’ex-Union Soviétique. En Tchéquie, le problème des Sudètes, région naguère annexée par le Reich, est toujours dans les mémoires tandis qu’en Pologne, on se rappelle que Gdansk, autrefois Danzig, et son arrière région, étaient allemandes. Les Accords de Yalta consacrèrent la domination de l’Union Soviétique et la France d’alors fut bien impuissante à apporter une aide concrète à ces pays qui voient d’un mauvais œil une alliance germano-russe. Cette méfiance ne durera qu’un temps ; il ne sert à rien de montrer du doigt ces pays ; le plus important est de les associer à la construction d’une Europe suffisamment indépendante pour venir endiguer l’hégémonisme yankee et participer activement à travers l’ONU et ses institutions spécialisées à la construction de la paix au Moyen Orient.


[1Dans Après l’Empire, éditions Gallimard, 2002.


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