La hantise du vieillissement

par  P. HERDNER
Publication : février 1985
Mise en ligne : 2 mars 2009

La baisse de la fécondité des femmes
françaises inquiète de nombreuses personnes, qui redoutent
non seulement l’effacement progressif de la nation, mais aussi les conséquences
matérielles et morales d’une modification de la pyramide des
âges. Dans quelle mesure devons-nous considérer ces craintes
comme justifiées ?

1. Que la perspective d’une baisse continue et irréversible
de la population française ne soit pas très réjouissante,
nous en conviendrons volontiers. Mais les extrapolations, dans ce domaine,
sont toujours risquées, et il est raisonnable de s’attendre à
des fluctuations. La tendance sera peutêtre inversée quand
la situation nous permettra d’envisager avec plus d’optimisme l’avenir
de nos enfants.
Mais quel est l’idéal en cette matière ? Alfred Sauvy
répond qu’ « une légère croissance, variable
selon les pays », représente « le rythme optimal
 » (1). Pourtant, même si l’on reconnaît comme bénéfique,
à court ou à moyen terme, une croissance modérée,
il semble évident qu’il y a avantage à se rapprocher,
à plus ou moins longue échéance, de l’équilibre
démographique où est assuré, sans plus, le remplacement
d’une génération par la suivante.
Est-il juste, d’autre part, de poser le problème en termes purement
nationaux ? Sauvy le pense k L’optique globale, écrit-il, est
trompeuse, chaque nation étant indépendante » (2).
Pour réfuter cette opinion, il suffit de rappeler qu’un habitant
d’un pays riche consomme, gaspille et pollue infiniment plus qu’un habitant
du Tiers Monde. René Dumont, qui a tant insisté sur ce
fait, estime que les pays riches devraient, eux surtout, éviter
d’accroître leur population (3). Il existe donc, sur le plan démographique,
une solidarité évidente entre le Nord et le Sud, qu’en
tant qu’écologistes et mondialistes nous n’avons pas le droit
d’ignorer. Même si les inconvénients du « vieillissement
 » étaient réels.

2. Mais que valent les raisons qui justifieraient
cette hantise du vieillissement ? En ce qui concerne les conséquences
matérielles, relations surtout au versement des retraites, il
convient de dissiper certaines erreurs. On sait aujourd’hui que la proportion
des personnes âgées de 65 ans et plus s’accroît,
quand la fécondité baisse, « sans pour autant que
cela ait un effet sensible sur la population qui est en âge d’activité,
car l’accroissement des inactifs âgés est compensé
par la diminution des inactifs jeunes » (4). Voilà qui
semble assez rassurant, puisque la charge qui pèse sur les actifs,
alourdie du côté des vieux, est allégée du
côté des jeunes, et que ces deux variations se compensent.
Ce n’est qu’une apparence trompeuse, objecte Sauvy, parce que les vieux
coûtent à la collectivité beaucoup plus cher que
les jeunes. Soit, mais gardons- nous de perdre de vue que l’accroissement
des charges résulte seulement de cette différence.
De plus, ceux qui prétendent que les actifs ne seront bientôt
plus assez nombreux pour assurer aux vieux une retraite décente
raisonnent en fonction du mode actuel de financement, qui repose essentiellement
sur les cotisations et devra tôt ou tard être modifié.
Et ils ne réalisent pas qu’il est contradictoire de s’inquiéter
en même temps, comme ils le font d’ordinaire, de la raréfaction
de l’emploi : puisqu’une production donnée exige de moins en
moins de travail humain, il y aura toujours assez d’actifs pour assurer
l’entretien des inactifs de tout âge ; une conclusion que vient
renforcer l’éventualité de nouvelles structures entraînant
la suppression des tâches inutiles !
La production sociale des personnes âgées pose aux pouvoirs
publics de sérieux problèmes. Mais nous devons les accepter
comme faisant partie, après tout, des problèmes normaux
de notre temps.

3. Le vieillissement de la population aurait encore,
selon Sauvy, de graves inconvénients d’ordre moral et psychologique.
Un peuple où les vieux sont en forte proportion serait nécessairement
enclin au conservatisme (5), et voué à une déchéance
rapide parce qu’il lui manque « l’énorme force intérieure
que recèle une population jeune » (6). Il explique par
des causes démographiques aussi bien l’effondrement de 1940 que
nos récents « déboires économiques et politiques
 » (7). Et il fait appel à la notion de vitalité,
« peut-être imprécise, mais vigoureuse » (8).
Ces jugements sont-ils acceptables ?
a) Comme Sauvy ne prône qu’une croissance modérée,
je ne ferai pas état des maux qui accablent le Tiers Monde. Mais
il ne marque pas avec assez de force les limites qu’il faut se garder
de franchir. Nous n’envions pas « les peuples montants croyant
à la vie et à l’espoir » (9), dont la croissance
est due bien plus à la pauvreté qu’à une hypothétique
foi en l’avenir.
b) La notion de vitalité est certes imprécise, et par
là même fallacieuse. Elle a amené Sauvy à
faire des peuples « jeunes » et des peuples « vieux
 » une description bien trop stéréotypée,
et à confondre arbitrairement deux qualités qui ne vont
pas toujours de pair : le dynamisme et l’ « esprit de création
 ».
Il n’est pas juste de prêter uniformément à la jeunesse
un esprit novateur et aux vieux des tendances conservatrices. On peut
être toute sa vie soit conservateur, soit révolutionnaire,
et quand un changement d’orientation survient à l’âge mûr,
il peut avoir lieu aussi bien dans un sens que dans l’autre. L’opinion
de chacun est moins déterminée par l’âge que par
le milieu social et les dispositions individuelles.
La jeunesse met son dynamisme au service des idées les plus diverses.
Tout comme sont diverses les idées des personnes âgées,
qui souvent donnent encore beaucoup à la nation sur le plan culturel
 ; le mot « vieux » ne doit pas devenir un terme péjoratif
(10).
Je serais curieux de connaître, à cet égard, la
pyramide des âges des lecteurs de la Grande Relève...
c) Il est abusif à plus forte raison d’attribuer aux gouvernants
d’un pays dont la population vieillit un « conservatisme décadent
 » (11). L’orientation politique d’une nation dépend de
nombreux facteurs qui ont peu de rapport avec l’âge moyen du corps
électoral.
d) En fait, il est certain qu’en matière d’idées neuves
et d’inventions de toutes sortes, les pays qui vieillissent supportent
aisément la comparaison avec les peuples prolifiques. Le déclin
démographique n’entraîne pas un déclin culturel.
e) Les savants sont bien souvent tentés, du fait de leur spécialisation,
d’exagérer l’importance d’un facteur aux dépens de tous
les autres. C’est ainsi que par une simplification excessive Sauvy a
voulu voir dans la baisse de la natalité la cause essentielle
des malheurs de la France.
Symétriquement, c’est encore par des causes démographiques
qu’il expliquera les périodes fastes, ou qui lui paraissent telles,
de notre histoire : « La force militaire et l’expansion française
sous la Révolution et l’Empire sont, pour une large part, dues
à la vitalité de la population française à
ces époques et au vaste champ qu’elle offrait à la sélection
des talents » (12). Mais nous n’admirons pas les peuples dont
la vitalité se manifeste par une tendance expansionniste. Cet
idéal, qui paradoxalement dénote une orientation plutôt...
conservatrice, ne saurait être la nôtre (13).
e) Ce qui importe en effet, dans une perspective humaniste, c’est le
degré de maturité atteint par les individus, et la formation
d’une élite où coopèrent des hommes et des femmes
de tout âge, une jeunesse réfléchie avec des adultes
dynamiques. Les pays où une telle élite sera assez forte
pour animer les pouvoirs ou s’imposer à eux exerceront une influence
bénéfique sur les destinées du monde. C’est ainsi
que pour ma part je conçois la vitalité d’une nation.
La R.F.A., où la fécondité ne cesse de baisser,
n’en offre pas moins, à cet égard, un remarquable exemple :
une fermentation intellectuelle où nos amis puisent un espoir
de renouveau, et en même temps, une jeunesse dont les éléments
les plus actifs apportent au pays leur précieux levain d’idéalisme
et de vigueur ; car l’influence exercée par les jeunes ne dépend
pas uniquement de leur importance numérique.

Le problème posé par le vieillissement
des pays riches n’est pas aussi dramatique que certains le prétendent.
Il sera possible de l’aborder dans une optique plus juste et avec plus
de chances de succès quand d’autres problèmes, urgents
pour l’humanité tout entière, auront été
résolus.

(1) La population (Que sais-je ? n° 148, éd.
1973), p. 109 et 105.
(2) Ibid., p. 118.
(3) Le chien américain dépense plus que l’Indien, et 5
milliards d’Indiens polluent moins que 200 millions d’Américains
 ; le monde riche est « le gaspilleur et le pollueur par excellence
 » (R.D., L’utopie ou la mort, éd. 1978, p. 59 et 47).
(4) Universalia 1979, p. 229. (Les Universalia sont les suppléments
annuels de l’Encyclopedia Universalis).
(5) « Vieilles gens, vieilles idées » : c’est le titre
du chap. XX de L’économie du diable (1976).
(6) La population, p. 115.
(7) Ibid., p. 103 et 5.
(8) Ibid., p. 107.
(9) Croissance zéro ? (1973), p. 233.
(10) Paul Paillat, pour sa part, espère que dans l’avenir « 
les ressources humaines que détiennent des légions de
concitoyens réputés âgés seront mises en
valeur et non plus gaspillées ». Il se pourrait, ajoute-t-il,
« que les "nouveaux retraités" soient demain
des catalyseurs ». (Vieillissement et vieillesse, Que sais-je
 ? [1982], p. 125).
(11) Croissance zéro ?, p. 232.
(12) La population, p. 5.
(13) Les préoccupations de Gaston Bouthoul, il est piquant de
le noter, sont exactement inverses : il voit dans la surpopulation,
source de l’agressivité collective, et en particulier dans la
présence de « jeunes en surnombre », la cause principale
des guerres.