Une erreur ? Plus : Un crime permanent

par  R. JOSPIN
Publication : février 1985
Mise en ligne : 2 mars 2009

« L’Europe des Dix » est en crise. L’Occident
s’entend, les pays parmi les plus riches du monde. Crise monétaire
 ? Sans doute, mais plus encore crise d’abondance par surplus invendus.
Nous produisons dans le domaine alimentaire plus que nous ne pouvons
consommer. Telle est la situation. Conclusion : il faut réduire
notre production dans un premier temps ! D’autre part, liquider les
stocks accumulés. Ce, pour réanimer un profit compromis.
Alors, ce sont les « quotas laitiers ». Par ailleurs, il
faut limiter la production agricole, procéder, coûteusement,
à l’arrachage des vignes.
Nous sommes trop riches ! Cela nous remet en mémoire le temps
- après les années 1930 - où l’on dénaturait
le blé pour le rendre impropre à la consommation humaine,
où on alimentait au café les locomotives brésiliennes.
Or, pourtant, le monde a faim !
L’Afrique, l’Asie (en certains lieux, des régions entières
de l’Inde) connaissent la famine. Plus de 150 millions d’Africains sont
au-dessous du minimum nécessaire à la survie. N’alourdissons
pas ces réflexions de chiffres et de statistiques connus de tous.
Dans le même temps où les chambres froides des entrepôts
d’Etat regorgent de produits, les deux tiers de la planète sont,
pour le moins, sous- alimentés. Dramatique incohérence
 !
Poussons plus avant l’analyse. Les Dix vont dépenser plus d’un
milliard - lourd - pour se débarrasser des beurres invendus.
Qu’on liquidera à des prix « carembouillés »
oserait-on dire. Tandis que, dans l’ombre, deux cent mille tonnes de
boeufs attendent des acheteurs solvables. On en est là.
Et les deux tiers de l’humanité ont faim !. La F.A.O. - Organisation
pour l’alimentation - a dénombré des milliers de femmes
et d’hommes qui meurent de sous-alimentation chaque année, des
centaines d’enfants chaque jour. Le temps de cette lecture, dix enfants
sont morts de faim.
Dans le même temps, par des artifices juridiques ou des astuces
économiques, on retarde l’entrée de l’Espagne et du Portugal
dans le Marché Commun ! Trop de fruits, de légumes - que
sais-je encore ! Quelle catastrophe !
Mais que devient ici la « règle d’or » du capitalisme
traditionnel : « L’abondance fait naître la concurrence,
laquelle conduit à la baisse des prix » ? Car seule la
rareté fait la cherté des produits. Balivernes, « 
d’économistes en chambre » que tout cela ! Alors, pour
amadouer une clientèle électorale - bien minoritaire -
la « règle » est bafouée. De « production
contingentée - en « production contingentée »,
l’engrenage nous saisit. Impitoyable, en définitive mortel.
Tandis que le monde a faim.
Peut-on espérer maintenir longtemps une telle situation ? Des
pays regorgent de richesses tandis que d’autres connaissent la famine.
Nous, les « nantis », ne pressentons-nous pas la révolte
qui, sourdement encore, gronde à notre porte ?
Comme dans le songe d’un pharaon lointain, ne voyons-nous pas, sortant
du Nil de la misère et de la faim, les vaches maigres se jeter
sur les vaches grasses pour les dévorer ?
Choses sues, certes, mais quotidiennement oubliées. Qu’il nous
faut inlassablement répéter pour notre salut commun.
L’insupportable ne se supporte pas indéfiniment. Situation aggravée,
ici et là, par une démographie galopante ou une sécheresse
persistante, sans doute aussi par une politique locale maladroite. Ainsi
ces cultures qui nourrissaient une population - moindre il est vrai
- abandonnées au profit de produits importés - occidentaux
bien sûr - et souvent mal employés ! Telle cette « 
poudre de lait » utilisée le plus souvent avec une eau
impropre, cause d’une mortalité infantile aggravée. Un
exemple entre dix. Et - comble de cynisme - les cultures locales, cultures
de vie, remplacées par d’autres - cacao, café, etc. -
souvent impropres au climat, mais où l’Occident y trouve son
compte, et les rachète à vil prix...
Il nous faut évoquer ici « l’aide internationale ».
Geste de générosité pour moins de 10 % car 90 %
relève d’un négoce inspiré par la recherche d’un
profit. Il s’agit de faire pénétrer, en ces contrées,
leurs produits. Et dans le même temps, d’écouler les surplus
invendus. Des surplus qui ne répondent, le plus souvent, à
aucun besoin réel. Et, qui plus est, désorganisent les
cultures locales. Il faut qu’on le sache : il y a un demi-siècle,
la plupart des pays actuellement assistés mangeaient simplement
mais ne connaissaient pas la faim ! Présentement, moins de 5
 % sont en « autosuffisance ».
D’un mot évoquons ici la répartition des biens fournis.
Le plus souvent anarchique et injuste. Les ports, les villes - lieux
d’arrivée - sont largement favorisés. Essentiellement,
l’armée, la police, l’administration. Mais les campagnes sont
oubliées...
Des peuples affamés et des gouvernements se dotant par ailleurs
- au prix fort - d’un armement coûteux, telle est la composante
idéale d’un explosif possible. La guerre en un mot.
Prenons-y garde. Partout, sur cette planète, les hommes prennent
une conscience plus aiguë de l’injustice qui les frappe. Après
l’avoir longtemps subie, ils ne l’acceptent plus. D’où, ici et
là, des révoltes combien justifiées !
Attendrons-nous que l’orage crève sur nos têtes pour accepter
les gestes de solidarité qui s’imposent ? Ne vaut- il pas mieux
répartir intelligemment les biens que l’effort, les techniques
ou la nature ont multipliés, entre ceux qui ont faim - souvent
à cause de nos fautes - avant d’en être dépouillés
par une violence toujours aveugle ? Il ne faut pas être grand
clerc pour affirmer que les distorsions dans la distribution des richesses
accumulées - intolérable injustice - ne demeureront pas
éternellement. L’heure des partages est à l’horizon. Ne
la laissons pas nous échapper.
« Il n’est de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre »
dit la sagesse populaire. Mais ne dit-on pas aussi que « Jupiter
aveugle ceux qu’il veut perdre » ? De grâce, ne fermons
pas les yeux.