Au fil des jours

par  J.-P. MON
Publication : février 1985
Mise en ligne : 2 mars 2009

Je lis dans deux colonnes voisines du « Monde
 » du 25 décembre 1984 : - d’abord sous le titre « 
En Ethiopie les aides internationales aux victimes de la famine se multiplient
 », qu’en GrandeBretagne un élan de solidarité a
permis de rassembler environ 290 millions de francs et que le gouvernement
britannique a pour sa part consacré 116 millions de francs pour
lutter contre la famine en Ethiopie, soit donc au total 406 millions
de francs ; - puis, sous le titre « Bon Noël, Monsieur Pickens
 », que le P.-D.G. de la société Terane Mesa Petroleum,
M. Pickens, vient de réussir un magnifique coup de bourse qui
lui rapporte pour Noël la somme de 845 millions de francs, moindre
cependant que son coup précédent du début de 1984
qui lui avait permis de réaliser un profit de 7,4 milliards de
francs soit donc 8,245 milliards de francs au total pour ces deux coups
de bourse, c’est-à-dire un peu plus de 20 fois plus que l’aide
de la GrandeBretagne à l’Ethiopie. Si après ça,
vous considérez encore que le système capitaliste est
le meilleur, c’est que votre cas est désespéré.

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Au « Grand Jury RTL-Le Monde » du 23 décembre,
l’abbé Pierre a déclaré : « Toute mesure
de l’Etat, toute initiative privée seront vaines tant que l’opinion
publique restera entretenue dans cette illusion mortelle qui consiste
à penser que la crise n’est qu’un mauvais moment à passer.
Il y en a pour une génération. Nous sommes contraints
au partage de l’emploi et au partage des revenus de l’emploi. »
L’analyse de l’abbé Pierre semble bien aller dans nos vues mais
il devrait préciser que ce ne sont pas les revenus de l’emploi
des smicards et des salariés plus généralement
qu’il faut partager mais plutôt ceux du capital et des boursicoteurs.
A son âge, l’abbé Pierre devrait déjà avoir
compris que ce n’est pas par la charité que l’on peut changer
une société. En réalité, pas plus l’abbé
Pierre que les conservateurs de droite et de gauche qui le soutiennent,
ne veulent rien changer. Le chômage et la misère ont encore
de beaux jours devant eux !

***

Avant de définir la politique industrielle
qu’elle compte mener, Mme Edith Cresson, ministre du redéploiement
industriel et du commerce extérieur, procède à
une analyse pertinente (mais selon nous incomplète) de la crise
 : « au milieu des années 80, la définition d’une
politique industrielle est confrontée à deux contraintes
majeures : la persistance de la crise économique d’une part,
la mutation technologique de l’autre... La persistance de la crise se
manifeste par l’existence de faibles taux de croissance et le maintien
d’un niveau élevé de sous-emploi. Ces deux caractéristiques
reflètent, au fond, l’absence d’une reprise vigoureuse de l’investissement.
La crise actuelle est une crise de rentabilité et non une crise
de sous- consommation... La mutation technologique présente des
caractères originaux et très contraignants. D’une part,
elle se diffuse très rapidement et dans un espace mondialisé...
D’autre part, elle constitue une cassure par rapport à la tendance
passée dans la mesure où le progrès technique se
manifeste cette fois-ci par un mouvement de substitution de la machine
aux cerveaux et non plus aux bras... »
On retrouve toujours dans ce genre d’analyse l’idée que la croissance
et l’investissement peuvent nous aider à sortir de la crise,
alors que, dans le système économique actuel, c’est l’investissement
qui crée le chômage puisque sa finalité est d’acquérir
des équipements modernes et performants permettant de produire
plus et à moindre coût, c’est-à-dire, si l’on ne
se bouche pas les yeux, avec moins de main-d’oeuvre. Dire ensuite que
nous n’avons pas affaire à une crise de sous- consommation est
un peu osé quand on voit le nombre de « nouveaux pauvres
 » augmenter de jour en jour. Gageons que si l’on solvabilisait
correctement l’ensemble de la population française, par exemple
en attribuant à chacun un revenu social garanti convenable, la
consommation augmenterait considérablement, ce qui, dans un premier
temps, permettrait de remettre un certain nombre de chômeurs au
travail.

***

On impose aux Français la rigueur et l’austérité
pour moderniser leurs entreprises afin qu’elles produisent plus, à
moindre coût de façon à exporter plus. Et pour atteindre
ce but, on les engage à imiter le Japon. On vient justement d’apprendre
en cette période de bilans que la balance commerciale japonaise
enregistrait un excédent d’au moins une trentaine de milliards
de dollars. Heureux Japonais, direz-vous ! Hélas, nous apprenons
aussi que le budget japonais pour l’exercice 1985-86 est, pour la cinquième
année consécutive, placé sous le signe de l’austérité,
du déficit record et de l’accroissement de la dette publique.
Celle-ci devient le premier poste de dépenses. Malgré
un accroissement des impôts et des taxes de 11,5%, le déficit
structurel reste depuis bientôt dix ans le plus élevé
du monde, représentant un quart du budget. La dette publique
est énorme et atteint quelque 500 milliards de dollars, ce qui
représente près de 48 % du PNB, et son service, soit 41,1
milliardsde dollars, est passé en tête des dépenses
budgétaires. Depuis plusieurs années, le Japon continue
à laisser stagner sa demande intérieure et à favoriser
les exportations, d’où son excédent de balance commerciale.
Et c’est cela qu’on nous demande d’imiter ? Si je comprends bien, après
la rigueur ce sera encore la rigueur. C’est vraiment dingue ! Au fait,
vous savez que les Japonais ne prennent en moyenne que six jours de
congé par an ? Finalement, c’est peut-être à cela
que voulait aboutir le CNPF avec sa flexibilité !