Démocratie

par  R. MARLIN
Publication : juin 1989
Mise en ligne : 13 mai 2009

Dans la société, les besoins personnels
ou corporatistes ne coïncident que sur certains points mais peuvent
être le fondement du minimum d’organisation sociale destinée
à assurer la vie en communauté. Ainsi de la paix, de l’aspiration
à la sécurité, à la justice, à l’égalité
politique et économique, aux libertés. Sinon les intérêts
sont divers et souvent divergents, même quelquefois opposés.
Si l’Etat est suffisamment fort pour les empêcher de s’exprimer,
c’est le régime autoritaire qui peut aller jusqu’à la
dictature, la tyrannie et le fascisme. S’il ne l’est pas ou plus, le
conflit descend dans la rue, les manifestations sont permanentes, ce
sera le désordre sanglant généralisé, la
guerre civile. La moins mauvaise façon de se prémunir
de ces dangers qui ait été découverte se nomme
démocratie sous son appellation d’origine grecque. Les républiques
latines, puis françaises ont essayé de mettre en oeuvre
ces principes. L’usage actuel utilise plutôt République
comme nom propre : la première République a été
fondée par la Convention le 21 septembre 1792, premier jour de
l’an 1 de la révolution, tandis que le mot démocratie
est alors réservé au sens commun.

Les défauts et les tares de la démocratie

Comme tout système modéré, la
démocratie est l’objet d’attaques convergentes des extrêmes.
Les droitiers l’estiment trop tolérante ; ils la trouvent laxiste
et inefficace. Les décisions prises après discussion sont
trop tardives à leur gré. Ils n’admettent pas le principe
égalitaire qui la caractérise : un humain = une voix.
Cet axiome est en effet discutable. Comment comparer la voix autorisée
de l’être cultivé et celle, primaire, de l’ignorant ? Comme
le critère objectif de mesure de la compétence n’a pas
encore été découvert, l’égalité s’impose.
D’autant plus que de nombreux exemples montrent qu’il est préférable
de ne pas faire de distinction : "... Les hommes (et aussi les femmes
...) naissent et demeurent libres et égaux en droit..".
Les suffrages par ordre de l’ancien régime et censitaire du Second
Empire ont fait faillite à cause de leur injustice manifeste.

Les gauchistes iraient, à l’inverse, vers l’élimination
du riche ou même de l’homme de savoir. Les khmers rouges et les
gardes rouges chinois ont été jusqu’à l’extermination
physique massive. Ceux qui refusent toute autorité croient devoir
repousser la démocratie alors qu’ils repoussent en réalité
sa forme bourgeoise et capitaliste. En effet, en dehors des spontanéistes
qui n’acceptent aucune organisation politique, la plupart des anarchistes
se réclament soit du fédéralisme (Proudhon), soit
de l’anarcho-syndicalisme (Bakounine) et souvent du mutualisme et du
coopératisme. Ces différentes thèses sont compatibles
avec la démocratie. Bien entendu, les critiques des formes perverses
de la République ".. des copains et des coquins..",
sur lesquelles tous s’accordent, sont légitimes. Le clientélisme,
le truquage, le favoritisme, les pots-de-vin, le mandat impératif,
les interventions, la publicité politique, les lobbies, les "retournements
de veste", la politique-spectacle, l’affairisme, les détournements
de fonds publics, etc... sont à proscrire. Ils sont souvent punis
par la loi ; lorsqu’ils ne le sont pas explicitement, les citoyens devraient
se prendre en charge et former des mouvements d’opinion afin d’exiger
leur disparition. Ajoutons néanmoins que ces dépravations
sont à l’image de celles de la société. Comment
alors les faire disparaitre entièrement ? Il faudrait pour cela
des hommes parfaits... Comme nous recherchons un régime acceptable
pour les humains tels qu’ils sont et non tels qu’ils devraient être,
nous allons examiner quelques solu
tions qui nous indiqueront la direction à suivre.

La démocratie en action

Par rapport au suffrage indirect encore en usage pour
le Sénat français, par exemple, les élections directes
sont un progrès puisque le député élu est
placé sous le contrôle de ses électeurs qui peuvent
intervenir auprès de lui s’ils estiment qu’il ne respecte plus
ses engagements. C’est la démocratie représentative.

La justesse du scrutin, au sens de la justesse d’une
balance, est aussi fonction du mode d’élection. Le plus juste
est certes la représentation proportionnelle puisque les appartenances
politiques des électeurs sont respectées. C’est la seule
règle qui permet l’élection d’une assemblée figurant
l’ensemble de la nation et ne lésant personne. Les autres scrutins
ne permettent de dégager une majorité qu’en écrasant
les minorités.
La démocratie élective suppose l’existence de partis.
Ceux de droite rassemblent les conservateurs et même les réactionnaires.
Ceux de gauche, les réformateurs et les progressistes. Il n’est
sûrement pas inutile de rappeler ces truismes au moment où
les confusionnistes essaient de faire croire qu’il n’y a aucune différence
entre la gauche et la droite. D’un côté, malgré
les faibleses, un léger espoir d’évolution subsiste ; de
l’autre, aucune perspective ne se dessine. Un président de droite
aurait-il initié ou même signé l’Appel de La Haye :
"Notre pays, c’est la planète" ?
Le refus obstiné, la crispation sur des positions irréalistes,
la politique du pire destinée à provoquer des révoltes
aussi violentes qu’éphémères, ont montré
leur inefficacité totale et restent uniquement des satisfactions
pour certains esprits isolés.
Ces arguments, me semble-t-il, condamnent l’abstentionnisme et peut-être
même le refus de choix, sauf exceptions. Les anti-partis, les
au-dessus des partis, ceux qui sont ailleurs font en réalité
un choix. La politique, c’est-à-dire les décisions concernant
la vie de la communauté, se fait avec ou sans eux et peut-être
contre eux. Ceux qui ne votent pas à gauche favorisent la droite
et réciproquement. Il suffit de suivre avec un peu d’attention
ou de lire les comptes rendus des débats de l’Assemblée
Nationale pour qu’apparaissent nettement les intérêts représentés.
Tout cela parait évident ; et pourtant notre société
serait beaucoup plus égalitaire si de nombreuses voix populaires
ne s’égaraient pas à droite.

Les partis regroupent les personnes unies par les
mêmes opinions et les mêmes tendances ; ils concourent à
l’expression du suffrage universel qui caractérise la république.
Le multipartisme est de règle dans les démocraties à
l’occidentale mais Gorbatchev, sollicité de l’établir
en URSS, vient de déclarer que, plus que cela, ce qu’il convenait
de faire, c’est donner la parole au peuple. Comment le faire du mieux
possible ? Là est toute la question.

La démocratie évoluée

Le suffrage direct est plus démocratique que
le suffrage indirect, mais le système représentatif reste
très imparfait. Les députés sont versatiles, ils
oublient leur programme électoral et ont à prendre position
sur des sujets qui n’ont pas été forcément débattus,
ni même prévus . Les hommes politiques font carrière.
Les plus connus deviennent des étoiles, ils perdent le contact
avec les réalités de base. Jusqu’à maintenant leur
activité nécessitait des compétences qui ne s’acquéraient
qu’avec l’expérience. Tout celà est bien terminé.
La "société civile" entre directement au gouvernement,
les "jeunes" secouent le cocotier. De plus en plus de citoyens
sont capables d’accéder aux plus hautes fonctions électives.
L’élitisme disparait quand beaucoup accèdent au savoir.
Dès lors, il conviendrait d’instaurer
- la non-rééligibilité qui permettrait un véritable
renouvellement du personnel et des projets. Dans la Grèce antique,
la représentativité était réalisée
non par des élections, mais par tirage au sort. Sans renoncer
à l’élection qui constitue certainement un progrès
par rapport au seul hasard, nous ferions bien de réfléchir
aux rotations nécessaires des idées et des hommes.
- l’interdiction de tout cumul de mandats, afin que chaque élu
puisse se consacrer vraiment à sa tâche et éviter
ainsi l’absentéisme, plaie des assemblées délibératives
à tous les échelons. Voilà des emplois que nos
édiles recherchent tant. Une loi anticumul existe déjà
, mais ce n’en est qu’une caricature.
- le référendum d’initiative populaire, comme en Suisse,
afin d’engager une première étape vers l’élimination
des intermédiaires entre les citoyens et les décisions
qui les concernent.
Les helvètes emploient les termes référendum et
plébiscite sans distinction. En France, le plébiscite
est plutôt ressenti comme une tentative de pression d’un chef
d’Etat pour que le peuple lui manifeste sa confiance.
D’autre part, ce type de suffrage est préconisé par le
Front National. Est-ce des raisons pour en ignorer le caractère
de progrès vers plus de démocratie ? Il suffit de le comparer
avec le référendum actuel décidé par le
Président de la République, sur proposition du gouvernement
ou des deux assemblées et limité dans son domaine (article
11 de la Constitution du 4 octobre 1958) pour en discerner les avantages.
Ces propositions novatrices qui vont à l’encontre des idées
reçues, des privilèges de certains et des habitudes de
la classe politique dominante ne pourront évidemment être
imposées que par une forte pression populaire. Cela nécessite
une information et une culture que le corps électoral n’a peut-être
pas encore obtenues, mais qu’il atteindra rapidement malgré les
tentatives obsurantistes.

La démocratie directe

Aux débuts de la Cinquième République,
Jacques Duboin avait pris parti contre la démocratie directe.
C’était l’époque où de Gaulle utilisait le référendum
à sa guise et où il instaurait l’élection directe
au suffrage universel du Président de la République. Notons
que ces dispositions n’ont pas, c’est le moins qu’on puisse écrire,
défavorisé les progressistes. Peut-être, comme beaucoup
d’entre-eux et d’entre-nous, Jacques Duboin a-t-il surestimé
les tendances autoritaires du général et sous-estimé
son esprit pragmatique et républicain. N’oublions pas pourtant
qu’il aboutit à l’indépendance de l’Algérie au
grand dam de ses compagnons réactionnaires et de son électorat
conservateur. Quoiqu’il en soit, Jacques Duboin était fondé
à se méfier du plébiscite, instrument de certains
candidats au pouvoir absolu.
Nous l’avons remarqué, l’évolution vers plus de démocratie
repose sur l’information complète et objective, ainsi que sur
le niveau d’instruction ou de bon sens de l’électorat. Le temps
est-il venu de court-circuiter tout système représentatif ?
La technique informatique et télématique le permettrait.
Les prémices, sous la forme des sondages d’opinion, dont la fiabilité
est suspecte, ne sont pas encourageantes. Il convient néanmoins
de nuancer le jugement si l’on observe que les principales critiques
portent sur la sélection de l’échantillon interrogé
et sur le manque d’objectivité des questions posées. Des
progrès rapides pourraient être faits dans ces deux domaines ;
d’une part en interrogeant la totalité des électeurs,
d’autre part en assurant un contrôle démocratique sur le
texte de la question. Il ne fait donc pas de doute que le perfectionnement
de la démocratie passe par la voie directe.

La démocratie économique

C’est évidemment au plan économique
que le simple citoyen est le plus méprisé. Tous les rouages
du capitalisme : banque, bourse, emprunts, placements, etc... sont orientés
vers l’écrasement du financièrement plus faible par le
plus fort. La moralisation de ce régime, intrinsèquement
pervers, est impossible, nous l’avons suffisamment démontré
ici pour ne pas y insister. Il faut en changer. Remarquons seulement
que ce changement nécessaire ne peut se faire que par étapes
et au moyen d’une démocratie politique améliorée
d’où l’intérêt des questions que nous venons de
débattre.
Faut-il reprendre la discussion sur la création d’un parti abondanciste ?
Jacques Duboin était contre, conservant un mauvais souvenir de
l’incompréhension manifestée par ses collègues
parlementaires. Nous n’en sommes plus au même point. Mais attention
 : toutes les tentatives de nos amis dans ce sens ont échoué.
Sommes-nous capables de faire mieux ?
La percée récente des verts en France constitue-t-elle
un encouragement en ce sens ? Non et oui. La prise de conscience écologiste
est certes un grand progrès vers la salubrité. Mais ...
la démagogie voudrait que nous foncions au secours de la victoire
et pourtant... la pauvreté de la pensée écologique
sur le plan politique est manifeste. Lorsque l’opinion aura constaté
qu’il convient de produire en respectant l’environnement et l’équilibre
physique, chimique, botanique, zoologique et biologique du globe, ce
qui est purement technique, quel pas aura-t-elle fait ?
Il est désolant, c’est vrai, de voir que l’ensemble des partis
ne se sont pas saisis plus tôt du problème écologique.
Le niveau des hommes d’Etat est-il si bas ? Les mondialistes eux, bien
avant les écologistes, il y a 17 ans précisément,
l’avaient bien compris, par la voie de leurs représentants au
Congrès des Peuples. Ils avaient compris aussi que les vraies
questions sont : Qui décide ? A quel niveau géographique
et de la société ? Qui paie ? Qui choisit les précautions
à prendre ? Voilà des interrogations politiques, au sens
le plus élevé du mot, sur lesquelles la seule écologie
n’a pas de réponse.
Il faut vraiment que l’opinion soit désorientée, après
avoir tenté des solutions à droite, au centre et à
gauche, pour se réfugier sur cette fausse piste.

Mais après tout lorsqu’elle sera allée,
vite, au bout de cette voie sans issue, peut-être se tournera-t-elle
vers une autre idée ? Celle des abondancistes, qui seule envisage
d’aller vers l’égalité économique en prenant en
compte tous les progrès scientifiques, les ressources de la planète
et son écologie, sans être obnubilée par la recherche
du profit immédiat ?