Europe, Europe… et un traité de plus, un !

COURRIER DES LECTEURS
Publication : mars 2005
Mise en ligne : 4 novembre 2006

Pour ma part, je pensais, naturellement, voter Oui à ce texte. Mais, pour m’y être plongé (ce n’est pas facile) depuis quelque temps et en avoir lu (à gauche et à droite) diverses analyses critiques, et surtout pour avoir vu combien certains (gouvernement et Medef) d’ores et déjà se frottent indécemment les mains à force de jongler avec les notions qui leur sont chères de concurrence, compétitivité, flexibilité, rentabilité, tous termes au coeur du prochain traité constitutionnel, mon approche est devenue nettement plus critique.

Je partage donc l’esprit de l’appel ci-dessous du Collectif AUX URNES, CITOYENS ! À vous de vous faire votre opinion.

C.S., Neuwiller-les-Saverne.

L’Europe, cela fait des décennies, environ un demi-siècle, qu’on y travaille. “On” c’est surtout des gouvernants, des élus et d’autres décideurs successifs des différents pays d’Europe, soucieux, dit-on, de construire un espace politique cohérent, démocratique et pacifique, doublé d’un marché commun profitable au développement de tous.

Marché commun qui devait encore se développer grâce à une monnaie unique adoptée (après référendum) lors du traité de Maastricht en 1992. Traité que nous n’avons approuvé que de justesse, parce que nous étions nombreux à nous inquiéter de certaines réalités qu’il impliquait, notamment la création d’une Banque centrale européenne indépendante des pouvoirs publics élus, et qui a pour souci exclusif de gérer la stabilité de l’euro, sans se soucier de toutes ses conséquences économiques ou sociales. En adoptant l’euro nous avons conforté un système qui donne la priorité à la monnaie et à la libre circulation des capitaux, mais nous pensions que davantage de démocratie, de justice sociale et de solidarité seraient aussi à l’ordre du jour. On nous l’avait promis.

Nous pensions nous entraider entre pays européens, pour arriver tous à peu près au même niveau économique et social. On a ainsi aidé l’Espagne, le Portugal, la Grèce, l’Irlande.

Mais sans qu’on nous ait consultés sur cela, dix nouveaux pays ont récemment rejoint l’Union européenne et nous sommes maintenant 25. Demain nous serons 27, 28 ou plus (Roumanie, Bulgarie, Turquie, etc.). Plus que les institutions européennes, on a l’impression que c’est un marché en quête d’expansion qui nous dicte ses lois. Faut-il, dans ces conditions, ratifier par référendum d’ici juin 2005 le nouveau Traité instituant une Constitution pour l’Europe (le TCE) ? On aurait bien sûr envie de dire Oui à un texte dont plein de gens instruits, intelligents, responsables et surtout réalistes, dit-on, nous chantent les louanges : ce texte serait un progrès par rapport aux traités anciens, on s’y soucierait plus de justice sociale, de protection de l’environnement, du droit des gens, etc. Le PS (récemment au pouvoir) et l’UMP (actuellement au pouvoir) appellent à le ratifier. Ainsi que la Confédération européenne des syndicats. Ce sont des gens qui méritent qu’on leur prête attention, non ? Par ailleurs, certains partisans du Non ne vous inspirent pas vraiment confiance, surtout qu’ils sont très divisés et très différents.

Sauf que ce texte, si vous vouliez le lire avant de le ratifier, vous auriez bien du mal. Essayez ! Vous constaterez très souvent que les différents articles demanderont une savante interprétation pour leur faire dire ce qu’ils veulent vraiment dire. Bon, faisons confiance à ceux qui les interpréteront. Mais, qui seront ces gens qui décideront finalement de ce que vous croirez, vous, avoir ratifié ? Les futurs élus au Parlement européen ? La Commission européenne ? Le Conseil européen ? Des avocats financiers américains qui sauront mieux lire entre les lignes que les juristes européens ?

Si ce projet de traité était politiquement honnête, il serait plus court, plus clair et plus lisible.

Si on voulait permettre aux gens de voter en connaissance de cause, on ne leur demanderait pas d’adopter un peu à l’aveuglette un très épais dossier d’articles les plus divers, dont seul un juriste est capable de se dépêtrer. En fait, en nous demandant d’adopter ce traité, on nous demande de faire confiance à des gens qui nous diront, après, ce à quoi on aura dit Oui ou Non. Or, est-ce que vous accepteriez de signer un contrat dont le vendeur vous dirait : « Signez et faites-nous confiance ! » ? Admettons… car dans la vie, il faut souvent faire confiance à d’autres, c’est ainsi qu’une société solidaire se construit, entre adultes responsables. Mais tous ces gens qui depuis des années nous construisent l’Europe, sont-ils encore vraiment dignes de notre confiance ? Lorsqu’ils nous gouvernent, ne nous expliquent-ils pas trop souvent que les choses étant ce qu’elles sont, on ne peut rien y changer, notamment à cause de l’Europe dont ils sont pourtant les promoteurs ?

Et pendant ce temps, le chômage ne baisse pas, nos salaires stagnent, nos conditions de travail se dégradent, les délocalisations se multiplient, les capitaux cherchent des placements juteux, sans se soucier de l’intérêt collectif, la concurrence dresse les uns contres les autres les travailleurs des divers pays, le marché fait sa loi, les services publics sont privatisés et demain on nous expliquera que se soigner ou éduquer des enfants, ça coûte trop cher, et que la concurrence, principale référence du TCE, demande que chacun travaille plus pour éviter d’être licencié, avant d’être licencié quand même…

Ne nous a-t-on pas dit que le traité de Maastricht nous ouvrait un avenir radieux ? Cet avenir, nous le vivons en ce moment, avec la galère qu’on sait. Ne nous a-t-on pas dit que le traité de Nice (cosigné par Chirac et Jospin) était indispensable à la construction de l’Europe ? Or, ce traité de Nice, Chirac reconnaît lui-même maintenant qu’il est “calamiteux” !

Si au moins le projet de Constitution pour l’Europe affirmait, par exemple, que l’Europe se donne pour objectif d’encourager les pays européens à collaborer, que les différentes énergies seront unies pour plus de solidarité, que les lois sociales seront plus importantes que les intérêts financiers de certains… Mais, Non ! Le traité constitutionnel affirme, avant tout, que l’Europe doit être et rester un espace où la concurrence sera la règle, où les capitaux circuleront sauvagement (il n’est même pas question d’envisager de taxer les flux spéculatifs) en quête de rentabilité ou de compétitivité (ces mots clés du TCE). Et on nous répétera qu’on n’a pas le choix, qu’il faut faire confiance à ceux qui nous font galérer ainsi, dans leur meilleur des mondes. Si vous avez envie de continuer ainsi durant encore des décennies, votez Oui au référendum.

Ouais, mais si on vote Non, qu’est-ce qui se passe ? — Il semble que personne ne le sache très bien… tout simplement parce ce que ce n’est pas prévu par les gens qui nous gouvernent : ils prétendent penser pour nous depuis des décennies ! Suspense donc… Au moins, nous ne tournerons pas une nouvelle page de notre Histoire sans l’avoir lue. Et peut-être trouverons-nous l’énergie de la réécrire. Si nous votons Non, nous dirons clairement que ça suffit comme ça, que nous ne voulons plus être promenés, que nous ne voulons plus que le doigt avec lequel on nous montre la lune devienne ensuite un doigt d’honneur, et que, condamnés pour condamnés, nous dénonçons le cynisme de ceux qui prétendraient nous faire signer en plus notre propre condamnation.

Si le Non l’emporte, nos dirigeants et autres abuseurs de notre confiance seront au moins obligés d’entendre qu’on n’est plus d’accord avec eux. Ça permettra peut-être qu’ils se posent des questions. Et nous, nous aurons peut-être l’occasion de faire entendre nos réponses. Nos réponses à nous.

Car il n’est pas supportable que l’Histoire soit toujours écrite par les menteurs ou les vainqueurs du moment. L’Histoire peut aussi être ce que les vaincus auront décidé de tenter de changer en s’unissant et en se révoltant. Et s’il faut pour cela bousculer les clivages partisans, bousculons- les, mobilisons-nous comme des citoyens adultes pour créer démocratiquement les alternatives dont nous avons besoin, et que personne d’autre ne nous accordera ! Ce Non à l’Europe libérale des marchés et des négociateurs secrets deviendra un Oui à l’Europe humaniste et sociale que les peuples enfin déniaisés, à commencer par le nôtre, proclameraient à la face du monde.


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