Forêt, ma belle amie

par  M. DUBOIS
Publication : mars 1980
Mise en ligne : 22 septembre 2008

MI-DECEMBRE : vents de force 10, mer déchaînée.
En quelques heures c’est l’arrachement. Finis les longs vols planés
des feuilles dentelées dans la lumière dorée des
après-midis ensoleillés de novembre. FORET, ma belle amie
dénudée, tu vas devoir, dans quelques semaines, t’assoupir
pour l’accomplissement en profondeur des futures gestations. Je te retrouverai
pourtant dans l’odeur de mon petit chien broussailleux, et dans la senteur
de la bûche de chêne, dont la flamme éclairant la
pénombre, accompagne si bien le silence du soir, haché
par l’éclatement des pignes. Et pour mieux te connaître,
j’ai consacré devant ma cheminée quelques veillées
à te regarder avec d’autres yeux que ceux de tous tes amoureux :
utopistes, poètes, simples rêveurs muets d’admiration quand
se lève la brume matinale sur les bruyères des hautes
futaies...

J’ai donc emprunté le regard d’un forestier,
homme des bois certes, mais aussi ingénieur en chef des Eaux
et Forêts : M. Georges PLAISANCE, auteur d’un ouvrage paru aux
Editions DENOEL sous le titre « La forêt française ».

UN POINT DE VUE SCIENTIFIQUE

Avec toute la rigueur d’un technicien et d’un homme
de sciences, M. Plaisance brosse une étude complète de
la forêt, de son histoire, de son avenir. Les problèmes
fonciers, juridiques et économiques sont abordés tour
à tour pour faire le point sur la situation actuelle et pour
tenter de dégager des solutions. Car, dans bien des domaines,
c’est d’un véritable sauvetage qu’il s’agit, sauvetage dont l’urgence
est d’autant plus grande qu’en matière de sylviculture il est
bon de se rappeler qu’il faut 80 ans pour faire un pin maritime, 110
ans pour un pin sylvestre, 130 ans pour un hêtre et 180 ans pour
un chêne !!

Sans entrer ici dans le détail de cette étude,
je voudrais surtout résumer pour nos lecteurs les multiples utilités
de la forêt, trop souvent implacablement sacrifiée à
des soucis de rentabilité financière :

- la forêt captatrice gratuite d’énergie
solaire, mise en réserve dans le bois,

- la forêt créatrice de sols, par le
jeu des racines qui fragmentent les sols durs tout en les structurant
par son humus,

- la Forêt véritable banque de sols
humifiés pour l’avenir,

- la forêt protectrice des sols en pentes
fortes, et des zones littorales en danger d’envahissement par les
sables dunaires,

- la forêt régulatrice du climat :

" augmentation de la pluviosité

" régularisation du régime
des eaux superficielles. Etalement des crues

" épuration des eaux usées
des villes

" action modératrice sur les
vents

" équilibre électrique
et ionique de l’atmosphère.

- la forêt purificatrice des atmosphères
polluées :

" tamisage des poussières

" absorption des gaz toxiques : fluor,
soufre, plomb, oxyde d’azote

" dispersion des polluants

" attaque des microbes par les émanations
résineuses et les phytoncides des feuillus.

- la forêt conservatrice d’espèces
animales.

A ces considérations strictement techniques,
on peut tout de même ajouter l’énorme apport de la forêt
sur le plan esthétique et moral. A l’être humain de notre
siècle, agressé par les bruits, la mécanisation,
l’urbanisation dégradante, la forêt offre son silence,
son équilibre, ses réserves de beauté et de loisirs.

UN AVENIR INCERTAIN

Et pourtant, en dépit des efforts accomplis
depuis 160 ans, en dépit d’une législation pleine de bonne
volonté mais mal appliquée, l’avenir de nos forêts
apparaît des plus incertains.

L’auteur estime qu’il faudrait à la France
de l’an 2000 quelque 18 à 20 millions d’hectares de forêts
contre 14 millions actuellement. Pour reboiser dans de bonnes conditions,
pour améliorer les peuplements, les méthodes d’exploitation,
les méthodes de défense contre l’incendie, les modes de
gestion, etc., il faudrait doubler et peut-être même tripler
le personnel actuel, ainsi que les crédits affectés à
la recherche forestière !

Or on bute actuellement, comme dans tous les domaines,
sur les faux obstacles nés de l’économie de marché
 : manque de crédits, valeur-argent insuffisante des produits
de la forêt, surtout à court terme. Je ne sais pas si M. 
Plaisance a quelquefois entendu parler de l’économie des Besoins,
mais à la page 292 de son livre il énonce cette phrase-clé :

« Si l’on persiste dans l’adoption d’un système
économique fondé sur l’argent, on se désintéressera
de la forêt ».

Il explicite sa pensée aux pages 299 et 300,
en écrivant :

« II est clair que l’intérêt de
la forêt est sacrifié à d’autres : industriels,
commerciaux, etc. ; ceci tout simplement parce que son produit mesurable
en francs est insuffisant par rapport aux autres, parce que les investissements
sont d’un rapport éloigné, parce qu’on sait que beaucoup
d’erreurs ne se constatent et ne se paient qu’à la longue, parce
qu’ainsi la forêt n’a pas de poids électoral à un
moment où même le pouvoir, sous prétexte de démocratie,
se place à chaque instant dans la balance électorale au
lieu de garder sagesse, indépendance et sens de l’avenir éloigné...
Ce n’est pas le libre jeu de la concurrence qui peut assurer cet état
souhaitable de l’ensemble des forêts de France... »

ALERTER LES ECOLOGISTES

Tout ceci est peut-être évident pour
nous, mais a besoin d’être impérativement répété
à ceux qui, en toute bonne foi, lancent leurs jeunes forces dans
la lutte pour la protection de la Nature et la survie de l’humanité,
sans avoir conscience de l’absolue nécessité d’une Economie
des Besoins pour assurer l’efficacité de leurs efforts. Nous
avons déjà traité cette question à l’occasion
de la création du groupe Paul-Emile VICTOR, et nous y reviendrons
inlassablement dans de prochains articles, en faisant nôtre la
conclusion donnée par M. Georges Plaisance à son beau
livre :

« Il devient chaque jour plus évident :

- que la dépersonnalisation est un des maux
du siècle,

- que notre économie productiviste conduit
à un nouvel esclavage,

- qu’à la recherche croissante de l’avoir
dans la Société de consommation, il faut substituer
celle de l’épanouissement de l’être ».