Grèves dans les services publics

par  R. MARLIN
Publication : mars 1989
Mise en ligne : 15 mai 2009

Le taux de chômage pèse évidemment
sur la propension des salariés à se mettre en grève.
La diminution artificielle de ce taux, aux Etats-Unis, effraie les boursiers
car il est synonyme de plus de revendications, d’augmentations de salaires
et de moins d’argent pour les entreprises et donc les actionnaires.
En France, les travailleurs du secteur public, dont les emplois sont
moins menacés, restent encore en mesure de défendre leurs
intérêts par ce moyen. Sont-ils pour cela des privilégiés ?
des nantis ? Le choix public-privé, lorsqu’il est possible, au
début d’une vie, met en comparaison des avantages et des inconvénients :
intérêt du métier, niveau des salaires, avantages
sociaux, rapidité d’avancement, âge et valeur de la retraite,
liberté d’action et d’expression, sécurité de l’emploi,
etc... qu’il est injuste de séparer suivant la conjoncture. Celui-là
qui a fait une carrière brillante avec de forts revenus dans
le commerce ou l’industrie, pendant des dizaines d’années, est-il
fondé à se plaindre en cas de faillite ou de licenciement
et à accuser cet autre qui a joué la sûreté ?
Là comme ailleurs, le profit n’est justifié que par la
concurrence et le risque. Vouloir l’un sans les autres est inadmissible.

Questions préliminaires

Fin 1988, certains services publics ont cessé
de fonctionner et ont gravement perturbé les Français.
Il n’est peut-être pas inutile d’y revenir car beaucoup d’éléments
essentiels ont été cachés dans le consensus mou
qui prévaut entre les partis et les journalistes. D’abord la
loi prévoit un préavis. Pourquoi ce délai n’est-il
presque jamais utilisé afin d’engager les négociations
au plus vite alors qu’il a été conçu pour cela ?
Pourquoi faut-il que le conflit durcisse et devienne gênant pour
que les pourparlers commencent vraiment ?
Bien sûr, cette remarque n’est pas valable lorsque le mouvement
prend des formes sauvages et que la loi n’est plus respectée.
C’est parfois inévitable dans un tel contexte. Mais là,
le pouvoir sait bien obtenir des jugements en référé
et faire évacuer les ateliers occupés, à l’exemple
de Rueil et Boulogne, de la RATP, le 25 novembre 1988.
Ensuite, les clients du secteur public sont-ils bien les « otages »
que tous les médias et les ministres plaignent si complaisamment ?
M. Delebarre se présentant comme le ministre des usagers, déclare
le 25 novembre 1988 « .. Prendre en otages, chaque jour, plus d’un
million de personnes est un chantage inacceptable ! ». En fait,
dans ce système que, je le précise bien, nous réprouvons,
les citoyens sont juridiquement les patrons des salariés du service
public, puisque ce dernier est « étatisé »
et que les électeurs ont choisi, indirectement, mais choisi,
les ministres de tutelle. Rien de plus normal donc que les clientsusagers-patrons
pâtissent des effets de la grève. C’est si vrai que des
sondages réalisés durant les événements
ont fait apparaître qu’une majorité de la population n’était
pas d’accord pour satisfaire les revendications avancées. L’hypocrisie
est à son comble lorsque les grands commerçants du centre
qui bénéficient en permanence des transports publics sans
les financer plus que les autres citoyens se plaignent et menacent.
Quant aux boutiquiers « de proximité », ceuxlà
ne se félicitent pas très bruyamment de bénéficier
de la situation.

La vérité des prix

Bien entendu, rien n’est simple et au-delà de
cette réflexion qu’il ne faudrait néanmoins pas négliger,
d’autres données ne doivent pas être oubliées. Notamment
celle-ci par démagogie et par crainte du cycle infernal de l’inflation,
tous les gouvernements, depuis 1945, et même avant, ont habitué
les Français et beaucoup d’autres à ne pas payer le véritable
prix des services publics. Les recettes directement perçues par
la RATP auprès des voyageurs sont de l’ordre de 35 des charges
d’exploitation et encore faudrait-il faire intervenir le remboursement
à 50 % des cartes oranges par les employeurs (1) et les investissements
lourds.

Un tableau très simple montre l’étendue
de la disparité

Prix
Années
Ticket métro
Journal
Timbre poste
1900
0,15F
0,05F
0,15F
1938
1,10F
0,50F
0,90F
1988
3,00 F
4,50F
2,20F

Ainsi pour un service incomparablement amélioré en étendue
dans le temps et l’espace et en fréquence, le voyageur de métro
paie son journal 50 % de plus que son ticket, alors qu’il le payait
plus de deux fois moins en 1938 et trois fois moins en 1900. Le gouffre
est devenu si profond qu’aucun gouvernement ne pourrait maintenant revenir
à la vérité des prix sans être immédiatement
balayé. Aucun transport public terrestre dans le monde n’équilibre
d’ailleurs actuellement son budget. Comment les entreprises peuventelles
donc subsister ? Les collectivités comblent la différence
mais avec parcimonie. Comment les employés n’en subiraient-ils
pas les conséquences ?

La politique de l’indice et ses victimes

Dans le tableau ci-dessus figurent, et ce n’est pas
un hasard, deux des principales catégories des récents
grévistes : postiers et transporteurs parisiens. Ils ont un grand
handicap : leurs tarifs sont dans l’indice mensuel des prix à
la consommation ! Cet indice dont les variations mesurent, paraît-il,
l’inflation, mais aussi après calculs, les « performances »
de l’économie française croissance, exportations et importations,
commerce, balance des paiements, PIB, PNB, etc... ; en fait, l’échec
ou la réussite d’un gouvernement. Donc inutile de préciser
que tous les ministres surveillent jalousement l’indice. Ce n’est pas
l’objet de cet article que de montrer les pressions, manoeuvres, omissions,
qui se glissent dans ces statistiques apparemment irréprochables.
Constatons seulement que les prix suivis par ce moyen varient peu : 3,1%
en 1988 alors que de notoriété publique, le « coût
de la vie » a augmenté beaucoup plus. Toutes les statistiques
citées sont donc volontairement trompeuses.
Les salariés victimes de ce blocage de fait sont forcément
ceux qui se révoltent par le seul moyen à leur disposition
 : la grève. Ajoutons-y les personnels soignants dont les tarifs
sont en plein dans le fameux trou de la Sécurité Sociale
qui est toujours un précipice lors des estimations relayées
à grand fracas par les médias et qui se réduit
à un caniveau, et encore ne provient-il que des charges indues,
au moment de la clôture des exercices. Quoiqu’il en soit, les
infirmières et les médecins des hôpitaux ont supporté
depuis longtemps ce même sacrifice. Ajoutons, pour être
complet, les enseignants sacrifiés depuis longtemps ; passés
en moins d’un siècle de l’état de notables à celui
de domestiques, pour la seule raison que la nation en supporte directement
la charge. Les contradictions du libéralisme finissant ne sont
évidemment pas pour rien dans ces mensonges. Si l’Etat doit être
géré au meilleur coût, les services publics ont
un prix de revient que les citoyens ont été trop habitués
à ne pas apprécier. D’où l’énorme décalage
actuel.

La sécurité

Malgré l’autre illusion cultivée par
les journalistes : la sécurité des transports, comme toute
oeuvre humaine, ne peut malheureusement pas être absolue ; il
convient néanmoins, bien entendu, de s’en rapprocher au maximum.
Les londoniens paient cher en vies les excès d’économies
du thatchérisme dans ce domaine. La SNCF, bien que plus modérée,
n’équipe pas, surtout ses lignes secondaires, des systèmes
de signalisation les plus récents. Trop de voies uniques, de
passages à niveaux de systèmes de freinage archaïques
subsistent encore. Les derniers accidents ferroviaires en sont, en partie,
la conséquence. Il faudrait y ajouter le fossé d’incompréhension
entre les dirigeants et des cadres qui subissent une éducation
de plus en plus abstraite et une base forcément confrontée
avec la réalité la plus quotidienne pour expliquer plus
en profondeur l’insécurité des transports. Mais revenons
à notre sujet principal pour reconnaître que les directions
sont justifiées d’interrompre complètement le service
sur une ligne dont le matériel ne subit pas l’entretien périodique
prévu. La périodicité est forcément fixée
arbitrairement. En d’autres temps, elle aurait été simplement
allongée et le matériel aurait continué à
circuler. Comprenons ceux qui n’ont pas voulu courir ce risque.

Commerciaux et techniciens

Autre particularité de ces mouvements : la revanche
des techniciens au sens large. Là encore, nous ne pouvons qu’effleurer
le sujet. La mécanisation et l’automatisation ont contribué
à dégrader encore leur image qui, dans la société
française, était déjà très altérée.
Méprisés, car sales et les mains dans le cambouis, les
ouvriers de production et de maintenance, de moins en moins nombreux,
devenaient des ombres ignorées. Les professions avouables étaient
celles du commerce, de la banque, des affaires, de l’informatique, de
la communication et de la publicité. Le paradoxe s’affirmait
 : durant le temps de la grève et des accidents, la SNCF se ridiculisait
en continuant à affirmer partout le slogan publicitaire « c’est
possible ». Les conducteurs toujours favorisés car capables
d’arrêter directement le métro obtenaient, sur le RER,
une prime de mise en service d’un système d’aide à la
conduite (SAGEM) destiné à assurer une fréquence
de 2 minutes capable d’écouler, provisoirement, le trafic des
voyageurs. Les techniciens et ouvriers d’entretien dont la compétence
technique était de plus en plus pointue furent laissés
dans l’ombre de leurs ateliers. Ils ne l’ont pas admis. Comment ne pas
les comprendre ?

La politique

Dans les situations critiques, comme l’état
actuel du système capitaliste, la désaffection syndicale
et les luttes catégorielles et corporatistes s’amplifient, les
« coordinations » se constituent. La complexité des
situations acquises et donc forcément des revendications et des
propositions de règlement, même pour les intéressés,
donc à fortiori pour le grand public prolongent les négociations
et les rendent confuses et incompréhensibles. Des réactions
de rejet attisées par des implications politiques s’installent.
Bien entendu, il serait naïf de penser que la tactique électorale
du P.C.F. n’est pour rien dans la flambée des grèves.
Néanmoins ce n’est pas le démiurge honni des conservateurs
que l’on décrit. Bien plutôt l’interpénétration
des militants du P.C.F. et de la C.G.T. et la convergence constante
des préoccupations jouent leur office. On accuse toujours « les
meneurs », mais, et c’est nouveau, le gouvernement ne se laisse
pas aller à cette facilité. Michel Rocard déclare
devant l’Assemblée Nationale le 30 novembre : « ...9. Nul
ne doit s’y tromper. Lorsque l’action d’une organisation parvient à
provoquer un conflit grave, c’est toujours parce qu’il existe de vrais
problèmes de fond... ». Par contre Jacques Delors, contrairement
à son habitude, reprend une provocation trop répandue
à droite, lorsqu’il invite les patrons des entreprises publiques
à prendre leurs responsabilités. Il s’attire d’ailleurs
cette réponse fondée du Président de la RATP, Paul
Reverdy : « C’est une plaisanterie ! En matière de salaires,
nous n’avons que le pouvoir d’appliquer une politique générale
à toute la fonction publique... ». Pour être équitable
l’on peut toutefois ajouter que le conflit ne portait pas uniquement
sur les salaires !

Les solutions

Que faire afin d’éviter au public et à
l’économie nationale les conséquences néfastes
de telles actions ? D’aucuns remettent en cause sous une forme ou sous
une autre, mais en le cachant, le droit de grève, au moins pour
les fonctionnaires et personnels des services publics. Il ne saurait
être question d’une telle discrimination. Un droit si chèrement
acquis par des années de luttes ouvrières, parfois sanglantes,
ne peut être discuté. D’autres parlent de service minimum.
Ce projet paraît d’autant plus chimérique, à priori,
que la plupart des lignes de transports sont saturées aux heures
de pointe. Les autres fonctions se dégradent et sont insuffisantes.
Dès lors, on ne voit pas comment définir un minimum. Le
service plein aux heures de pointe seules nécessiterait presqu’autant
de personnel que le service normal... Enfin, certains de nos camarades
prônent la grève de la gratuité : les lettres non
affranchies parviendraient à destination, les trains circuleraient
sans qu’aucun billet ne soit exigé... C’est une excellente idée
théorique puisque seul le patron serait touché. Hélas,
elle se heurte à deux objections de taille voici une forme de
grève tout à fait illégale et ne mettant en cause
qu’une catégorie de personnel celle chargée de la vente,
du compostage et du contrôle des titres de transport ou du paiement
des visites et des timbres. Ces deux arguments me paraissent irrémédiables.
Au premier, les artisans de cette forme d’action répondent que
toutes les libertés ouvrières ont été hors-la-loi
avant d’être arrachées. C’est vrai... mais y a-t-il actuellement
une telle force de conviction ? Quant à la seconde objection,
ils demandent seulement aux intéressés d’étudier
la réalisation pratique. C’est là que le bât blesse.
A vous de juger...

Quelques réflexions et conclusions

Il est en tous les cas une injustice fondamentale dans
ces grèves, c’est que ceux qui ne l’ont pas faite, mais surtout
ceux qui étaient opposés à l’action en bénéficient.
Parmi le personnel supérieur des entreprises publiques qui est
dans cette situation et dont les augmentations de salaires sont souvent
plus substantielles encore que celles des ouvriers, nombreux sont ceux
qui réprouvent les mouvements sociaux et soutiennent les partis
conservateurs. Ils devraient bien avoir la décence élémentaire
de refuser les fruits de l’action !
Dans ce régime, complètement inadapté, de nombreuses
productions sont vendues au-dessous de leur coût de revient et
pourtant nous faisons comme si. Comme si l’agriculture, comme si les
transports, comme si l’enseignement pouvaient être rentables.
Pourquoi pas l’armée ? A noter d’ailleurs qu’une faible ponction
-les 40 milliards de francs du P.C.F.- sur le budget militaire permettrait
de résoudre bien des difficultés sans coup férir.
Mais il faudrait alors renverser les tabous et trouver d’autres productions
aussi profitables qui emploieraient autant de main-d’oeuvre !...
La nationalisation a, comme il était prévisible, échoué
à réduire l’antagonisme dualiste patron état-travailleur.
Pourquoi ne pas essayer, tout en restant dans le régime en première
étape, la socialisation qui consisterait en la gestion des entreprises
par un conseil d’administration tripartite : employeur, salariés,
représentants des consommateurs ? La transition vers une nouvelle
économie devrait peut-être commencer par la réforme
des entreprises.

***

N.D.L.R. : Après la rédaction de cette
chronique, la télévision dans l’émission « la
Marche du siècle » sur Antenne 2 le 30 janvier 1989 et la
radio dans « Ecran total » sur France-Inter, le lendemain,
ont abordé le même sujet. Malgré un grand déploiement
d’interlocuteurs dont certains éminents, presqu’aucun des arguments
développés cidessus n’a été développé.
Pauvres auditeurs et pauvres téléspectateurs victimes
de la conspiration du silence... Comment progresser démocratiquement
dans ces conditions ?

(1) Pour plus de détails voir "Métro
gratuit ?" H dans la G.R. n°844.