Intérêt public, Intérêt privé

par  M. PUJOLS
Publication : juillet 1988
Mise en ligne : 15 juillet 2009

Les grands projets politiques sur lesquels nous vivons
ont des sources multiples et parfois impures. lis reposent en effet,
en même temps, sur l’observation et sur de pseudoévidences
ou de pseudo-valeurs. Ainsi, les différentes formes de socialisme,
quand elles dénoncent l’incroyable richesse d’une minorité
et la détresse du grand nombre, s’appuient sur un constat que
personne ne peut contester ; en revanche, quand elles édifient
un modèle de société sinon idéal, du moins
meilleur, elles se réfèrent à des notions qui me
paraissent extrêmement discutables : il en est ainsi pour la distinction
entre intérêt public et intérêt privé.
Les projets socialistes ou communistes condamnent le profit, l’intérêt
individuel ; non seulement ils l’interdisent, mais ils s’efforcent de
l’empêcher : pour user d’une comparaison, ils ne se contentent
pas de tracer des lignes blanches continues, ils mettent des murs !
lis partent du principe qu’intérêt individuel et intérêt
collectif se tournent le dos, que l’individu doit d’abord travailler
pour la collectivité, et que le profit de son travail ne lui
revient qu’ensuite, quand le résultat de l’activité commune
est équitablement réparti entre tous les individus. Ce
schéma, apparemment très `moral’, inspire la plupart des
législations socialistes. Il arrive que la distance entre l’effort
et la récompense soit extrêmement grande : dans un pays
de 200 millions d’habitants, si l’objet consommable n’est obtenu qu’au
sommet, c’est-àdire au niveau de l’État, la redistribution
peut prendre du temps pour arriver à la base ! L’ouvrier, qui,
à cause de la taylorisation et de l’émiettement du travail,
ne produit rien de vraiment consommable, n’a rien de mieux à
faire qu’à attendre ; mais le paysan, avec ses choux, ses salades,
ses fruits, peut avoir la tentation d’anticiper, de travailler "seul"
 ! Il est exact que l’agriculture pose des problèmes à
l’économie dite "socialiste". Je voudrais montrer que
ce schéma de vie sociale appliqué depuis un demi-siècle
avec plus ou moins de bonheur dans les pays dits "socialistes" :
1) repose sur une conception erronée de l’intérêt
public et privé ;
2) prive la collectivité d’une part importante de ses énergies
 ;
3) asservit le corps social à des mécanismes encore mal
connus, difficilement contrôlables, le résultat de tout
cela étant une grande hypocrisie !

INTÉRÊTS INDISSOCIABLES
Du moment où existent des individus, il paraît impossible
de dissocier intérêt public et intérêt privé,
ce sont les deux faces du même comportement : toutes les fois
que quelqu’un fait quelque chose, il en tire immédiatement et
nécessairement un profit : sinon, il agit par contrainte (pour
éviter la souffrance) ; ou il n’agit pas du tout ! Pour comprendre
les mécanismes sociaux, il faut donc toujours aller au-delà
de cette distinction, et se demander ce que recouvre concrètement
ce mot abstrait d’intérêt. Car il existe d’excellents intérêts
"privés", et de catastrophiques intérêts
"publics". Les associations internationales de malfaiteurs,
les hordes d’envahisseurs, pratiquent l’entraide, le dévouement,
le partage (des dépouilles !) ; à l’opposé, il existe
des égoïstes qui créent du bonheur pour tous : le
teigneux qui ne peut se résoudre à mourir sans avoir vendu
cher sa peau devient un héros en temps de guerre ! le savant
qui ne pense qu’à son plaisir égoïste de chercher
devient un bienfaiteur de l’humanité s’il découvre ainsi
les moyens de guérir une maladie mortelle. Dans la mesure où
la nature est semblable chez tous les individus, où il est dans
leur être de communiquer par le langage, ils ne peuvent s’occuper
d’eux, inventer des plaisirs pour eux, sans le faire en même temps
pour les autres ; quand il ne s’agit pas de théorie politique
ces choses-là sont évidentes. Il faut en conclure qu’un
système social qui prétend privilégier l’intérêt
collectif au détriment da l’intérêt individuel,
qui arrête sa réflexion à ce niveau-là, ou
bien ne fait rien, ou bien fait autre chose que ce qu’il croit faire.
On m’objectera que les égoïsmes monstrueux existent, qu’il
y a des gens qui prennent tout pour eux, et arrachent le travail, le
pain de la bouche des autres, que cela se voit ! Je répondrai
que cela n’a qu’un vague rapport avec l’intérêt "privé" :
cela relève du sadisme, de la jalousie, de la vanité,
suppose la sottise, la complicité masochiste. En se contentant
de condamner l’intérêt privé, on retrouvera tous
ces comportements, sous une forme légèrement modifiée,
dans la société que l’on voulait réformer. L’analyse
politique doit aujourd’hui tenir compte de la psychologie ; lorsqu’elle
a défini une fin, elle doit rechercher quels sont les intérêts
individuels et collectifs, qui servent cette fin, et ceux qui la desservent.
Par exemple, si cette fin est l Abondance, il faut étudier les
comportements d’abondance et les comportements de pénurie, au
niveau de l’individu et au niveau du groupe. Si on ne le fait pas, si
on part du principe que ce que l’on appelle "égoïsme"
engendre la pénurie, tandis que le fait de penser aux autres,
de se dévouer pour les autres, de travailler en collaboration
avec les autres, entraîne obligatoirement l’abondance, on risque
fort d’avoir des surprises désagréables, et d’obtenir
tout... sauf l Abondance : et ce n’est pas étonnant, puisqu’on
ne l’a pas cherchée !

LA TYRANNIE DU GROUPE
En effet, en privilégiant les conduites réputées
"altruistes", que fait-on ? On se borne, dans tous les cas,
à resserrer les liens de dépendance entre les individus,
à diminuer leur marge de manoeuvre par rapport au groupe, à
restreindre l’espace, matériel et moral, dont dispose chacun.
Dans cette perspective, pour nettoyer des casseroles, sarcler un jardin,
déplacer un lit, peindre une porte, il faut toujours demander
quelque chose, quelque autorisation, à quelqu’un ; la solitude
devient un vice ; comme les moines, on doit sans cesse vivre sous le
regard de la communauté, dépendre des autres. Or, depuis
J ’Antiquité, notre espèce découvre que cette tyrannie
du groupe n’est ni nécessaire, ni souhaitable pour le bonheur,
qu’elle est stérilisante, qu’il existe dans chaque individu des
ressources extraordinaires, à condition que la vie commune soit
aérée, qu’il y ait de l’espace pour s’épanouir.
Pour les socialistes, le progrès proviendrait de l’initiative
collective et de l’effacement de l’individu. Il semple bien qu’au contraire
le progrès collectif se soit fait d’abord dans des consciences
individuelles, plutôt que dans une conscience collective mythique.
Le pond en avant de l’Occident s’est fait toutes les fois que des individualités
fortes et novatrices ont pris leurs distances par rapport au groupe.
Depuis le XVI siècle, nos sociétés découvrent
que le bonheur collectif n’exige pas des liens sociaux systématiquement
serrés ; au contraire, plus les liens sont lâches, plus
il y a de bonheur. C’est une expérience quotidienne, banale :
les amis, avec lesquels nous n’avons aucun lien contraignant, nous ne
vivons pas constamment, que nous avons choisis, que nous pouvons quitter
sans drame, sont souvent plus agréables, plus enrichissants que
notre famille ; une crise actuelle du mariage chez les jeunes ne s’explique
pas autrement : c’est le désir d’un mieux-être ; cela s’appelle
la liberté ! Elle s’invente constamment dans la vie collective.
Dans un premier temps, le groupe s’en scandalise, et tout particulièrement
ceux qui vivent en parasites de la vie sociale, qui ne produisent rien
que du collectif. Mais bientôt, ceux-là mêmes comprennent
que la liberté (les libertés !), ce n’est pas la fin du
monde, que le groupe entier bénéficie tôt ou tard
des initiatives individuelles, de ces inventions d’humanité qui
se font chez les plus doués d’entre les hommes. De toutes façons,
il n’y a d’individualité qu’au sein d’un groupe ; l’individu
ne vient pas avant celui-ci, il vient après. Le groupe ne naît
pas, psychologiquement, d’une association entre individus : la horde
est primitive : c’est en son sein que peu à peu émergent
des personnalités, que des énergies individuelles se libèrent,
que des initiatives se prennent, dont les bénéfices rejaillissent
sur tous. En conséquence, le retour à des mentalités,
à des pratiques de horde tourne le dos au progrès, au
bonheur, a fortiori à l Abondance. Il me paraît facile
de montrer que les maux actuellement imputés à des formes
modernes de socialisation comme l’argent ou le capital sont en réalité
imputables à des comportements archaïques, bestiaux, prérationnels
 ; ce n’est donc pas en supprimant le capital ou l’argent que l’on délivrera
l’humanité de ses misères, au contraire. Le monde contemporain
me semple confirmer ces vues.

L’ÉCUEIL DU VOTE DÉMOCRATIQUE
Les socialismes accordent un privilège absolu aux décisions
collectives, donc aux assemblées délibératives
 : le symbole de la démocratie socialiste, c’est le Peuple réuni
décidant souverainement de son destin : c’est Athènes
sans l’esclavage ! Certes, nous avons tous vaguement conscience que
ce régime d’assemblée, qui culmine dans le suffrage universel
et le vote majoritaire, n’est pas la panacée. Un peuple qui,
par référendum et à la majorité écrasante
de 90 % des inscrits, déciderait de dépecer, puis de manger,
les 10 % minoritaires, ne nous paraîtrait pas agir démocratiquement",
bien que ce type de décision soit parfaitement démocratique
 ! D’une certaine façon, le vote majoritaire n’est que la loi
du plus fort. Pourtant, la théorie persiste à le parer
de toutes les vertus ; dans la pratique, c’est autre chose !... Les
démocraties populaires souffrent particulièrement du système
des élections libres, à tel point qu’elle les ont pratiquement
supprimées ! Elles mettent le corps électoral en condition,
au besoin par la force, frappent d’anathème certaines opinions,
proposent une candidature unique, etc... Il serait facile d’ironiser
sur de telles pratiques ; en fait, elles reposent sur des difficultés
réelles. Car, croire que le peuple assemblé est capable
d’une part, de prendre des décisions, d’autre part de déterminer
ce qui constituerait ’l’intérêt général’ ;
cela est-il si raisonnable ? Comment sait-on si c’est possible ? J estime
que, vu la réalité des faits, ce credo relève du
fantasme et de la nostalgie, plutôt que de l’observation. C’est,
à l’origine, une idée religieuse : Vox populi, vox dei
 ; mais les historiens des religions savent comment le clergé
s’arrange pour faire parler cette "vox populi", jusqu’à
la prier, au nom de Dieu, de se taire ! C’est aussi une idée
laïque, nous sommes des êtres sociaux, nous attendons énormément
de nos semblables ; c’est que chacun de nous est né (ou devrait
être né) de l’amour, de la tendresse ; la confiance, la
communion sont donc derrière nous, avant d’être projetées
devant nous ; c’est d’abord une nostalgie ; et rien n’est plus fort,
plus têtu, plus invincible qu’une nostalgie ; or ce fantasme, cette
nostalgie se heurtent à la réalité humaine, qui
est le polymorphisme de notre espèce, l’incroyable diversité
d’aspect physique, de psychologie, de réactions, d’opinions,
entre chacun des milliards d’individus qui peuplent la terre. Demander
à des individus si différents de prendre une décision
commune qui respecte le bonheur de tous, ou mieux, qui l’invente, c’est
une gageure ! On comprend que ce pari ne soit qu’exceptionnellement
et aléatoirement tenu ! Empiriquement, personne n’y croit : nous
connaissons tous le déroulement réel des assemblées
délibérantes, les manipulations, les combines, les négociations
occultes, les querelles de clans, les paralysies délibérées,
les impasses. Ceux qui attendent une décision, qui en ont un
besoin urgent, savent que la tâche première consiste à
faire taire, à éliminer ; il s’agit, en tout état
de cause, d’aboutir à deux opinions, la majoritaire (la bonne !)
et une minoritaire officielle, destinée à se ranger sagement
sous la houlette de la première. En fait, il n’y a place que
pour une opinion : le reste, c’est "pour de rire" ; comme disent
les enfants ! Le résultat, c’est que plus on fait appel au système
des assemblées et du vote démocratique, plus on étrangle
les possibles, plus on restreint les choix. Est-ce vraiment nécessaire
 ? N’y a-t-il pas d’autres façons pour les hommes de coordonner
leurs comportements ? Est-ce souhaitable ? S’il faut absolument une
"vérité" pour des millions, des milliards d’hommes,
est-on sûr qu’elle sera du côté de la majorité
 ? Quels sont les rapports entre la vérité et le nombre
 ? Il me semble que ces questions essentielles sont loin d’avoir obtenu
jusqu’ici des réponses satisfaisantes ! Trop attendre actuellement
de telles pratiques, c’est se condamner soit à l’hypocrisie,
soit à l’échec.

UN TOUT AUTRE POINT DE VUE
Or il me semble que l’Abondancisme permet de contourner la difficulté.
Pour nous en effet, il ne s’agit guère de savoir ce qui est "égoïste"
ou altruiste, ce qui représente l’intérêt individuel
et l’intérêt public. Nous avons à nous demander
ce qui sert l’Abondance et ce qui engendre la pénurie. Ce point
de vue radicalement nouveau aurait le mérite de tirer le débat
politique actuel de l’ornière vaguement moralisante dans laquelle
il s’enlise.


***

Nul doute que l’attaque de M. Pujols contre le vote
démocratique suscitera de fortes réactions chez nos lecteurs.
Avant que de condamner le vote démocratique ne faudrait-il pas
faire le procès de la représentation parlementaire, celui
de la possibilité "d’acheter" un vote et enfin, celui
de l’éducation "civique".

La rédaction