Le Franc Vert

par  R. MARLIN
Publication : juillet 1988
Mise en ligne : 15 juillet 2009

Guy Denizeau a présenté dans "Autogestion
Distributive" et lors d’une conférence de la "Libre
pensée", le 16 mai 1988, sa proposition de franc vert. Nous
ne reviendrons pas, sauf pour quelques chiffres, sur son analyse de
la situation économique puisqu’elle est celle que nos lecteurs
trouvent, mois après mois, dans la Grande Relève : C’est
la misère dans l’abondance, 2,5 millions de Français sans
ressources, plus de 3 millions de chômeurs réels, 5 millions
de nos compatriotes qui vivent d’aumônes et d’aides diverses,
alors que les volumes de produits alimentaires invendus atteignent en
Europe les sommets que nous avons synthétisés, d’après
Newsweek, en couverture de notre n° 866. Afin de préserver
la rareté indispensable au fonctionnement des marchés,
la Communauté européenne a décidé de "geler"
à la production un million d’hectares et a projeté de
le faire pour quatre autres millions dans les dix ans à venir
et pour 10 à 12 millions dans les vingt ans.
Jacques Delors, Président de l’exécutif des Communautés
européennes, a déclaré récemment à
la télévision (1) que 50.000 personnes suffiront, dans
10 ans, à assurer la même production de lait qui requiert
actuellement le travail de 150.000 agriculteurs.

La déclaration universelle des Droits de l’Homme

Notre ami Denizeau place en exergue le premier alinéa
de l’article 25 de la déclaration des droits de l’homme adoptée,
le 10 décembre 1948, par l’Assemblée générale
des Nations Unies et dont il est bon en effet de rappeler les termes
 : "Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour
assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille,
notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins
médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires
 ; elle a droit à la sécurité en cas de chômage,
de maladie, d’invalidité, de veuvage, de vieillesse ou dans les
autres cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances
indépendantes de sa volonté". Il cite aussi Jacques
Duboin : "La lutte contre la misère est la plus noble tâche
qui incombe à notre génération".

Le plan

Nous reproduisons ci-dessous le tableau établi
par l’auteur afin de résumer sa proposition :

Compléments

Voici quelques précisions données par
Denizeau pouvant servir de réponses aux premières questions
appelées par son projet - Le texte ne s’applique qu’aux productions
alimentaires. Il pourrait évidemment prendre en compte dans une
phase ultérieure les autres invendus.
- Les fruits et légumes sont un bon exemple. Dans un premier
temps, les primeurs (rares donc chers) ne seraient pas produits "verts".
Dans le second temps, (pleine production) ils le deviendraient. Et Denizeau
de comparer ces périodes vertes avec les périodes bleues
de la SNCF. - Des comptes bancaires ou postaux spéciaux pourraient
être ouverts afin de comptabiliser la monnaie verte avant sa conversion
en francs normaux.
- Les billets verts seraient imprimés et diffusés dans
le public par la Banque de France.
- La masse monétaire en francs verts permettrait d’évaluer
avec plus de précision le pouvoir d’achat manquant et de mesurer,
ainsi, l’insolvabilité résultant des progrès foudroyants
de la productivité du travail.
- L’équipement en machines comptables serait réduit ainsi
que le personnel nécessaire. Pour fixer les idées, l’auteur
pense qu’une administration légère, comme celle du Loto,
par exemple, suffirait.
- Les bénéficiaires pourraient être définis,
également, comme ceux qui, par manque d’argent, sont obligés
de s’imposer des restrictions alimentaires.
- Afin d’éviter les difficultés humaines résultant
de la présentation de monnaie verte chez les commerçants,
le porteur se désignant ainsi comme pauvre, il pourrait être
envisagé de spécialiser certains commerces ou entrepôts
"verts" à l’instar des banques de l’alimentation ou
des restaurants du coeur.
- Enfin, concernant le coût global de l’opération, il faut
faire remarquer qu’une économie importante serait faite sur les
charges suivantes devenues inutiles : fonds de soutien des prix agricoles,
frais de stockage (on cite 600 MF par an), de destruction, dénaturation
des céréales, subvention aux non-producteurs, aides à
l’exportation, etc...

Car en effet, les invendus sont déjà
financés et il n’y aurait donc que distribution de ces produits.
De plus, les restrictions de production n’auraient évidemment
plus d’objet ; les quotas laitiers, par exemple, seraient supprimés.

La place du projet

Le franc vert est présenté comme une
mesure de transition vers l’économie des besoins. Il ne prétend
donc point résoudre tous les problèmes, ni les contradictions
inhérentes au système capitaliste. Il est difficile de
se prononcer sur les répercussions qu’une telle réalisation
aurait sur les marchés. Les uns prévoiront une augmentation
des prix normaux dus à la disparition de la pression à
la baisse entretenue, à présent, par l’existence même
des stocks. D’autres penseront que la satisfaction plus aisée
des besoins de certains dévaluera les autres produits. Certains
objecteront que les invendus ne pourront plus être destinés
à nourrir ceux qui ont faim dans le tiersmonde ; mais la libération
de la production agricole permettra, certainement, de poursuivre aussi
cette politique-là.
Les uns seront satisfaits que les aliments soient distribués
sans appel à la charité publique ou à des impôts
supplémentaires ; d’autres regretteront, peut-être sans
l’avouer, que les organisations caritatives et (ou) les édiles
locaux ne puissent plus véhiculer leurs idéologies en
même temps que leur aide.
Certains ne manqueront pas de voir là une action réformiste
risquant de prolonger la vie du système capitaliste abhorré.
Par contre les partisans de l’action déclareront qu’enfin, voilà
une occasion de se placer dans la réalité, eux qui estiment
que ce n’est pas parce que nous avons une doctrine à long terme
qu’il faut excuser notre impuissance dans l’immédiat. Une réalisation,
même partielle, dans ce domaine d’extrême urgence, nourrir
ceux qui ont faim, serait la bienvenue. A noter que faute d’une mise
en oeuvre nationale, ce genre de projet peut se concevoir, il l’a déjà
été en fait, soit au plan local, soit au plan d’une organisation
quelconque.

La monnaie verte

Il s’agit d’une monnaie alternative qui disparait
le mois suivant donc assez analogue sur ce point à la monnaie
distributive. Néanmoins elle en diffère par son introduction
dans une économie de marché. Il faudra beaucoup de ténacité
aux autorités qui auront introduit le franc vert pour que, limité
dans ses utilisations, il résiste au franc ordinaire. Faute de
quoi, l’expérience aura échoué. Il faudra aussi
beaucoup de soutien de tous les hommes de bonne volonté pour
que loin de disparaître, le franc vert s’impose et s’étende
jusqu’à la monnaie que nous préconisons.
En effet, comme nous l’avons explicité dans un article précédent
(2), la monnaie actuelle est tellement imbriquée avec le capitalisme
que toute action dans ce domaine est dangereuse pour le système
lui-même. Attendons-nous donc, comme dans le cas de Wörgl
et de Lignières-enBerry à une résistance acharnée
de ceux qui ont intérêt à la perpétuation
du système et, encore plus grave, de ceux qui croient ou se font
croire qu’ils y ont intérêt. Ne discutant pas nos projets
mais les étouffant, en les ignorant et les passant sous silence,
ils en retarderont le plus possible l’irruption dans les médias.
Puis ne pouvant en contester ni l’opportunité, ni le sérieux,
ni l’urgence, ils s’y opposeront de toutes leurs forces qui sont immenses
et par tous les moyens : défiguration, actions dilatoires, mauvaise
foi, amalgame, etc...
Appliquons nous donc à expliquer et développer nos idées.
Réfléchissons à la manière dont le Revenu
garanti s’est imposé, d’abord localement, puis, par osmose, jusqu’au
plan national. Les banques alimentaires existent. Elles fonctionnent
sur le principe du don et de la charité. Le franc vert montrerait,
en plus, la voie vers un système économique mieux adapté.
Il affirmerait un droit. Celui, pour ceux qui ont faim, de consommer
les aliments existants et tous ceux que l’on pourrait produire. L’espoir
est à l’ordre du jour.

(1) "La Marche du siècle" A2, 18
mai 1988.
(2) Voir "Sommes-nous Géselliens ?" GR n°868.


***

Rappelons que la proposition de G. Denizeau n’est pas
différente de celle qu’un autre distributiste, Aimé Barillon,
faisait déjà juste après la guerre. Cette allocation
en francs Verts par comparaison aux divers "revenu minimum garanti",
"revenu minimum d’insertion", etc... actuellement versés
ou projetés, a l’énorme avantage à nos yeux, d’être
une distribution et non pas une redistribution, et par conséquent
de pouvoir être versée en une monnaie gagée sur
la production : une monnaie de consommation. Elle permet que de la monnaie
soit créée non pas, comme aujourd’hui, au seul profit
des banques et pour aider des entreprises, mais bien créée
pour aider les consommateurs qui en ont besoin. Elle offre cependant
matière à discussion : coexistence de deux monnaies, encouragement
à la production non planifiée, etc... Enfin, telle qu’elle
est présentée par G. Denizeau, cette allocation est une
façon de conserver la société duale : attribuée
par famille et sélectivement, après enquêtes administratives,
elle n’apparait pas comme la reconnaissance à tout individu de
sa part d’une production abondante contrairement à l’allocation
universelle (revendiquée, rappelons-le, au plan européen,
par l’association B.I.E.N).

M.L D