La société de droit selon F.A. HAYEK

par  H. MULLER
Publication : juillet 1988
Mise en ligne : 15 juillet 2009

Couronné d’un pris NOBEL, Friedrich HAYEK,
chef de file d’un néo-libéralisme, a fait école
auprès de cette intelligentzia formée et mobilisée
pour combattre les idéologies socialistes afin de préserver
les appropriations/sources de revenus. S’évertuant à justifier
l’injustifiable, HAYEK entend légitimer l’économie de
marché, le système du profit, le gain quelle qu’en soit
l’origine, quelle qu’en soit la finalité, soucieux de donner
bonne conscience aux affairistes, aux spéculateurs, aux fraudeurs,
à tous ces chevaliers du profit férus de prospérité
générale, réconfortés d’apprendre le rôle
éminent dont ils se voient gratifiés.
Prospérité générale ? C’est beaucoup dire.
En fait, le libéralisme fabrique plus d’exclus qu’il ne créé
de gagnants. Combien sont-ils, victimes du chômage, d’accidents
de parcours, de la malchance, à tirer la langue face à
des monceaux de biens inaccessibles à tant et tant de budgets
familiaux, jouets d’une insécurité permanente, en proie
à l’inquiétude, à la peur...? Mais la masse de
ces exclus, en progression constante, disparaît dans une trappe,
occultée par le clinquant des vitrines qu’illuminent les feus
de la publicité, les vois des récalcitrants étouffée
par le tamtam de la propagande.
La thèse de HAYEK, telle que l’explicite Ph. NEMO dans son livre,
ne résiste pas à la critique la plus élémentaire,
plus à l’aise, certes, pour dénoncer les défauts
d’un capitalisme d’Etat, que pour encenser le modèle idéalisé
de la société néolibérale. Ce rabâchage
de propos mille fois entendus dissimulant la duplicité d’un clan,
ne saurait convaincre les victimes du libéralisme, ceux-là
qui en subissent les réalités dans leur vécu quotidien.
On observe chez HAYEK’ ce même ensemble de lacunes relevées
chez ses confrères en néo-libéralisme, les FRIEDMANN,
SORMAN, GILDER, ADLER, MINC, ROY et consorts, tous entêtés
à maquiller leur idole, la société libérale,
à travestir en vertus les moeurs d’une catin, ses vices et ses
tares.
Pivot du système, le marché n’est jamais qu’une minuscule
planète perdue dans la nébuleuse des besoins réels
dont moins du millième vient s’y exprimer sous une forme solvable.
Et puis, fait-il la différence entre l’utile, le nuisible, le
superflu ? entre ses genres de clientèle : l’Etat avec ses armements
et sa gabegie, les grandes sociétés au luxe racoleur ?
Enfin les théoriciens du libéralisme trouvent commode
de faire l’impasse sur les productions détruites, stockées
ou gaspillées. Exclue de leur vocabulaire, l’abondance n’a pas
droit de cité dans une économie de marché dont
elle paralyse les rouages les plus essentiels : le profit, l’emploi.
...Impasse également sur les profits de guerre, sur les enrichissements
sans cause, sur les gains spéculatifs, sur ceux qui résultent
de la fraude, d’activités illicites illégales, des escroqueries,
des vols, de l’exploitation des malheurs d’autrui. Tous n’ont-ils pas
la même couleur que le gain du petit boutiquier, de l’artisan
besogneux ?

Impasse sur la finalité du travail, sur les
gaspillages, sur le conflit rentabilité/utilité, sur le
caractère foncièrement amoral et asocial, inhumain, barbare
et cruel du système dont ils se sont fait les héros,,
résolus à le défendre contre vents et marées,
contre l’adversaire socialiste, contre les trublions, contre les factions
révolutionnaires, contre l’abondance.
Impasse sur les entraves à la libre concurrence, sur les ententes
et monopoles, sur les subventions, les aides, les règlementations,
les quotas, les détaxes, sur l’arsenal du protectionnisme de
style reaganien contre les importations à bas pris...
Le marché, ordre spontané ? Posant en postulat que la
loi du marché serait une loi inscrite dans la nature des choses,
HAYEK en tire la conclusion que l’ordre du marché rend possible
la concilation pacifique des projets divergents, que les objectifs des
producteurs s’adaptent nécessairement aux besoins des acheteurs,
que nul ne saurait être accusé d’agir injustement. Mais
pas de droits sociaux, souligne HAYEK, là où prédominent
les libertés individuelles que l’Etat a pour mission de préserver,
sauf à enclencher un processus de dérive totalitaire de
la démocratie. Demander davantage de justice en faveur d’un groupe
donné, ce serait, observe encore HAYEK, privilégier l’intérêt
de certains sur les chances de tous. Du moins, le jeu du marché
est-il globalement profitable à tous puisqu’il accroît
les chances pour chacun de satisfaire ses besoins grâce à
l’augmentation du flux des biens.
...Arrêtons là ces divagations. HAYEK est un visionnaire.
Il n’a pas les pieds sur terre. Il orbite à l’intérieur
d’un bocal, revenu un siècle et demi en arrière au temps
béni de J.B. SAY, un temps dépassé sous l’effet
d’une accélération sans précédent du progrès
scientifique et technologique, source d’abondance, de crues de production
durables, cauchemar pour les théoriciens de l’économie
de marché, férus d’austérité, d’épargne,
de privations.
Le jeu du marché a pour but le profit et rien d’autre. Pas de
production, plus d’échanges, plus de partenaires sans perspectives
de gain quelle que soit la réalité, l’étendue du
besoin en marge du marché. Associé à la rareté,
à l’extension des débouchés, le profit incite à
produite n’importe quoi. Au sein des démocraties fricardes, la
nuée des lobbies organise le siège de l’État-client
tandis que l’industrie publicitaire se charge de la mise en condition
des consommateurs. Enfin les guerres, chaudes ou froides, cultivées
ici et là, procurent les débouchés d’appoint indispensables
à l’assainissement des marchés, au soutien de l’emploi,
à la relance des profits.

On notera que l’URSS n’a pas eu besoin du marché
pour développer sa production et que la contrainte du travail
reste la même dans tous les régimes, un travail soumis
à horaires, à une discipline imposée par les grands
et les petits chefs.
Quant à la liberté personnelle, cheval de bataille traditionnel
des milieux libéraux, HAYEK n’en ignore pourtant pas les entraves :
maladie, contraintes familiales, dictature du fisc, des pris, des banques,
de l’employeur, dispositions des lois, du code pénal avec ses
innombrables interdictions, insécurité du revenu, propagande,
publicité obsédante, irritante, échéances
pour les endettés, attentes, embarras de la circulation, contraventions,
délinquance, quête d’un emploi, voisinage, environnement.
Il en va de même pour la liberté d’expression pareillement
encadrée de tabous, livrée à l’appréciation,
au bon vouloir des médias, de la confrérie de l’Edition,
étranglée par l’argent, par les frais d’un procès.
La liberté n’est que viande creuse pour le troupeau rationné
en loisirs, rationné en argent, contraint de se lever de bon
matin, enrôlé pour couvrir prioritairement à cent
pour cent les besoins de clans privilégiés et participer,
contre son gré, au combat contre l’abondance afin de sauver le
profit.
Langage insolite, déroutant pour HAYEK et ses fans auxquels ce
genre de réflexions devrait ouvrir les yeux. Il leur reste à
se pencher sur la formule d’un socialisme à monnaie de consommation
mieux en mesure que ne le sont les socialismes à enseigne et
toutes formes de libéralisme, de séduire l’ensemble du
corps social, salariés et non salariés, solidaires pour
accueillir l’abondance, sachant s’en distribuer les fruits (2).

(1) Philippe NEMO, Ed. P.U.F.
(2) Cf : L’AN 2000, une révolution sans perdants (H. MULLER)
PLON (1965).
Le Manifeste communautaire (d°). Les Cahiers de la Quinzaine (1968).