Je remplace Eric Hthonius

par  P.-N. ARMAND
Publication : février 1977
Mise en ligne : 17 mars 2008

 [1] Ma Mère n’ayant aucun lien de parenté avec la Duchesse d’Uzès, ni mon Père avec les Rohan- Rohan, on me mit comme interne dans un pensionnat. J’avais douze ans et, pensionnaire à temps complet, j’étais plus heureux qu’au chômage partiel. J’étais un élève studieux de 11e classe, comme nous disions alors pour désigner le-Cours Moyen 2e année, classe qui mettait un terme définitif aux brillantes études des entants de la Patrie dont les parents républicains n’avaient pas les moyens de solder les études en plus des frais de la soupe que nous avions le droit de manger, s’il y en avait dans notre assiette.

Une économie en circuit fermé

Par la force des choses, nous vivions en parfait système égalitaire : même nourriture, mêmes vêtements, literies identiques, équipements scolaires parfaitement semblables, etc. Si un privilège naissait chez l’un de nous, il ne tardait pas à se perdre grâce au troc ancestral : « Donne-moi tes gants, je te file 10 bâtons de choc. » Pour les réticents, il y avait en outre le procédé impérialiste «  Donne-moi ça, ou je te casse la gueule », qui avait pas mal d’adeptes.

Rentrée en classe peu ordinaire

Ce matin-là, les 32 garçons s’alignaient docilement le long du mur, près de la porte close, attendant que le « Maître » l’ouvre pour gagner calmement sa place. Mais le Maître ouvrit un battant seulement. Puis il interposa son bras. Etonnement interrogatif. D’ordinaire, nous entrions d’emblée, autant que le débit des deux battants ouverts le permettait. L’instituteur ne fit pénétrer qu’un seul élève, et, désignant Berteaux, qui cumulait les fonctions de polytechnicien en germination et celle de succédané de l’autorité académique, il lui dit « Tu ne laisseras entrer que celui dont je te crierai le nom. »...
Entrant en classe le dernier, je fus accueilli avec un formidable éclat de rire. J’ai même eu l’impression que Berteaux riait... J’étais paralysé, visiblement j’étais la cible ; le comique-record c’était moi. Mais pourquoi ?
Et ce fut la révélation ! A gauche, en retrait de la porte, sur le pupitre des deux cancres s’amoncelait un invraisemblable matelas de papiers coloriés, soigneusement découpés et... tous rédigés de ma main. La pyramide avait bien 50 centimètres d’épaisseur.

Ecolier Lydien, je réinvente la monnaie

Notre société autarcique et troquiste m’avait un beau jour paru terne et étriquée. J’avisais de l’animer. Sur des dossiers de cahiers usagés, je dessinais un billet de banque, puis un second, puis d’autres. Pour lancer l’opération, je les distribuais à mes amis. Cela se répandit. Le succès dépassa les espérances. Tout le monde en voulait. L’ère du troc était close, celle de la canonnière aussi. On commerçait. Combien ton sac de billes ? Réponse 50 F. Marché conclu.
Comme Guizot m’avait dit qu’il fallait m’enrichir, je ne mettais un billet en circulation qu’en contrepartie d’un bien correspondant : mouchoirs, livres, journaux, savonnettes, canifs, pinceaux, etc. Les copains faisaient de même. En sorte qu’en quelques semaines certains avaient des kilos de papiermonnaie et les autres des greniers de choses hétéroclites.
Instituteurs et surveillants, intrigués par nos conciliabules qui avaient pris le pas sur les bagarres et autres occupations habituelles, connurent vite la financière réalité. Ils prirent le parti d’en sourire, nous voyant, peut-être avec satisfaction, devenir adultes, et, de plus, l’ordre public n’était pas troublé.
Il faillit l’être par ma protestation indignée !
Des faux-billets circulaient ! Un Bojarski [2] au petit pied avait eu l’audace de s’établir à son compte. La canaille imitait ma signature. La Cour de Cassation, en l’occurence le Directeur, trancha en ma faveur en prétextant du droit du premier occupant, relevé dans le Jus publicum romain, dit- il (ou à peu près). Désormais, je devais seul battre monnaie. J’étendais aussitôt mon champ d’action, fort de mon pouvoir régalien. Pour un billet de 100 F je m’étais procuré un petit Larousse où une Table donnait la mercuriale de toutes les monnaies mondiales. Je me mis à pondre des Marks, des Dollars, des Livres, des Lires ou des Pésétas. Toujours avisé, j’évitais soigneusement le Sucre bolivien, monnaie fondante par excellence. Je devins aussi cambiste. Chaque fois que s’échangeaient des Roupies contre des Florins on était bien obligé de venir consulter la cote sur mon Petit Larousse. Cette consultation m’autorisait à prélever au passage un petit chouïa.
Ces rôles superposés et enrichissants me placèrent rapidement à la tête de la fortune la plus considérable de notre territoire. Ambition et convoitise s’emparèrent démoniaquement de mes ex- camarades.

Les classes dépossédées sont mécontentes

Le « lumpen-proletariat », comme disait Karl, me regardait de travers. J’appréciais vivement la règle de « l’argent appelle l’argent ». Mais redoutant de me voir lyncher par ces individus sans aveu, je jugeai expédient de m’entourer de gardes du corps, mercenaires du capital, prêts à tout. Je les payais sur ma cassette personnelle. Ils refusèrent d’ailleurs une création faite spécialement pour eux les Deniers. Quelques Maravédis firent leur affaire, ainsi je ne fus pas passé à tabac, ni aux pertes et profit.
Mais, on ne s’amusait plus comme au début. J’avais tout, ou presque tout, de la masse monétaire. En face, plus personne n’avait rien à offrir. On pouvait envisager de les faire travailler, mais l’absence d’usines se faisait cruellement sentir.
J’étais perplexe. Mes réîtres étaient dépourvus de matière cervicale. En jouant aux cartes avec eux, la solution m’apparut géniale. Lorsque l’un de nous avait, à Bataille ou à Mistigri, raflé toutes les cartes, pour que la distribution continue, il fallait procéder à une nouvelle donne, redistribuer les cartes.

Réinjection de crédits dans le système

Aussitôt, je sortis mes billets de mon Fort Quenocsse et les éparpillais à tort et à travers. Les sourires réapparurent, les rancoeurs disparurent et le commerce reprit. Par la suite, j’appris qu’un certain Delano Franklin m’avait honteusement imité, baptisant ça « New Deal », je ne sais pourquoi. Il devait ainsi distribuer des Dollars à 11 millions de chômeurs amerloques avant de les viriliser en 11 millions de GI’s.
Bref, pour en revenir à ma salle de classe, je fus contraint de vider mes poches. En un instant des millions de Francs français, suisses, belges, luxembourgeois, de Couronnes anglaises, danoises, suédoises, etc., furent jetés en vrac sur la table de Delannoy et Vicard qui ne virent jamais autant de numéraires de toute leur existence besogneuse.

Un sombre mercredi

Ainsi s’écroula une remarquable hégémonie financière. Comme nous étions la veille d’un jeudi, ce fut mon Black Wednesday personnel.
Je songeais à m’enfuir à Vaduz ou à jouer à la roulette russe mais comme le glorieux Certificat d’études primaires était imminent, je l’affrontais et enlevai avec facilité mon premier et dernier titre universitaire.
Lorsque je quittais la Pension, le Directeur m’assura : « Je n’ai pas d’inquiétude pour votre avenir. Vous serez financier ». Le cher homme se trompait à peine. Je débutai en qualité de savetier.


[1Les numismates modernes attribuent au Lydien Éric htonius, l’invention de la monnaie, 700 ans avant notre ère.

[2Faussaire remarquable et contemporain.


Brèves

12 avril - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.