Avec la culture, sauver l’espèce humaine

par  A. KASTLER
Publication : février 1977
Mise en ligne : 17 mars 2008

Avec la mesure, et la prudence qui conviennent à un scientifique, je dois exprimer mon pessimisme à l’égard de l’avenir de l’espèce humaine, compte tenu des attitudes actuelles des gouvernements...
II n’est pas besoin d’être grand clerc ni d’être érudit en matière de prospective pour comprendre que l’espèce humaine court à son suicide. Lorsque les deux grands, les Etats-Unis et l’Union Soviétique, ont proposé il y a quelques années aux autres nations un traité de non-prolifération des armes nucléaires, ils se sont moralement engagés dans la voie du désarmement. Cet engagement n’a pas été tenu car qu’ont-ils fait depuis ? Malgré les entretiens de Genève qui traînent depuis des années, malgré la rencontre de Vladivostok, ils n’ont fait qu’institutionnaliser et intensifier la course aux armements.
Pendant que nous discutons culture, les ÉtatsUnis d’Amérique fabriquent chaque jour trois bombes à hydrogène pour maintenir l’équilibre de la terreur et l’Union Soviétique en fait autant. Ces bombes serviront à armer des vecteurs à têtes multiples. Des centaines de sous-marins armés de ces vecteurs sillonnent-constamment les mers en attendant l’ordre de tirer...
Pendant que continue cette course démentielle, défi à la morale dénoncé par Albert Schweitzer, mais défi aussi de plus en plus à l’intelligence humaine, un autre processus domine l’avenir de notre espèce sur la pla-nète terre  : l’explosion démographique...
Il est de notre devoir de pousser un cri d’alarme. Les dépenses militaires des nations du globe atteignent cette année 300 milliards de dollars par an : c’est une somme immense qui représente un potentiel énorme de travail humain. A côté de cela, le budget annuel de l’Unesco est de 80 millions de dollars, soit trois millièmes de cette somme. Autrement dit, si toutes les nations - y compris celles du Tiers-Monde - acceptaient de réduire de 1 % leur budget militaire, cela permettrait de multiplier par trente le budget de l’Unesco. Voilà une comparaison qui montre combien dérisoire est l’effort fourni par lés nations nanties pour promouvoir l’éducation, la science et la culture et quel effort elles font par contre pour développer les moyens de destruction.
J’affirme qu’il serait scientifiquement possible de changer cette situation. Et dans mon pessimisme, j’ai tout de même aperçu une lueur d’espoir lors d’un voyage que j’ai fait au Mali il y a trois ans, à l’initiative de l’Unesco. Je m’y étais rendu pour présider la soutenance des premières thèses de recherche qui avaient été faites par de jeunes physiciens à l’Ecole Normale supérieure du Mali que l’Unesco a créée. J’ai vu là un bâtiment dont la moitié avait été construite avec des crédits venant des États-Unis, l’autre moitié avec des crédits venant de l’Union Soviétique. J’ai rencontré des étudiants qui venaient l’un de Pologne, un autre de Yougoslavie, deux de France, un d’Écosse et un du Canada. J’ai été très réconforté de voir que des personnes appartenant à des systèmes idéologiques opposés sont capables d’oeuvrer ensemble pour aider un pays du Tiers-Monde. Que ne pourrait-on faire si l’on pouvait décupler, si l’on pouvait centupler cet effort ! Et je dis que scientifiquement et techniquement c’est possible. J’ai parlé tout à l’heure de la réduction de 1% des budgets militaires, eh bien, il ne serait pas déraisonnable de proposer 10 %. Je crois qu’une telle réduction des budgets militaires ne réduirait aucunement la sécurité des pays développés et qu’elle permettrait en l’espace d’une génération de changer totalement la situation des pays du Tiers-Monde, de promouvoir l’agriculture, de développer les sources d’énérgie parce que ces pays sont pauvres en énergie fossile mais riches en énergie solaire, et l’énergie solaire c’est l’énergie de l’avenir, sans pollution, inépuisable. On pourrait donc changer totalement l’avenir de l’humanité si on le voulait ; l’obstacle n’est pas d’ordre scientifique et technique, il est uniquement d’ordre psychologique et social. C’est un changement radical de l’attitude des gouvernements mais d’abord de l’attitude des opinions publiques dans nos pays qu’il s’agit de provoquer. Et c’est à nous, intellectuels, de travailler dans ce sens si nous voulons que ce nouvel ordre économique et social s’établisse et que les hommes sur notre planète puissent survivre...

(1) Extrait de l’article d’Alfred Kastler «  Suicide ou survie ? » Le défi du siècle », publié dans CULTURES, III, 4 (1976). Publié avec l’autorisation du Pr. Kastler et celle de l’Unesco.


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