L’utopie fourre-tout

par  J. AURIBAULT
Publication : octobre 2000
Mise en ligne : 16 juin 2008

Le Magasine Littéraire de mai 2000, consacré à la “Renaissance de l’utopie”, publie un
entretien de Bernard Fauconnier avec Jean-François Revel, à l’occasion de l’édition de son
dernier essai La grande parade. J-F Revel y déploie ses talents de polémiste jusqu’à déclarer
que « les utopistes proposent des sociétés totalitaires ». On connaissait déjà les positions
de ce « grognard sourcilleux du libéralisme intégral », mais dans sa croisade (un peu
ringarde !) contre le communisme, il persiste et signe : « le communisme est la seule utopie
qui ait été réellement appliquée. » Enfin il radicalise sa diatribe, en affirmant que les utopies
de Platon, Campanella, Fourier, construisent des sociétés totalitaires. Face à cette Grande
parade d’un journaliste qui figure parmi les esprits influents de l’intelligentsia parisienne,
la GR-ED ne pouvait rester silencieuse. D’autant qu’était paru, dans Le Monde du 22 juin
1999, un article de Bernard Kapp, intitulé “Jacques Duboin, le dernier des utopistes”.
Ceux qui pensent que le libéralisme fait un peu trop main basse (et invisible !) sur
la société, sont-ils des utopistes aux penchants totalitaires ?

Depuis quelques années on assiste à une résurgence
du mot utopie. Il a servi, et sert encore,
de “fourre-tout” aux littérateurs, philosophes,
sociologues, économistes ou politologues. Sont classés
sous cette étiquette commode
des faits ou des aspirations
sociales disparates. On
qualifie d’utopiques aussi bien des revendications
sociales jugées exagérées que des projets politiques
ou des théories économiques. Les expressions “utopie
communiste, marxiste, socialiste, fasciste ou
libérale” fleurissent dans les polémiques. Depuis son
invention par Thomas More, l’utopie est devenue un
« vieux mot prostitué », comme démocratie, socialisme,
humanisme, ou plus récemment éthique. Pour
certain, ce mot peut avoir une connotation négative
ou péjorative (projets chimériques, irréalistes, ou
dangereux pour un J-F Revel ! )Pour d’autres, il porte
l’espoir d’une nouvelle orientation politique, économique
ou sociale [1].

Une société sans utopies est une société passive, pas encore véritablement humaine. Toute communauté humaine se doit de proclamer son objectif et de commencer de s’en approcher.
Albert Jacquard.

Tentons ici d’éclairer notre lanterne par un bref
retour sur l’origine de l’utopie, puis de comprendre
pourquoi ce mot alimente encore tant de controverses
aujourd’hui. Enfin, si notre approche nous a
permis de dégager une idée suffisamment précise de
l’utopie, peut-être pourrons-nous prendre position
par rapport à ce pur produit (non marchand !) de
l’imaginaire social et culturel.

 Préhistoire de l’imaginaire utopique

Les historiens contemporains situent les sources de
l’utopie au Vème siècle avant l’ère chrétienne (mais
ni le mot ni un concept équivalent
n’existaient encore). On cite
Hippodamos de Milet, architecte,
qui proposa de reconstruire la ville
(détruite) de Milet selon une
conception en damiers, donnant le
cadre urbain de l’organisation politique
et favorisant ainsi un nouvel
ordre social. Il ne s’agissait que
d’images (nous dirions maintenant
de plans d’urbanisme), peut-être
accompagnées de descriptions ou
de commentaires (?).

En 1516, T. More dans Utopia, préconisait de réduire la journée de travail à 6 heures (ce qui représentait moins de la moitié du temps de travail des ouvriers et laboureurs de son époque). La semaine étant alors de 6 jours ouvrés, il proposait donc la semaine de 36 heures ! Compte tenu des gains de productivité en presque 5 siècles, la Loi des 35 heures n’offre finalement qu’un bonus d’une heure par rapport à l’utopie de Thomas More. Mme Aubry pouvait mieux faire !

Avec La République ou Les Lois, de
Platon, on peut déceler certaines caractéristiques
d’une utopie, mais on est encore loin d’une oeuvre
comparable à l’Utopia de Thomas More. Les historiens
et philosophes débattent encore aujourd’hui
sur la relation entre les deux
livres de Platon… Les Lois, en
particulier, projettent une théocratie
idéale et décrivent un État auquel Platon se
résigne, faute de trouver les bons philosophes-rois
qui devaient gouverner dans La République.

Il parait toutefois bien audacieux de rapprocher
Platon de Thomas More, Campanella ou Fourier,
comme le fait J-F Revel, pour affirmer que « l’utopie,
c’est la construction a priori, antérieurement à
toute application de la réalité, d’un modèle complètement
achevé, et appliqué dans ses moindres
détails, d’une société parfaite ».

En effet, il semble bien que Platon se soit inspiré, en
partie, de Sparte (donc pas de construction ex nihilo),
et que La République n’était pas écrite pour “un
nulle-part” (comme l’Utopia de Thomas More). Par
deux fois il vint en Sicile pensant influencer Denys
Ier puis Denys II, pour tenter d’instaurer un État dirigé
par des philosophes, auquel aspire la République.
Mais, le tyran Denys Ier ayant instauré un régime
totalitaire, Platon fut incarcéré et vendu comme
esclave à Égine. La seconde tentative auprès de
Denys II n’eut pas plus de succès et Platon se retrouva
à nouveau prisonnier (politique). Aussi, pour ce
qui est de l’assimiler aux constructeurs « d’une
société totalitaire dès l’élaboration du modèle intellectuel
 », J-F. Revel fait-il preuve d’un traditionalisme
de pensée navrant. Il adopte l’esprit de Karl
Popper qui, dans un pamphlet, associe Platon aux
pires formes de la pensée réactionnaire. Et Popper
prône une société ouverte (encore une utopie libérale ?),
opposée à la fermeture de la cité platonicienne.
Ce n’est pas parce que le totalitarisme, le corporatisme,
et l’élitisme se sont réclamés indûment de
Platon qu’il faille suivre Karl Popper dans son rationalisme
critique de Platon, et sous prétexte de « libéralismes
politique et idéologique [2] ».

Qui peut prétendre interpréter, avec certitude, la
pensée grecque dans l’état actuel de nos connaissances
fragmentaires de l’Antiquité ? Les oeuvres de
Platon n’ont-elles pas inspiré plus d’idéologies que
d’utopies ?
Avec notre perception actuelle de la société, La
République est-elle finalement une utopie ou un
paradigme (un modèle) ? Pour ma part, des
recherches faites sur cette époque je n’ai acquis
qu’une seule conviction : les inventeurs d’un nouveau
genre littéraire, le récit d’utopie, ont repris,
semble-t-il, le vieux rêve d’une société parfaite qui
imprégnait la culture occidentale gréco-romaine. Et
les certitudes de J-F. Revel me paraissent bien hasardeuses.

 Genèse de l’utopie littéraire

Né de l’imagination de l’anglais Thomas More, le
mot utopie a été forgé à partir du pseudo-grec ou,
privatif (non) et de topos (lieu), donnant l’expression
“en aucun lieu”. Mais ce néologisme (à
l’époque) était et reste ambigu : le préfixe u pouvant
s’entendre aussi bien pour le grec ou (non), et l’utopie
est alors un “non lieu”, que pour le grec eu, et
dans ce cas devient “bon lieu” (l’utopie devenant
alors une eutopie). Pour lever cette ambiguité
Thomas More, écrivant à Erasme, précisa qu’il ne
s’agissait pas d’un eu-topos (pays heureux), mais
d’une U-topia (en latin : Nusquama), « d’un pays de
nulle part ».

More inaugure par ce récit la tradition utopiste.
Après une critique des pratiques judiciaires des États
européens du XVIème siècle, de la politique de
conquête de l’Angleterre et des désordres économiques
et sociaux en résultant, il transporte le lecteur
dans l’Ile d’Utopie où il propose son idéal de
justice sociale et d’ordre moral. Nous sommes dans
un pays imaginaire où un gouvernement idéal règne
sur un peuple heureux, hors du temps (les commentateurs
ont créé, par la suite, un nouveau néologisme,
qui fleurit dans la presse d’aujourd’hui :
« l’uchronie » !). C’est sans doute, cette ambiguité initiale,
qui s’est perpétuée jusqu’à nos jours, créant
une confusion sur la signification du mot utopie, utilisé
actuellement à tort et à travers [3].

 Les utopistes fondateurs

A cette “Utopia” fondatrice on peut rattacher l’abbaye
de Thélème (où Rabelais porte l’utopie à son
extrême), la Cité du soleil de Campanella, mais
aussi Robinson Crusoé de De Foë (l’univers d’un
seul homme, mais qui reconstitue la société avec
Vendredi) ou Les voyages de Gulliver (où Swift
décrit des mondes imaginaires, mais qui sont des
miroirs de certains aspects de la société de
l’époque).

Alberto Manguel [4] s’étonne du fait que les utopies de
More, De Foë et Swift soient nées en Angleterre,
pays traditionnellement pragmatique : « Je ne saurais
expliquer pourquoi les trois utopies exemplaires
sont toutes anglo-saxonnes ». Cet apparent paradoxe
trouve sans doute son origine dans l’histoire même
de l’Angleterre aux époques où vécurent ces écrivains.
Il n’est pas inutile de rappeler le contexte de
leur écriture, car il éclaire aussi le pourquoi des origines
de ces fictions politico-sociales :

— Thomas More, homme politique et humaniste, fut
d’abord dans l’opposition au roi Henri VII
(monarque autoritaire !),
puis chancelier sous Henri
VIII (le roi aux six épouses,
dont deux furent exécutées
sur ses ordres ; rappelezvous
Barbe-bleue !). More,
en désaccord avec son roi,
pour ses moeurs et sa politique
guerrière, fut emprisonné
puis exécuté.

— De Foë subit aussi les
conséquences des pouvoirs
dictatoriaux : arrêté à la
mort du roi Guillaume III et
exposé au pilori, il n’échappa
à la mort qu’en faisant
allégeance à la reine Anne
Stuart.

— Enfin, Swift, romancier,
poète et pamphlétaire de
l’époque de De Foë, ayant
déplu à la reine Anne, dû
s’exiler en Irlande. C’est là
qu’il écrivit les voyages de
Gulliver, satire de la société
anglaise, mais aussi de la
civilisation de son époque.

N’en déplaise à J-F. Revel, le totalitarisme était-il
dans les oeuvres de nos trois utopistes ou dans la
politique des monarques anglais autoritaires et sanguinaires
 ? On peut très bien comprendre qu’après
avoir tenté de combattre les politiques dominantes
ils se réfugièrent dans l’imaginaire, et sans faire
“table rase” du passé ou du présent, mais en glissant
leurs messages dans des récits à caractère politico-
social.

Pour être des créateurs d’un genre littéraire nouveau
(l’ancêtre des fictions contemporaines), ces trois
écrivains proposent des visions si différentes que
l’on devrait parler des utopies, plutôt que de l’utopie.
Pour Thomas More, il s’agit de construire une
société idéale, pour De Foë de reconstruire une nouvelle
société avec les outils anciens, enfin pour
Swift, nous sommes en présence d’une contre-utopie.
cette contre-utopie qui consiste à exagérer certains
aspects négatifs de la société (effet de miroir
déformant) se retrouvera plus tard chez Huxley et
Orwell, notamment.

 L’histoire de l’utopie reste à découvrir

La Bibliothèque Nationale de France nous a proposé
cette année une exposition sur le thème de l’utopie.
M-L Duboin en a fait un compte rendu critique
très pertinent [5]. J’ajouterai à ses commentaires que
cette présentation de l’utopie était à l’image des
expositions officielles, du style grand bazar de la
culture. Belle présentation (“clean”), documents
nombreux mais contestables quant à leur rapport
direct avec le thème ; enfin les commentaires étaient
indigents. L’idée directrice était semblable à celle du
petit livre de Georges Jean [6] : présentation qui se veut
pédagogique, mais ne décrit que l’apparence, sans
souci réel d’approfondissement, comme si vous
vouliez expliquer la foi par les seules images pieuses…
Le survol de l’histoire des utopies que nous proposons
ici n’a pas la prétention d’être exhaustif ; il ne
s’agit que de dégager les faits spécifiques à l’imaginaire
utopique, de lire entre les lignes des présentations
“politiquement correctes”.

Il semble qu’il existe une sorte de canevas mythique
(est-ce là l’héritage grec ?) qui unit les différentes
utopies, à travers les siècles, depuis la création littéraire
de Thomas More. La parenté d’un écrivain à
l’autre, ou d’un siècle à l’autre, reste très profonde.
L’utopie est constamment un essai, par l’imagination
(ou le rêve), de se substituer à un ordre existant
et contraignant, ou lors d’événements conflictuels.
L’intention récurrente est le plus souvent de situer le
bonheur dans une terre inconnue. Sous-jacente aux
apparences, la démarche philosophique est présente
dans l’utopie, qui est en fait le cadre d’une recherche
du bonheur pour tous les hommes.

Il apparaît qu’au cours de l’histoire de l’Europe,
l’utopie s’est imposée comme un véritable besoin.
En 1602 plus de trente ouvrages principaux étaient
déjà publiés en France, Angleterre, Italie ou
Espagne. La liste est longue jusqu’au XIXème siècle
des auteurs et architectes-urbanistes considérés traditionnellement
comme utopistes. Des plus connus
retenons : Francis Bacon (La Nouvelle Atlantide),
Cyrano de Bergerac (L’autre Monde), Fénelon
(Télémaque). De grands écrivains comme Montesquieu,
Diderot, Rousseau, Condorcet, J-B Say, ont
donné leur propre vision utopique. En architecture,
depuis La Cité du soleil de Campanella, la ville utopique
se concrétise dans de nombreux projets dont le
plus remarquable sera celui de Ledoux, cité réalisée,
en partie, autour de la saline d’Arc-et-Senans.

Le XIXème siècle marque un tournant pour les utopies,
qui se succèdent rapidement. Mais elles perdent
un de leur critère initial, le “nulle part”. Elles ne
se situent plus dans un cadre imaginaire, mais en
prise directe avec la réalité des sociétés européennes,
émigrant même sur le Nouveau Continent.
Babeuf et Buanarroti, dès 1796, tentent un soulèvement
pour appliquer l’idéal communautaire des premières
utopies, mais échouent. Robert Owen en
Angleterre et Saint-Simon en France, partant de
l’analyse économique, essaient d’imaginer, mais
dans des voies divergentes, de nouvelles structures
ou un nouveau fonctionnement de la société :

— Robert Owen, après de vaines tentatives auprès
des gouvernements d’Europe et d’Amérique pour
améliorer la condition ouvrière [7], fonde en 1825 une
communauté aux États-Unis, New Harmony. Elle
durera deux ans mais sera suivie d’autres créations,
aux États-Unis et en Angleterre, qui échouèrent face
au capitalisme industriel naissant.

À l’heure où l’on débat du génome brevetable, rappelons ce que Fourier affirmait :

« Chacun, sur
l’annonce d’une
découverte, s’écrie
du premier mot, y
aura-t-il de l’argent
à gagner ? C’est
pour satisfaire ce
goût dominant que
je dois m’appesantir
sur ce qui touche au
bénéfice. »

— Les théories de l’économiste Saint-Simon, basées
sur la priorité donnée à l’ordre économique par rapport
à la politique, influenceront la pensée politique
française jusqu’à nos jours. Très près des idées
d’Adam Smith, il fit l’éloge du travail, après avoir
déclaré que la nation doit « être administrée au
meilleur marché possible ». Quand on lit que ce sont
« les artistes, les savants et les industriels » qui
doivent assurer la prospérité sociale, on se plait à rêver :
Est-ce là l’origine de ce qu’aujourd’hui certains
appellent improprement l’utopie néo-libérale ? J-F
Revel, dans sa critique des utopistes, cite Fourier
mais oublie curieusement Saint-Simon (?).

— Charles Fourier part d’un point de vue opposé à
celui de Saint-Simon, en privilégiant les facteurs
sociaux, qui doivent être pris en compte par les communautés
(“les phalanstères”, coopératives de production
et de consommation). Hélas, Fourier ne
verra jamais la réalisation de son utopie. La seule
communauté qui survivra (jusqu’en 1968 !) fut celle
de Godin, fabriquant les fameux petits poêles à bois
populaires (et dans une société de production, si peu
totalitaire, on parlerait aujourd’hui de relations professionnelles
conviviales !).

 Confusion récurrente entre UTOPIE et IDÉOLOGIE

Ce survol de l’utopie s’arrête volontairement à l’aube
du XXème siècle, car ce siècle ayant été celui de
la plus grande manipulation des mots, l’utopie n’a
pas échappé aux actions subversives de la société du
spectacle. Ce qui paraît plus surprenant, c’est qu’aujourd’hui
encore les idées reçues continuent de circuler,
colportées par des journalistes qui n’ont pas
peur d’écrire : « utopie, épopée humanitaire et sanglante
 », rejoignant ainsi l’opinion de J-F. Revel. Où
et quand s’est déroulée ce film à peplum ? Bien évidemment
en URSS et tous pays marxistes confondus [8].
Le responsable de cette conception erronée de l’utopie
est sans aucun doute Marx lui-même. D’après
lui, les utopistes ont été positifs lorsqu’ils ont
démontré la supériorité de la communauté des biens
sur la propriété privée. Mais il sélectionne les bons
utopistes : Saint-Simon et Victor Considérant, qui,
d’après le sociologue Gurvitch, auraient inspiré le
Manifeste du Parti communiste. Comme l’écrit Jean
Servier [9] : « Il est vrai que ni Thomas More, ni
Campanella, ni Cyrano de Bergerac, ni Rabelais et
son abbaye de Thélème, ni Fénelon, ni Swift, ni Say
n’ont inspiré Marx. »

Même Pascal Bruckner [10], malgré une objectivité
évidente, amalgame encore utopie et soviétisme
lorsqu’il déclare : « Je suis fasciné par les utopistes.
J’ai fait ma thèse sur Fourier et c’était déjà une critique
de l’utopie. Je me servais de Fourier pour
attaquer le marxisme… C’était opposer à l’utopie
concrète et monstrueuse du soviétisme un penseur
qui avait été décrété comme une sorte de précurseur
un peu inférieur, alors qu’il était pour ceux qui le
relisaient, le visage d’un autre monde possible. »

Il est vrai que la pensée communiste, à la suite de
Marx, a créé une confusion qui persiste aujourd’hui,
en faisant disparaître la distinction (fondamentale)
entre utopie et idéologie. Or le communisme n’est
pas une utopie, mais une idéologie, au même titre
que le fascisme, le nazisme, le franquisme, le nationalisme,
ou même le libéralisme (qui veut se justifier
par “l’ordre naturel”). Les idéologues communistes
n’ont jamais voulu l’admettre. Car personne
ne veux reconnaître la séduction d’une idéologie,
elle est toujours un concept polémique. Aussi
n’est-elle jamais revendiquée à la première personne, c’est
toujours l’idéologie de quelqu’un d’autre, elle est
l’erreur de l’autre !

Intenter un procès a posteriori aux utopistes, en les
accusant de proposer des modèles de sociétés totalitaires,
c’est vouloir falsifier l’histoire à des fins
idéologiques. S’il est vrai que les utopistes, dans un
premier mouvement, ont adopté la position de
l’homme révolté de Camus (« Un homme qui dit
non… les choses ont trop duré, jusque là oui, audelà
non »), leurs créations n’ont pas inspiré
Mussolini ou Hitler. Comme l’écrit Camus :
« Mussolini et Hitler ont sans doute cherché à créer
un empire et les idéologues nationaux-socialistes
ont pensé, explicitement, à l’empire mondial. Il
n’empêche que Mussolini se réclame de Hegel,
Hitler de Nietsche, ils illustrent dans l’histoire
quelques unes des prophéties de l’idéologie allemande.
À ce titre ils appartiennent à l’histoire de la
révolte et du nihilisme ». De même « Marx est à la
fois un prophète bourgeois et un prophète révolutionnaire.
Le second est plus connu que le premier.
Mais le premier explique beaucoup de choses dans
le destin du second. Un messianisme d’origine chrétienne
et bourgeoise, à la fois historique et scientifique,
a influencé en lui le messianisme révolutionnaire,
issu de l’idéologie allemande et des insurrections
françaises. »

 Utopie et idéologie = deux expressions de l’imagination sociale et culturelle.

En fait, on ne peut continuer de débattre de l’utopie
sans poser l’hypothèse qu’il existe une polarité entre
l’idéologie, objet de la sociologie ou de la politique,
et l’utopie, étudiée par l’histoire littéraire.

Paul Ricoeur, repartant de cette hypothèse formulée
par Karl Mannheim dès 1929, a poussé l’analyse en
montrant que l’approche de l’utopie, prise isolément,
n’était pas pertinente. La corrélation établie
par P. Ricoeur [11] entre l’idéologie et l’utopie permet
de mieux comprendre pourquoi il existe « un versant
positif de l’une et l’autre notion. » La clé de compréhension
réside dans les pratiques imaginatives.
L’idéologie est une image déformée du réel (c’est le
versant conservation de l’imagination), l’utopie
débouche sur un “non-lieu” qui fait disparaître ce
réel (mais est le versant invention de l’imagination).
Pourquoi ? Parce que la reconnaissance du semblable
(qui fait de tout homme mon semblable) ne
surgit qu’à partir des pratiques imaginaires telle que
l’utopie et l’idéologie. Bien que l’imaginaire collectif
soit illusion, le propre des fictions est de créer un
monde, c’est selon Paul Ricoeur « le paradoxe de
l’imaginaire social. »

En fait, « si l’on creuse en profondeur, on atteint le
niveau du pouvoir ». Car là où l’idéologie légitime
l’autorité existante, l’utopie sape cette même autorité.
L’utopie est non seulement une alternative à
l’ordre existant, mais elle révèle le fossé qui existe
(en permanence) entre les exigences de l’autorité
(des pouvoirs quels qu’ils soient) et les revendications
des citoyens envers le système de légitimité.
En définitive, l’idéologie et l’utopie, ces deux
expressions de l’imaginaire (qui constituent la vraie
réalité sociale), ne peuvent être dissociées « la fonction
la plus positive de l’idéologie est l’intégration,
le maintien de l’identité d’une personne ou d’un
groupe ; la fonction positive de l’utopie est l’exploration
du possible. En tant que possible, l’intention
utopique est de défier et de transformer l’ordre présent.
 »

Ce n’est qu’à ce niveau qu’on peut distinguer les
utopie chimériques des utopies possibles. Et Paul
Ricoeur de conclure : « L’idéologie est, en fin de
compte, un système d’idées qui devient obsolète
parce qu’il ne peut venir à bout de la réalité présente,
alors que les utopies sont salutaires uniquement
dans la mesure où elles contribuent à l’intériorisation
des changements. »

 L’utopie en marche

Dans L’idéologie et l’utopie Paul Ricoeur résume quelques unes des propositions concrètes de Fourier (1829), qui sont d’un réalisme étonnant pour des distributistes (“utopiques”, selon certains) : « son programme d’émancipation des passions repose sur l’hypothèse de l’abondance (c’est peutêtre en raison de cette hypothèse que la voix de Fourier est si bien entendue par certains courants actuels). Fourier voulait un ordre industriel plus productif, et il se préoccupait également du bien-être des pauvres. Sur ce dernier point, il avait des idées tout à fait personnelles  : il promouvait, par exemple, la notion d’un revenu minimal décent et avançait l’idée d’un droit au travail, idée qui n’avait pas encore été admise en France. »

Sa définition de l’organisation
du travail vaut bien
celle qui conduit à l’actuelle
flexibilité de l’emploi :

« Il lança également l’idée
que les travaux devraient
être alternés, proposition
assez proche de la conception
marxiste d’une vie dans
laquelle nous ferions plusieurs
choses dans la même
journée. Les postes de
travail doivent être mobiles
en sorte que personne ne
devienne le robot d’une
seule tâche. Fourier a
inventé une manière très
précise de réaliser cette
organisation du travail en
combinant le libre choix
avec la rotation obligatoire.
 » La caissière d’Auchou
serait-elle contre une telle
proposition ?

C’est devenu un poncif que de proclamer la
fin des idéologies et certains prétendent
même que cela implique la fin de l’Histoire.
Ces déclarations, absconses pour le commun
des mortels, sont enveloppées d’une telle
brume médiatique qu’on y perd ses repères.
Admettons que les idéologies ne fassent plus
recette (je n’en suis pas du tout convaincu
quand on assiste à la résurgence de mouvements
néo-nazis…), que reste-il alors aux
deux tiers pauvres de la planète pour espérer
une condition de survie tolérable ? Face à la
globalisation rampante, il n’y a pas de troisième
voie, mais selon le point de vue de
J.Habermas, il ne reste que « l’utopisme
comme médium non suspect au moyen duquel
on peut projeter des possibilités de vies alternatives.
 » Sans qu’on n’y prenne garde (et
c’est sans doute ce qui alarme J-F Revel et
Cie), l’utopie créatrice est déjà en marche.
Elle ne rêve pas d’un ailleurs inaccessible,
d’une cité parfaite, d’une société idéale. Elle
tente de combattre les misères du moment
dans la défense des droits à l’emploi, au logement,
à la santé, au savoir. Aucune ambition
totalitaire dans ses manifestations ou ses
revendications, elle la laisse à l’idéologie du
libéralisme marchand. L’utopie, porteuse de
ce qu’Ernest Bloch appelait le principe d’espérance,
par sa fonction critique et son rôle
moteur dans l’anticipation créatrice, doit permettre
d’effectuer le choix pour le XXIème
siècle entre de nouvelles idéocraties, issues
de la société globale marchande et des sociétés
où l’humanité entre comme concept politique
fondamental. Comme l’a dit si bien A.
Jacquard [12] : « Aujourd’hui, l’appel à l’utopie
est la conséquence de la lucidité. En cette fin
du XXème siècle, nous sommes obligés de
constater que toutes les conditions de la vie
des hommes sur notre petite planète viennent
de se modifier. Il est clair que la poursuite de
la croissance de notre consommation des
biens non renouvelables nous conduit à un
suicide collectif… Il faut tenter de définir une
nouvelle façon de vivre les uns avec les
autres. »


[1Dans le magazine
Marianne de juin 1997,
Philippe Petit intitulait
son article « ll faut
réhabiliter l’utopie »

[2Mais attendons
la parution de l’étude de
A.Neschke-Hentschke
consacrée à l’histoire du
platonisme dans
l’Antiquité, qui avance
la thèse surprenante selon
laquelle Platon serait
l’ancêtre du droit naturel
moderne !

[3Lu dans
les revues de mode ou
de “culture week-end” :
l’utopie vestimentaire,
les sports utopiques,
l’utopie communicative
(des banquets, sans-doute),
enfin le clou :
« l’utopie éthique de la
cyberculture » !!!

[4Magasine Littéraire,
N° 387, mai 2000.
A.Manguel est l’auteur
du Dictionaire des lieux
imaginaires.

[5Voir
GR-ED N° 999,
mai 2000, p.2.

[6Voyages en utopie,
Découverte Gallimard.

[7Son intention était
de fonder une protection
internationale du travail,
un siècle avant son début
de réalisation.
Voilà une utopie sociale
généreuse et bien sympathique,
sans aucun esprit
de totalitarisme !

[8Vous n’avez pas encore lu
le Livre noir du communisme
 ? Consultez
www.Comm.com.

[9L’utopie,
Collection Que sais-je ?,
N°1757.

[10Magasine Littéraire,
N°389, p. 26
juillet-août 2000.

[11Paul Ricoeur,
L’idéologie et l’utopie,
Seuil, La couleur des idées,
Cours de l’Université Columbia.
Paru aux États-Unis
en 1986, et en France
seulement en 1997 !
Serait-il non-conformiste ?

[12Albert Jacquard,
Petite philosophie à
l’usage des
non philosophes
,
Livre de poche.