La relève est là !

par  M.-L. DUBOIN
Publication : décembre 2012
Mise en ligne : 19 mars 2013

« La relève est là et croyez-moi, l’alternative est prête ! ». Tels sont les termes choisis par Danielle Mitterrand pour être placés en exergue de son dernier livre, publié aux éditions de l’aube. Et, effectivement, parmi très nombreux “nouveaux résistants” qui ont eu la chance de côtoyer une aussi exceptionnelle personnalité, beaucoup étaient venus, ce 23 novembre, et parfois de très loin, participer au colloque intitulé “Sur les pas de Danielle Mitterrand”, organisé à Paris par la Fondation France- Libertés qu’elle a créée en 1986.

Un trop petit nombre d’entre eux a pu s’exprimer, mais je tiens à témoigner à quel point ce fut revigorant d’entendre rappeler par ceux qui en furent témoins son combat auprès de minorités ethniques, Kurdes ou Sahraouis, Tchétchènes, roms ou Tibétains… les sans voix et sans droits. On souhaite donc que cette commune admiration pour une femme à la fois si résolue et si discrète, soit un lien solide pour que se poursuivent, avec un même objectif et autant de courage, les actions qu’elle a engagées.

Car son combat, c’est bien le nôtre, comme en témoigne ce petit livre intitulé Ce que je n’accepte pas, fait d’entretiens qui ont eu lieu l’été 2011, et dans lesquels s’exprime toute la force de ses engagements, inaltérés malgré l’approche de la mort. Elle dit, par exemple : « Le système a tellement exagéré dans la démesure, il a tellement pressuré non seulement la vie, les richesses humaines, mais aussi les richesses naturelles, qu’il existe aujourd’hui un mouvement qui dit :“halte-là, ça suffit !“ Ce mouvement, j’y ai travaillé toute ma vie, même quand François était au pouvoir.

Lorsque j’étais toute petite, ma mère me disait déjà :“Arrête de protester”.
Aujourd’hui encore, on me dit : “Vous êtes trop radicale”. Je réponds : “Il faut l’être”. »

Avoir le courage d’être “radical”, c’est d’abord avoir celui de raisonner. Comme son père le lui avait conseillé en lui répétant : « Ne prends pas pour argent comptant tout ce qu’on te raconte », elle n’a cessé d’exercer son esprit critique, même auprès de ses proches. Elle a, par exemple, ces jugements très nets au sujet de la gauche politique : « Ce n’est pas parce qu’elle a des représentants qui ne la représentent pas qu’elle n’existe plus ! » et du PS : « On peut constater que les débats entre les prétendants au pouvoir … n’abordent pas l’enjeu de la rupture avec le capitalisme qui est l’objectif à fixer pour répondre aux vœux de la population broyée par le système ». Car elle a compris que « les conditions de notre survie, de notre dignité, de notre citoyenneté sont entre les mains de puissances financières. Elles échappent totalement à notre contrôle, pour le plus grand profit d’une oligarchie que nous n’avons pas élue et sur laquelle nos n’avons aucun contrôle… Le PS parle davantage de croissance et de flux financiers que de rupture avec le capitalisme… Les droits de l’homme et le respect des peuples ne seront jamais une priorité tant que la recherche du profit à tout prix et l’accumulation de richesses seront au cœur des décisions politiques… Le libéralisme prétend que l’enrichissement sans cesse plus grand des entreprises et de leurs actionnaires entraîne des dynamiques de développement et d’enrichissement pour tous, dont les plus pauvres bénéficieront plus tard. Voici plus de cent ans que le capitalisme nous sert cette illusion— que les réalités ne cessent de démentir ». Et quand il lui est demandé pourquoi nous en sommes là, elle a ce jugement : « Les “future élites” qui sortent de nos grandes écoles et qui prennent nos destins en main… sont les plus “formatés” de nos concitoyens, conditionnés… à trouver des réponses aux questions sans avoir à réfléchir… Voyez-les vivre : ils ne peuvent pas sortir sans leur ordinateur—leur précaution, leur protection—comme d’autres sans parapluie. Ils ne créent pas, ils répètent, …ils suivent. »

Son engagement vient de loin : « Lorsque j’avais 17 ans, je rêvais d’une Europe des peuples ; mais …elle a été pervertie par ceux qui l’ont construite pour en faire une Europe économique, après avoir essayé d’en faire une Europe des armées ». Alors, quand on lui demande s’il faut faire la révolution, elle réplique : « N’est-ce pas faire la révolution tous les jours que de rétablir des vérités qui sont bafouées, de défendre des droits qui sont violés et de ne pas céder à la facilité ?… Ce que j’attends, c’est de voir se dessiner le contour du changement vers une politique du partage axée sur les biens communs du vivant, et de ne pas se satisfaire d’une “amélioration” du capitalisme qui tôt ou tard reprendrait ses droits dérivants… La satisfaction des besoins immédiats…ne doit pas nous empêcher de poser la question des vraies valeurs et de rêver d’un monde où la charité n’aurait plus de raison d’être. »

C’est la guerre de l’eau potable, à Cochabamba, en Bolivie, qui l’a convaincue de placer au premier rang de son combat la défense du statut naturel de l’eau. Danielle Mitterrand et sa Fondation se sont alors donné clairement « pour objectif de sortir l’eau de tout processus commercial », affirmant haut et fort : « Bien commun de l’humanité, l’eau n’a pas de prix ».

Son bon sens devrait être écouté par les tenants de l’économie verte (voir plus loin page 6) quand elle s’écrie : « Pourquoi, dès lors, ne pas faire payer les rayons de soleil, la gravitation universelle qui nous tient au sol, la pureté de l’air ? Non ! C’est absurde. »

Et c’est pourtant bien cette absurdité que préparent politiciens, économistes et lobbyistes qui prétendent commercialiser les services des écosystèmes, dont le plus vital est sans doute l’alimentation en eau.