Le choix de la catastrophe

par  B. BLAVETTE
Publication : juillet 2019
Mise en ligne : 16 janvier 2020

L’actualité importe peu, ce n’est que l’écume des choses ; ce qui compte vraiment, c’est les profondeurs de la mer. Bertrand Russel

Saint Pétersbourg, le 9 janvier 1905. En ce dimanche le ciel est clair, la température glaciale. Pourtant dès le matin, et en dépit du froid, une foule immense composée de tout un peuple misérable, se met en marche en direction du Palais d’Hiver. Quelques jours auparavant, à l’instigation du pope Gapone [1] , les ouvriers de la capitale russe, épuisés par une longue grève, avaient rédigé un “cahier de doléances” destiné au tsar et demandant des conditions de vie dignes. Car dans l’esprit de toute une population humble le “petit père”, entouré de courtisans corrompus qui lui cachaient la vérité, n’était sûrement pas vraiment au courant de la misère et des difficultés de ses sujets. Chacun se dirigeait donc, souvent avec femmes et enfants, vers un espoir, le tsar, pour lui demander aide et protection. Mais loin d’accueillir son peuple, Nicolas II s’est réfugié dans l’une de ses résidences d’été et, dès le début de la marche, l’armée et la police ouvrent le feu, le carnage commence. La foule s’obstine, finit par atteindre la place devant le palais pour se trouver face à des militaires impitoyables qui balayent l’espace d’un feu nourri. Ivres de carnages, certains soldats visent particulièrement les enfants… On ne connaitra jamais le nombre de victimes, mais le “dimanche sanglant” est considéré comme l’un des grands massacres de l’histoire [2]. Cette tragédie connaît un immense retentissement en Russie, les liens qui unissaient le tsar et son peuple depuis des siècles sont définitivement rompus, la révolution d’Octobre est en route. Par aveuglement, pour sauvegarder à tout prix ses privilèges, la noblesse russe pousse le pays vers un maëlstrom qui fera des millions de victimes, elle fait ce jour-là le choix de la catastrophe.

Berlin, le 20 février 1933 [3]. Il est de ces journées ordinaires où chacun vaque tranquillement à ses occupations, sans se douter que l’histoire s’accélère. Ce lundi, 24 hommes vêtus de pardessus sombres pénètrent dans le palais du président du Reichstag, Hermann Goering. Il y a là tout le gotha de l’industrie et de la finance allemande : Gustav Krupp, Wilhelm von Opel, Ludwig von Winterfeld (Siemens), Georg von Snitzler (Président du groupe IG Farben qui rassemble à l’époque BASF, Bayer et Agfa) [4], Erich Fickler (mines de charbon Gneisenau et Scharnhorst), August von Finch l’un des hommes d’affaires les plus influents de la République de Weimar et dont le père avait fondé la toujours florissante compagnie d’assurance Allianz [5] et quelques autres…. Bientôt le nouveau chancelier Adolf Hitler et Goering font leur entrée, tout sourire et amabilité. Sans préambule, en une demi-heure, Hitler annonce exactement ce que la haute bourgeoisie allemande souhaite entendre (et ce dont rêve toujours, à peu de choses près, l’oligarchie actuelle) : « en finir avec un régime faible, éloigner la menace communiste et révolutionnaire, interdire les syndicats et permettre ainsi à chaque patron d’être un Führer dans son entreprise ». Mais pour cela, le parti nazi a besoin du soutien sans faille de chaque participant, notamment sur le plan financier, afin de gagner les prochaines élections du 5 mars et installer ainsi définitivement un pouvoir absolu. Puis Hitler serre quelques mains et se retire. Dans un grand rire, Goering déclare alors que « le moment est venu de passer à la caisse », mais que chacun se rassure car si tout se passe bien il n’y aurait sûrement plus de frais électoraux à supporter dans un avenir prévisible…

Ce jour-là, le parti National Socialiste récolta près de 3 millions de Deutsche Mark, somme considérable pour l’époque. Ce jour-là, 24 magnats de l’industrie et de la finance firent le choix de la catastrophe, ouvrirent les portes de l’enfer…

Quelques années plus tard, la haute bourgeoisie française fera, pour les mêmes raisons, un choix similaire en soutenant, dans son immense majorité, le régime de Vichy, cette acceptation du pire étant à jamais symbolisée face à l’histoire par la fameuse poignée de main entre Hitler et Louis Renault [6].
On pourrait analyser de la même manière le lent glissement vers la Grande Guerre de 14-18 qui inaugura les massacres industriels de “matériel humain”.

Ainsi, tout au long du XXème siècle les classes dominantes n’ont pas hésité à engager l’humanité sur des chemins conduisant tout droit à des désastres absolus. Et tout indique que, face à l’effondrement de notre biosphère, les mêmes processus mortifères sont à l’œuvre.

La citation du philosophe anglais Bertrand Russel, placée en exergue de ce texte, s’avère alors particulièrement pertinente. En effet, dans la période charnière que nous traversons, au cours de laquelle notre espèce joue sa survie, il est crucial d’être capables, au-delà du vacarme médiatique quotidien, de discerner les tendances profondes de l’histoire et les dangers mortels qu’elles recèlent.
C’est ce qu’a tenté de faire le philosophe et sociologue Bruno Latour dans un ouvrage auquel j’ai déjà fait allusion [7]. Bruno Latour utilise la métaphore suivante : nous voyageons à bord d’un avion, soudain le commandant de bord s’adresse aux passagers « on vient de me signaler que notre aéroport de destination est impraticable, nous sommes donc forcés de faire demi-tour » ; quelques minutes plus tard le commandant reprend la parole « on me signale maintenant que l’aéroport de départ est lui aussi fermé… ». Là les passagers s’affolent, se précipitent vers les hublots, il va falloir inventer une trajectoire nouvelle qui, tenant compte de nos ressources en carburant, nous permettra de trouver un lieu où atterrir en évitant le crash.
Nous nous trouvons exactement dans cette situation.
Nous réalisons que ce “progrès” qui a permis, depuis quelques dizaines d’années, à une minorité de « consommer sans entrave » est insoutenable sur le moyen et le long termes et nous mène dans une impasse. Mais il nous est aussi impossible de retourner vers le passé car qui accepterait de remettre en cause, si peu que ce soit, cette addiction à la technologie, ce culte de la marchandise et de l’inutile qui nous ont été instillés à haute dose depuis des décennies par le complexe médiatico-publicitaire et font maintenant partie intime de nos vies ? Le drame, c’est que la prétendue modernisation a rendu le passé “ringard”, mais que, d’un autre coté, il n’existe pas de ressources suffisantes pour notre soif de « développement » infini…
Pour appréhender la gravité sans précédent de notre situation actuelle, il faut rappeler que l’histoire de l’humanité, depuis l’apparition des premiers hominidés, est en fait une histoire des migrations. Lorsqu’un territoire devenait inhospitalier (changement climatique, surpopulation, raréfaction du gibier, ennemis menaçants…) il suffisait de se déplacer, parfois à quelques semaines de marche, parfois plus loin, pour disposer de nouveaux espaces. C’est ainsi que les grecs fondèrent Marseille (Massilia), que les Vikings colonisèrent le Groënland et atteignirent le nord de l’Amérique. Plus tard, à partir de la fin du XVème siècle, les Européens vont se déverser en masse vers les immenses espaces vierges de ce même continent.
Aujourd’hui, rien de tel n’est possible, il n’y a plus d’« ailleurs », c’est la question de l’habitabilité de la planète par l’homme, dans sa globalité, qui est en jeu…

Ces faits indubitables, l’oligarchie dominante, avec son armée d’experts et de conseillers, ne peut les méconnaître. Et pourtant rien ne se passe : plutôt que d’abandonner ses croyances, le moindre de ses privilèges, la haute bourgeoisie internationale s’enfonce dans le déni, dans une étrange indifférence ou des déclarations d’intention non suivies d’effets.

Cette attitude absurde en apparence devient compréhensible si, comme Bruno Latour, on estime que « les élites ont senti dès les années 1980 ou 1990 que la fête était finie, qu’il fallait au plus vite construire des “gated communities” pour ne pas avoir à partager avec les masses(…) Devant la menace, elles ont décidé, non pas de lui faire face, mais de fuir dans un exil doré ». Mais il faut donner le change le plus longtemps possible, comme lors du naufrage du Titanic l’orchestre devra jouer sa partition hypnotique jusqu’à la dernière minute, c’est ce que l’on nomme le “greenwashing”. On pourrait se rassurer en estimant que Bruno Latour est en penseur paranoïaque qui se complait dans un pessimisme outrancier. Pourtant les signes se multiplient. Ainsi dans une remarquable interview accordée le 20/3/2019 à la chaine internet « Thinker­view » [8], Gaël Giraud, économiste en chef de la Banque Française de Déve­loppement et chargé de recherche au CNRS, déclare en substance « J’ai participé, il y a quelques mois, à un séminaire rassemblant un groupe de financiers de la City de Londres parmi les plus influents. Nous avons longuement débattu de la situation écologique. Tous étaient parfaitement informés de l’extrême gravité du problème et pourtant ils ne feront rien car cela les obligerait à remettre en cause le démantèlement de l’état providence qu’ils ont entrepris avec succès et la société profondément inégalitaire qui leur est si favorable. S’il le faut, ils déménageront vers des lieux supposés préservés dans les zones arctiques [9], la Patagonie, l’Alaska, le nord du Canada, la Suède… ». Gaël Giraud poursuit par ailleurs : « Les gigantesques mouvements migratoires de l’équateur vers les pôles, qui ont déjà débuté, vont nécessiter, pour les privilégiés, de se protéger, de s’enfermer dans ces “gated communities” qui existent déjà, notamment en Afrique, pour les ingénieurs expatriés travaillant dans les secteurs miniers. J’ai visité certains de ces villages : des murs d’enceinte de 5 mètres de haut, des miradors, des gardes avec chiens policiers et, à l’intérieur, des écoles, des cinémas, de l’eau potable utilisée pour arroser les pelouses ou laver les voitures. On part sur les lieux de travail en autobus militarisés, à l’extérieur les populations locales manquent de tout. Pourtant, au terme de quelques années, cet enfermement s’avère nocif pour la santé mentale de ces privilégiés et le recours à la psychanalyse est fréquent ».

De son côté, la revue étasunienne The New-Yorker publiait, dans sa parution du 30/1/2017, un texte du journaliste Evan Osno intitulé Quand les ultra-riches se préparent au pire [10]. Selon Evan Osno les « survivalistes » qui se préparent à l’apocalypse, considérés longtemps comme des farfelus, se sont aujourd’hui multipliés aux états-Unis, notamment et étrangement, dans la Silicon Valley, ce lieu symbolique du progrès et de l’optimisme. Nombreux sont les dirigeants de haut niveau qui avouent à demi-mots avoir récemment fait l’acquisition d’un domaine à l’étranger, plus particulièrement dans les zones polaires ou en Nouvelle Zélande, ressuscitant le vieux fantasme de l’île préservée et bienheureuse. Ainsi, dans les six dernières années, plus de 1.000 étrangers ont acheté en Nouvelle Zélande une propriété correspondant à un investissement minimum de départ d’un million de $, certaines comportant la possibilité de réaliser une aire d’atterrissage pour hélicoptères ou jets privés. Selon le directeur d’une des plus importantes agences immobilières de l’île, ces acquisitions se trouvent systématiquement situées au-dessus du niveau estimé d’une éventuelle montée des eaux. Le phénomène a pris une telle ampleur qu’il suscite déjà le rejet des populations locales confrontées à une hausse exponentielle de l’immobilier.

En fait, pour reprendre la métaphore bien connue du Titanic, les classes dirigeantes s’emparent des canots de sauvetage dans une fuite éperdue vers ce qu’ils imaginent être des lieux de sûreté hors du monde commun. Et les classes inférieures voient les canots disparaître à l’horizon et sentent avec effroi le sol tanguer et se dérober sous leurs pieds… Ainsi, une fois de plus, l’oligarchie dominante a fait le choix de la catastrophe, mais aujourd’hui il s’agit d’un désastre global qui oblitère l’avenir de l’humanité entière, qui signe la victoire du chaos…

Il me semble que l’humanité a laissé passer sa chance, deux opportunités qui se sont présentées, étrangement réparties aux deux extrémités du monde, en occident et en orient.
En occident, ce que l’on a nommé le « miracle grec », ce morceau de rocher aride où sont brusquement apparus, il y a 2.500 ans, des penseurs, des philosophies dont nous n’avons pas fini d’explorer la profondeur. Ainsi Platon nous met en garde contre « l’ubris » cette démesure grosse de tous les dangers, de toutes les folies. Il nous enseigne que la Connaissance véritable sait se dégager de l’apparence des choses, qu’elle nous permet de tisser des liens avec l’altérité, qu’elle est indissolublement liée à l’éthique, qu’elle autorise une fascinante plongée dans la globalité de l’Univers. Plus tard, Spinoza reprendra, à peu de choses près, la même démarche [11].
En orient, les philosophies de la Chine ancienne (Bouddhisme, Confucianisme, Taoïsme) constituent en quelque sorte un prolongement de la pensée grecque. Lao Tseu (né autour de 600 avant J.-C.), fondateur probable du Taoïsme, nous enseigne que les problèmes que rencontrent les hommes sont sans solution, ils peuvent seulement être dépassés comme on échappe à un orage en se situant au-dessus des nuages. Ainsi la question écologique ne peut être résolue par les manipulations génétiques, « l’homme augmenté » ou « l’intelligence artificielle » comme nous le proposent les techno­sciences, mais par une initiation progressive aux mécanismes subtils qui gouvernent notre biosphère, par la connaissance des liens qui nous unissent à l’ensemble du Vivant.
Mais nous avons préféré nous tourner vers un matérialisme étroit, vers le culte d’une prétendue efficacité en laissant tous les pouvoirs à une oligarchie à l’architecture cérébrale défectueuse. Cette démarche démente nous a conduits tout droit à Auschwitz et la Shoa, ce massacre industriel qui n’était fort probablement que la conséquence inévitable d’une science égarée sans but ni conscience, massacre toujours susceptible de se reproduire à une plus grande échelle encore.

Parviendrons-nous à sortir de l’abime où nous nous sommes précipités ? Rien n’est moins sûr, car les signaux d’alerte résonnent de toutes parts.

Cela dit, les probabilités les plus faibles, les évènements les plus improbables, parviennent parfois à s’imposer dans la réalité, comme le démontre brillamment le philosophe et statisticien Nassim Nicholas Taleb dans son ouvrage Le cygne noir [12], dans lequel il met en lumière toute « la puissance de l’imprévisible ». L’importance des enjeux et la dignité personnelle de chacun d’entre nous commandent de poursuivre nos efforts pour qu’advienne l’impossible, sinon les Dieux ou le Destin, comme on voudra, se détourneront de nous. Définitivement.


[1Le pope Gapone est l’un de ces personnages improbables dont l’histoire a le secret. Il s’agit en fait d’un indicateur de police qui, parvenant à acquérir une large popularité dans les milieux ouvriers, finit par échapper à ses commanditaires en se considérant investi d’une mission quasi messianique de libération du peuple russe. Ayant survécu par miracle au massacre, il s’exile quelques années en France, puis se rapproche à nouveau de la police tsariste et retourne en Russie. Gapone sera finalement exécuté par des militants socialistes révolutionnaires.

[2Ce récit du « dimanche sanglant » est extrait de La Révolution Inconnue, par le militant anarchiste « Voline », de son vrai nom Vsévolod Mikhaïlovitch Eichenbaum (1882-1945), éd. Entremonde (Lausanne/Suisse).

[3Le récit de cette rencontre entre Hitler et les forces économiques allemandes est inspiré de L’ordre du jour magnifique roman de l’écrivain et cinéaste Eric Vuillard, récompensé par le prix Goncourt en 2017 (éd. Actes Sud). Le texte en italiques en est directement extrait.

[4Suite à sa coopération avec le régime nazi, ce groupe sera dissous en 1945, chaque entité reprenant son indépendance. à noter que Bayer s’était illustré par la fabrication à grande échelle du gaz Zyklon B utilisé dans les chambres à gaz des camps d’extermination.

[5Aujourd’hui le fils, toujours dénommé August von Finch, l’un des plus riches milliardaires allemands dont la fortune estimée approche les 8 milliard d’euros, semble suivre la voie de son père : le 24/11/2018 le Spiegel publiait une enquête révélant que von Finch est l’un des principaux financiers du parti néo nazi AfD.

[6Sur l’attitude de la haute bourgeoisie française face à l’idéologie nazi, lire les ouvrages de l’historienne Annie Lacroix-Riz, Le choix de la défaite : les élites françaises dans les années 30, 2006 et De Munich à Vichy : l’assassinat de la IIIe République (1938-1940), 2008, éd. Armand Collin.

[7Où atterrir ?, éd. La découverte, 2017. Voir Bernard Blavette, Le déni souverain, GR 1201, Octobre 2018.

[8Thinkerview est une chaîne internet gratuite (mais un petit don est toujours bienvenu) qui réalise des interviews grand format (parfois jusqu’à deux heures) de personnalités extrêmement diverses (écrivains, économistes sociologues, ethnologues, philosophes…), toutes de haut niveau, mais dans un langage extrêmement clair. L’originalité de la procédure consiste dans le fait que l’interviewer demeure invisible et n’intervient que très peu.

[9Remarquons ici qu’une dépêche de l’agence Reuters en date du 12/7/2019 met l’accent sur les très nombreux incendies qui ravagent, depuis le début du mois de juin, les zones arctiques de l’Alaska, de la Suède, du Canada et de la Sibérie. De tels incendies ne sont pas vraiment inhabituels mais ils sont inquiétants par leur ampleur inégalée à ce jour. Dans certaines régions, au-delà du cercle polaire (notamment en Sibérie), la température a atteint 31°, soit 10° au-dessus de la normale, un record absolu.

[10Une version abrégée de ce texte est parue dans La Revue du Crieur (juin 2017). La version intégrale est consultable en anglais sur le blog d’Evan Osno.

[11Sur Spinoza et la « connaissance du troisième type » voir Bernard Blavette, Le déni souverain, GR 1201, octobre 2018.

[12Les Belles Lettres, 2012.


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