Les coopératives

Mise en ligne : 2 septembre 2008

« Les coopératives sont nées de
l’observation banale que voici : Si le commerçant me vend ses
articles si cher, c’est qu’il prélève un bénéfice
sur moi : quelle en est la raison ? C’est qu’il achète lui-même
en plus grosse quantité que je ne puis le faire. Si donc mes
amis et moi pouvions réunir nos achats, nous nous adresserions
au producteur lui-même, et nous ferions l’économie des
bénéfices que les intermédiaires prélèvent
sur nous. Les coopératives de consommation se sont donc multipliées
et ont fait le commerce en ristournant leurs bénéfices
à leurs adhérents. N’est-ce pas perfectionner l’échange
en le rendant plus équitable, sans sortir du cadre du régime
capitaliste ? Voyons maintenant quelles auraient été les
conséquences du mouvement coopératif, si ses progrès
avaient pu s’étendre aussi bien à la consommation qu’à
la production.
« Faisons une supposition : tous les consommateurs solvables sont
devenus des coopérateurs et achètent en commun. Et les
autres ? Oui, que deviennent ceux à qui la production moderne
ne fournit aucun revenu parce qu’ils n’y prennent aucune part depuis
qu’elle n’a plus besoin d’eux ? Que deviennent les chômeurs, les
jeunes sans emploi, les patrons et les rentiers ruinés ? Qu’importe
que la coopérative permette d’acheter dans les meilleures conditions,
s’ils ne peuvent rien acheter du tout ! Au moment où le progrès
technique fait disparaître les consommateurs solvables, il semble
vain de limiter les réformes à l’amélioration de
la condition de ceux qui le sont encore ; c’est un peu comme si l’on
remplaçait dans un radiateur qui fuit, l’eau ordinaire par de
l’eau distillée. En second lieu, que deviendraient les commerçants
et les intermédiaires de toute nature qui auront été
remplacés par les coopératives ? Et leur personnel ? Il
est évident qu’ils disparaissent, mais le régime n’ayant
pas disparu en même temps, ils iront grossir l’armée des
chômeurs et des patrons ruinés. Ainsi les derniers clients
devenus coopérateurs seront obligés de prendre en charge
le nombre toujours croissant de ceux qui n’ont plus de pouvoir d’achat.
« Plaçons nous maintenant dans l’hypothèse où
tous les producteurs capitalistes auraient été incorporés
dans les coopératives de production. Utilisant évidemment
l’outillage moderne que la science met à notre disposition, la
production coopérative ne créerait pas un client de plus
que ne le fait la production capitaliste, puisqu’il serait inutile d’embaucher
du personnel supplémentaire. Comment les coopératives
réussiraient-elles à vendre toute leur production ? En
plaçant un patron, des administrateurs, un comité de gérance,
un syndicat d’ouvriers, une association de consommateurs à la
tête d’une entreprise, on modifie simplement ses organes de direction,
mais la technique utilisée par la production est obtenue par
les mêmes moyens. Or, comme c’est l’ensemble du processus de production
qui solvabilise les besoins des clients, l’impossibilité de répartir
une production abondante subsiste toute entière ».

Ces lignes sont extraites de « Demain, ou le
Socialisme de l’Abondance », édition de 1944, pages 138
et 139.