L’emploi : d’autres réponses

Publication : avril 1987
Mise en ligne : 21 juillet 2009

C’EST sous ce titre qui nous interpelle, que Gérard
Donnadieu publie dans la revue des Ingénieurs Arts et Métiers
de juin 1986 une chronique à laquelle nous avons fait une brève
allusion dans notre numéro de novembre 1986.
Nous y revenons car le corps des gadz’arts dans son ensemble était
très conformiste économiquement, à quelques exceptions
près et il a été longtemps réticent devant
nos idées. Il y a seulement trois décennies que le président
de l’association des anciens élèves refusait au M.F.A.
(*) de Jacques Duboin la location de sa salle de l’avenue d’Iéna
à Paris pour y tenir l’une de ses grandes réunions jugée,
peut-être, trop contestataire. A travers les citations extraites
de cet article l’on pourra juger de l’évolution accomplie.
G. Donnadieu constate d’entrée :
"Plutôt que d’accuser le gouvernement, les entreprises, les
syndicats... de ne pas gagner la bataille du chômage, il nous
faut désormais admettre que ce dernier n’est pas un accident
passager et que si le travail engendre la production, il engendre aussi,
avec le progrès incessant des techniques, le nontravail. Un éminent
théologien chrétien, qui a beaucoup réfléchi
et écrit sur l’activité humaine, Bruno Chenu, dit à
ce sujet "Nous avons eu une société qui a été
entièrement commandée par le travail comme finalité.
Il faut envisager une société où le non-travail
ait sa place, non comme un trou à boucher, une faille, mais comme
une valeur positive à éduquer".
Après avoir rendu hommage à son "illustre maître
François Perroux", l’auteur attire l’attention sur les dangers
de la société duale, ferment de révolte pour l’avenir.
II lui oppose la société plurale
"...Celle où chacun pourra occuper successivement plusieurs
types d’emploi ou d’activité, où des emplois pourront
être partagés entre plusieurs personnes, où les
sources de revenu seront diversifiées et pas uniquement liées
au seul travail marchand".
Son analyse rejoint la nôtre concernant l’automatisation de la
production et sa conséquence sur le travail et le revenu. Nous
lui reprocherons seulement de se placer au conditionnel au lieu du présent
"...Si un jour, la majeure part de la production nationale devait
être réalisée par des entreprises entièrement
robotisées, la distribution de la richesse ainsi produite nepourrait
plus cheminer par la seule voie d’un pouvoir d’achat distribué
à des salariés devenus quasi inexistants. Il faudrait
donc inventer d’autres règles de distribution qui soient équitables,
motivantes et n’engendrent pas les cohortes d’assistés. Faute
de quoi, on risquerait de trouver des robots au chômage face à
des consommateurs insolvables...".
Donc : "Repenser la relation travail/revenu apparaît ainsi
comme une exigence économique, avant même d’être
un impératif moral. Cela suppose, dans un premier temps, de rompre
la liaison qui existe dans les sociétés industrielles
fortement monétarisées comme la nôtre entre travail
et revenu..."
Il ajoute une remarque judicieuse en corrélation avec la nouvelle
tendance syndicale à mettre l’accent, dans leur revendication,
sur la qualité de la vie
"...Simultanément, les nouveaux biens de consommation offerts
sur le marché (Hi-Fi, magnétoscopes, ordinateurs domestiques...),
incorporent de plus en plus d’intelligence et exigent, pour en jouir
convenablement, des temps d’usage de plus en plus longs. Comment envisager
alors qu’ils puissent se diffuser massivement si les consommateurs potentiels
ne disposent pas à la fois d’assez de temps de loisir et de revenu
 ?..."
Il en vient à la notion de revenu social minimum qu’il présente
comme la créance due par la communauté à chacun
de ses membres ; puis à celle de l’impôt négatif.
G. Donnadieu conçoit ces distributions comme étant dues
lorsque c’est possible, en contrepartie d’activités qui ne sont
actuellement pas rémunérées (soins aux enfants
ou aux personnes âgées, bénévolat associatif,
volontariats divers à tendance culturelle ou militante et même
T.U.C. généralisés). Il n’écrit pas "service
social" mais l’idée est la même, avec la nuance que
cette solution intéresserait seulement : "...une fraction
notable de la population active, fraction susceptible de varier en fonction
de la conjoncture économique".
L’ingénieur-économiste propose donc une organisation du
travail partagée en activités
- marchandes classiques,
- de formation, permettant les recyclages indispensables,
- productrices d’utilité sociale non marchande,
- de culture et d’expression de soi.
Une large initiative personnelle serait laissée à chacun.
"Le rôle des responsables publics étant de mettre
en place, après négociation, des mécanismes régulateurs...
dans le cadre des orientations économiques de la nation et des
entreprises..."
Il attire l’attention sur l’intérêt qu’a le pays à
disposer d’hommes cultivés, pour une production marchande de
haut niveau technologique et conclut sur l’efficacité économique
de la culture.
Cette étude a suscité parmi les gadz’arts des réactions
écrites dont la revue fait état dans ses deux numéros
de la fin d’année 1986. M. Valdelièvre ancien "directeur
de l’encadrement" a collaboré, écrit-il, "avec
un fervent de l’économie distributive sortie du cerveau de Jacques
Duboin, et dont le principal défaut est de postuler un Homme
Bon cher à J.J. Rousseau". Ce correspondant préfère
l’école "créditiste" : Cliffort Hugh Douglas
et son "vulgarisateur Louis Even". Donnadieu lui répond
notamment :
"...Ce n’est pas la première fois que l’on me signale des
convergences entre mon approche et celle du mouvement abondanciste de
Jacques Duboin. Par contre, j’ignore tout des travaux de C.H. Douglas
et de Louis Even. Sur le fond, je partage ton appréciation sur
la malfaisance des orthodoxies en économie. Elles sont des machineries
à empêcher de penser et de créer. Deux orthodoxies,
la libérale et la marxiste, se partagent ainsi depuis un siècle
l’empire des esprits. Le beau résultat ! A l’Est, le goulag ;
en Occident, le chômage et l’exclusion sociale..."
R. Filhol, un autre correspondant, pose la question du financement.
Donnadieu admet la difficulté, mais assure que le volume à
dégager n’excéderait pas tellement les "200 milliards
de francs actuellement consacrés aux chômeurs... pour les
entretenir "dans l’oisiveté". Ensuite, ses propositions
auraient pour effet de faire disparaître les faux chômeurs,
et, enfin, le montant global resterait d’un poids acceptable pour le
pays.
"Certes, remarqua-t-il, cela ne va pas dans le sens de la baisse
des prélèvements obligatoires et du désengagement
public, thème tellement à la mode actuellement. Mais pourra-t-on
tolérer encore longtemps que la relative sécurité
d’emploi de vingt millions d’actifs soit payée par l’exclusion
de trois millions de chômeurs dont 25 de jeunes ?".
Toujours dans le courrier publié, J. Marchand, un autre ingénieur,
fait en soixante lignes, un excellent rappel des thèses de Jacques
Duboin que nous ne donnerons pas ici puisqu’elles sont résumées
à la page 15. , Donnadieu, en réponse, se déclare
partisan d’une économie distributive ’’à minima"
 ; il s’interroge, en deux points principaux, sur nos idées la
définition des besoins et le rôle de la monnaie.
Nous réservant d’y revenir plus longuement, nous ne pouvons pas
manquer de répliquer seulement à Donnadieu et à
M. Valdelièvre :
1. Nous ne sommes pas des idéalistes postulant un homme bon et
des utopistes. Les irréalistes sont ceux qui croient que le régime
économique capitaliste peut survivre en accumulant sur lui et
sur nous, les menaces effroyables du surarmement classique et atomique,
de la faim dans le tiers-monde, de la criminalité, du terrorisme
et du chômage.
Ceux qui estiment que le profit, moteur du système, peut être
recherché alors que l’abondance, même potentielle, de la
production, le fait disparaître. Les propositions de Donnadieu
ne règlent pas cela.
2. L’ensemble des besoins satisfaits en économie distributive
seront évidemment limités à la production possible
en égard au temps et au travail que les citoyens auront décidé
de lui consacrer. Elle sera considérable, bénéficiant
des progrès techniques énormes récents, présents
à venir. Elle permettra l’instauration d’un revenu social maximal,
comme l’indique J. Marchand, et non de satisfaire uniquement des besoins
solvables.
3. La monnaie uniquement comptable que craint Donnadieu permettra aussi,
par sa répartition enregistrée électroniquement,
d’orienter la production future et sera émise en fonction de
cette production. Les deux autres rôles que cite l’auteur de la
chronique mesure de la valeur et réserve de pouvoir d’achat sont-ils
remplis par la monnaie actuelle dont les variations erratiques reviendraient
à mesurer une longueur avec un mètre-étalon en
caoutchouc ? Ils seront, au contraire, satisfaits par la surveillance
autogérée des échanges internes et externes aux
entreprises. Le prêt à intérêt, source de
tant de vices et qui a été longtemps interdit par l’Eglise
catholique, serait évidemment exclu.
Ainsi que nous venons de le voir, les ingénieurs bougent comme
les autres catégories de la société. A la vitesse
où ils vont dans leurs réflexions, nous pouvons espérer
qu’une bonne partie des 25 000 ingénieurs Arts et Métiers
nous rejoindront bientôt. Ne sont-ils pas d’ailleurs parmi les
mieux placés pour apprécier les progrès gigantesques
de la science et des techniques et de leurs implications sur l’économie
 ?

(Textes signalés par H. de M., 16800 Soyaux,
et analysés par René MARLIN, Ingénieur A. et M. 
Paris 41).

(*) Mouvement Français pour l’Abondance


N.B. - Dans mon éditorial de février
1987 "Capitalisme populaire", il fallait évidemment
lire "...par le moyen des valeurs mobilières que sont les
obligations..." et non "immobilières". "1
100 milliards, près de 6 fois plus..." et non "1 100
000 milliards...", enfin "Thatcher" avec le Th anglais !

R. M.