Flexibilité et sécurité

par  E. VAN DAMME
Publication : avril 1987
Mise en ligne : 21 juillet 2009

La Revue Internationale du Travail donnait dans son numéro de janvier-février 1986 le texte d’une communication faite lors d’une conférence sur le revenu de base de le marché du travail, qui s’est tenue à Londres en juin 1985 : "Imbriquer la flexibilité dans l’utilisation de la main-d’oeuvre et sécurité pour vaincre le chômage au Royaume-Uni ?".
L’auteur, Guy Standing, l’a communiqué au colloque de Louvainla-Neuve de Septembre 1986 ; en voici l’analyse :

L’IDEE DE BASE

L’idée de base est que, la situation étant
ce qu’elle est, "il convient d’encourager une utilisation de plus
en plus souple de la maind’oeuvre par des moyens qui, loin de nuire
à la sécurité du revenu personnel, l’accroissent".
L’auteur part d’une série de constatations :
a) l’excédent de main-d’oeuvre est structurel et le chômage
par conséquent chronique.
b) le travail à temps partiel est en constant progrès.
c) il existe une tendance croissante à s’écarter de la
norme de l’emploi à plein temps. La soustraitance se développe
en effet de plus en plus, court-circuitant les accords passés
entre partenaires sociaux. La main-d’oeuvre se fragmente en un noyau
de salariés hautement qualifiés ayant un emploi stable
et un revenu protégé et, en périphérie,
une masse croissante de travailleurs dont l’emploi dépend de
plus en plus des aléas du marché.
d) les chefs d’entreprise souhaitent plus de flexibilité dans
l’emploi afin de mieux pouvoir faire face à la concurrence ce
qui, selon eux, contribuerait à diminuer le taux de chômage.
e) le déclin de la famille nucléaire rend un système
de sécurité sociale basé sur la cellule familiale
de moins en moins adapté aux besoins réels de la population.
f) par souci d’échapper au fisc, aux frais généraux
ou à la perte de prestations servies par l’Etat, le travail au
noir progresse.
Tous ces changements ont pour conséquence que la souplesse croissante
dans l’utilisation de la main-d’oeuvre contribue à un chômage
élevé et à la marginalisation de larges secteurs
de la population et que, d’autre part, "le système de la
sécurité sociale a dû élargi de brio et de
broc par les gouvernements successifs".
Guy Standing voit justement dans l’instauration d’un revenu de base
garanti la possibilité de réaliser une flexibilité
accrue de l’embauche tout en augmentant la sécurité individuelle
et il montre que, du même coup, on établirait plus d’équité
entre le petit noyau de salariés privilégiés et
la périphérie du monde du travail.

LES OBJECTIONS

Trois objections sont communément soulevées
contre l’idée d’un dividende social
a) le système serait trop onéreux. Mais l’auteur fait
remarquer qu’en Grande-Bretagne, 40 % des ménages situés
au bas de l’échelle comptent sur des transferts de l’Etat pour
assurer plus de la moitié de leur revenu. De plus, diverses estimations
donnent à penser que, si tous les ayantsdroits demandaient les
prestations, il en coûterait 1 milliard de livres sterling de
plus par an.
Enfin, sachant que le taux d’imposition dans ce pays est actuellement
de ± 40 %, on pourrait raisonnablement accepter que les revenus
qui atteignent 4 fois la moyenne soient imposés à 60 (voir
l’encadré ci-après sur le projet alternatif établi
pour le Danemark).
b) le revenu de base garanti nuirait au travail et à l’épargne.
Il a été constaté, au contraire, que c’est le système
actuel qui encourage l’inactivité économique (voir ci-dessus
f).
c) selon la troisième objection, le revenu de base garanti rognerait
le salaire minimal et supprimerait le lien qui existe entre la rémunération
et les moyens d’existence. Mais la sécurité sociale et
les diverses prestations ont déjà entamé ce lien.
De plus, avec un revenu de base garanti, les femmes mariées en
particulier seraient moins portées à travailler à
temps partiel pour un maigre salaire.

UNE NOUVELLE FAÇON DE VIVRE

Guy Standing voit dans l’instauration d’un revenu
de base plusieurs effets bénéfiques. Il faciliterait la
flexibilité de la main-d’oeuvre. Le chômage serait perçu
de façon radicalement différente "et ne présenterait
plus les mêmes stigmates". "On échapperait à
la situation actuelle qui veut, ô ironie ! que les chômeurs
ne reçoivent de prestations que s’ils restent oisifs". Il
supprimerait la nécessité, pour avoir droit aux prestations,
de fournir la preuve du besoin, ce qui supprime déjà toute
envie de travailler. Il laisserait aux travailleurs d’un certain âge
toute latitude pour décider eux-mêmes s’ils désirent
continuer à travailler et à quel point. Il inciterait
plus d’hommes à se contenter d’un emploi partiel et à
plus collaborer aux travaux du ménage. Il inciterait à
la recherche d’emploi puisque l’embauche ne mettrait plus les prestations
reçues en danger. Le travail au noir diminuerait, et donc aussi
une forme de fraude fiscale. La dégradation sociale et morale
du chômeur disparaîtrait. Enfin, conséquence capitale,
ii permettrait la disparition des "emplois bidons". On sait
en effet que, pour influencer les statistiques officielles sur le chômage,
les pouvoirs publics créent des emplois factices ou favorisent
leur création. Ces emplois sont presque toujours non productifs,
mal payés, démoralisants et souvent même plus aliénants
que le chômage lui-même. Ils engendrent le découragement
et une mentalité d’assisté et de plus, ils constituent
une entrave puissante à la nécessaire flexibilité.
Le revenu de base garanti donnerait le choix entre la participation
de plein gré ou l’abstention. Dans les deux cas, le moral de
la population serait préservé, ce qui est un garant certain
pour une productivité de qualité et indirectement, un
stimulant pour la pratique du bricolage non rémunéré.
Celui-ci, à son tour, contribuerait à la flexibilité
de l’emploi et au déplacement structurel de la demande des consommateurs.
Le chômage chronique et d’autres formes d’excédents de
main-d’oeuvre exigent de nouveaux remèdes. Si l’on veut donner
au travail plus de souplesse, d’efficacité et d’équité
tout en augmentant la sécurité des travailleurs, le revenu
de base garanti peut représenter une solution valable.
Et l’auteur dé conclure : "Un régime de dividende
social pourrait fort bien ouvrir de nouvelles perspectives de vie sociale.
Dans le sillage de l’expérience monétariste, la culture
et un certain sens de l’avenir sont en train de refaire surface".