Médecines pour jambe de bois

par  H. MULLER
Publication : décembre 1997
Mise en ligne : 2 décembre 2005

Mais la société post-marchande... il faut l’inventer ! En imaginer l’organisation, le financement, etc. Et J.Rifkin ne le fait pas, c’est ce que dénonce Henri Muller, qui a fait de son livre l’analyse que voici :

La Fin du Travail [2], titre déflagrant qui laisse présager une apocalypse économique propre à interpeller les milieux libéraux ancrés dans leurs certitudes, confrontés, ici, à la perspective d’un radical changement de société dont l’échéance se précipiterait à toute allure.

« ...Comment fournir un revenu à des gens qui ne parviennent pas à trouver un emploi rémunérateur ? Si c’est une technologie sans travailleurs qui produit les richesses de la société, il nous faut imaginer une manière totalement différente de partager ces richesses et ne pas en rester au système des salaires. Puisque la demande est fonction du revenu, nous devons réfléchir à une distribution de celui-ci [*]. »

Mentionné furtivement en trois lignes parmi les “Ingénieurs de l’utopie”, Edward Bellamy, précurseur de génie, avait au siècle dernier, conçu le principe d’une monnaie de consommation apte à réaliser en toute équité ce partage des richesses, apte à financer un revenu social garanti associé à l’accomplissement d’un service social.

De son livre Looking Backward [24], publié en 1888, Rifkin se borne à rappeler « qu’il devint un best seller et convertit en un tour de main des millions au nouvel évangile du salut par la technologie ». Point final ; tout le reste passé à la trappe, expédié au musée des utopies.

Il est seulement singulier de retrouver au long des 400 pages du livre, la quasi-totalité des analyses et critiques, des thèmes développés dans celui de Bellamy, dont les adeptes, sous l’égide de Jacques Duboin, n’ont cessé de propager la pensée à tous les vents. Il faut regretter qu’ait été éludée toute référence, de la part de Rifkin, à cette monnaie de consommation, pièce maîtresse, dont une économie sociale distributive, telle que ce dernier l’envisage, ne saurait se passer.

Alors, que reste-t-il qui puisse redonner espoir aux millions de chômeurs, dont ni le secteur marchand, ni le secteur public n’ont désormais besoin ?

J. Rifkin imagine la création d’un tiers secteur financé au moyen de fonds mi-publics, mi-privés, intégrant la masse des initiatives d’utilité collective, gisement inépuisable d’emplois, aujourd’hui prospecté en ordre dispersé par une multitude d’associations, d’organisations non gouvernementales subventionnées peu ou prou, faisant largement appel au bénévolat.

Ce tiers secteur fonctionnerait en marge de l’économie marchande, animé par des volontaires salariés directement par leurs associations respectives bénéficiaires des fonds collectés, consacrant une partie de leur temps libre à des activités socialement utiles.

Le financement de cette économie sociale ? La monnaie de consommation mise sous le boisseau, Rifkin se dit confiant dans la multiplication des Fondations, la relance du mécénat, comptant sur la bonne volonté, la bonté d’âme, le sens du bon voisinage de tout un chacun en appelant aux bons sentiments des grandes sociétés multinationales ruisselant de prospérité, invitées à se dessaisir des fruits de la productivité au bénéfice de ce service social, allant jusqu’à réveiller le vieux serpent de mer de la participation des salariés aux bénéfices des entreprises. Il nous trace un portrait dithyrambique du “bon américain” soucieux de son prochain, s’adonnant avec fougue au bénévolat, acceptant un partage des gains de productivité entre travailleurs nantis et travailleurs moins chanceux.

On croît vraiment rêver !

Ces « points de lumière, à l’existence éphémère, servirent surtout à la Maison-Blanche sous Reagan puis sous Busch à camoufler les projets d’ultra-libéralisme économique, à masquer la déréglementation industrielle, les cadeaux fiscaux aux entreprises, la réduction des services et des programmes sociaux à destination des couches modestes et des indigents » ! Hypocrisie, naïveté ?

En ce qui concerne l’apport de fonds publics à ce renforcement des programmes de solidarité, Rifkin ne sait qu’enfourcher le dada favori des écoles socialistes immergées dans la marmite fiscale devenue tonneau des Danaïdes : création de taxes et de nouveaux impôts, qui, rejaillissant en cascade sur les prix, réduisent la consommation et l’emploi, transfert de subventions, chasse aux “niches fiscales”, récupération des indemnités de chômage et autres bricolages. A cette collecte, il manquera toujours l’argent de la fraude, l’argent mafieux, celui du racket, de la drogue, l’argent expédié vers les paradis fiscaux pour y être blanchi et cet autre qui, chaque jour, s’investit dans la bulle financière.

Même en traquant les gaspillages budgétaires, même en rognant sur les dépenses d’armement, les sommes dégagées resteront insuffisantes, eu égard à l’ampleur des fonds nécessaires à cette économie sociale dépourvue de rentabilité. Les aides publiques ne génèrent que des revenus prélevés, avant leur consommation, sur d’autres parties-prenantes et de ce chaudron de sorcières, touillé sans relâche pour tenter d’en extraire l’huile d’une lampe magique ne peut sortir que du réchauffé !

Tout au plus, escompte-t-on que ce revenu social, dissocié du travail, distribué aux ayants droit, devrait permettre à une partie des chômeurs de s’employer en service social au lieu de vivoter dans l’inaction, de gaspiller l’argent public d’un programme de grands travaux, ou de s’adonner à la délinquance.

On eût souhaité que le livre s’achevât sur une exhortation du genre : « victimes de l’argent et de la malchance, unissez-vous, sinon, vous ne tarderez pas à périr. » Mais l’auteur, respectueux de l’ordre établi, ne donne pas la recette de l’acte politique propre à engager le processus d’une révolution monétaire.

Intelligemment traduit, longuement préfacé par Michel Rocard, pareillement nourri de réformisme, formé au moule des idées reçues, le livre de J.Rifkin intéresse prodigieusement par l’avalanche de ses constats et de ses témoignages, par ses analyses souvent justes, sa fabuleuse documentation et la multitude de ses références. Mais, passé à côté d’une monnaie de consommation, il débouche sur du vent et ses médecines font l’effet d’un cautère sur une jambe de bois.

« La monnaie en tant qu’instrument des échanges est aujourd’hui étranglée par la monnaie moyen d’accumulation des spéculateurs. Et l’étranglement entraine la mort. »
Kevin Donnelly,
dans une lettre à The Guardian, du 17.9.97.

[*Entretien avec Don Kennedy » du 23 Mars 1994, page 420.


Brèves

12 avril 2019 - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.