Rappels à propos du réseau BIEN

par  M.-L. DUBOIN
Publication : octobre 1998
Mise en ligne : 20 juin 2008

Le réseau Basic Income European Network,
ce qu’on peut traduire par Réseau Européen
pour une Allocation Universelle, a été
créée en septembre 1986, en Belgique, à
l’Université Catholique de Louvain-la-Neuve, à
l’initiative du Professeur Philippe Van Parijs,
qui nous y avait invités pour exposer les thèses
initiées par Jacques Duboin. Nous avons ainsi,
dès le début [1], exposé que l’allocation universelle,
c’est-à-dire un revenu garanti à tous de la
naissance à la mort, est, à nos yeux, un droit,
celui pour quiconque vit dans ce monde riche,
de recevoir sa part d’un héritage commun laissé
par les générations précédentes, grâce
auquel nous savons aujourd’hui produire à
volonté. Mais il faut préciser que cette allocation,
élément fondamental de nos propositions,
doit être suffisante pour assurer les moyens de
vivre décemment.

En participant à la plupart des congrès de cette
association, nous avons observé son évolution.
La très grande majorité des gens qui viennent
commencent par décrire avec quel enthousiasme
ils ont découvert et adhéré à l’idée d’un
revenu assuré à tous ; ils disent leur conviction
que ceci est un droit que beaucoup présentent
maintenant comme la part de chacun à un héritage
commun. À part quelques rares inconditionnels
de Milton Friedman et de son impôt
négatif, ils sont décidés à défendre l’idée qu’un
revenu doit être versé par les États à tous les
citoyens, sans obliger les pauvres à faire une
demande humiliante pour prouver qu’ils ont
besoin d’aide. Il a été dit et redit que ce sont
ceux qui en ont le plus besoin qui seraient le
plus incapables de faire ces démarches, et rappelé
que, d’autre part, les riches auraient à rembourser
par leurs impôts cette aide dont ils
n’ont pas besoin. Ce sont maintenant des centaines
de personnes qui, éparpillés dans le
monde entier, et pas seulement en Europe
comme au début, luttent pour l’instauration de
ce revenu.

Dès le second congrès [2], nous avons mis l’accent
sur l’incompatibilité entre le financement de
cette allocation et les principes du système capitaliste
libéral de marché. Et, en effet, les adhérents
de BIEN font l’expérience que l’allocation
universelle, si juste et si nécessaire qu’elle soit,
ne “passe pas” dans notre système économique
actuel parce que les États ne disposent que de
l’argent des impôts et autres taxes pour établir
un peu de justice dans la répartition des revenus
qui résulte du marché. Toutes les taxes imaginables
ont été envisagées, donnant souvent
lieu à d’abominables calculs, assortis de graphiques
compliqués pour faire plus sérieux et
plus crédible. Cela n’empêche que demander
plus d’impôts est impopulaire ; la politique
s’oriente au contraire vers leur baisse parce
qu’il est très difficile de faire admettre aux
gagneurs qu’ils doivent se cotiser pour les perdants.
Alors, depuis un ou deux congrès, sont
apparues des propositions pour une allocation
partielle, progressive, de l’ordre de 300 F par
mois ! Autrement dit, dont le montant n’était
absolument pas calculé en fonction des besoins,
mais en fonction des miettes qu’avec beaucoup
de difficultés on croyait encore pouvoir
recueillir… Comme à chaque congrés, tous les
deux ans, le point est fait pour chaque pays sur
le travail accompli, on constate que tous ces
militants continuent à tourner en rond autour
de la redistribution nécessaire, et le dernier rapport
vient d’apporter la preuve flagrante que
nous avions vu juste : ce fut partout le constat
consternant d’un très net recul. Pour ne citer
que le représentant de l’Allemagne, parce que
sa conclusion était faite sur un ton humoristique,
style “Eurovision”, c’était “Germany, zero
point, l’Allemagne, zéro point”.

En 1992, au congrès qui s’est tenu à Saint-Maur
près de Paris, après avoir développé toutes les
causes de l’impossibilité de ce financement par
redistribution, nous avions conclu à la nécessité
d’envisager une économie fondamentalement
distributive, terme lancé par J.Duboin, et
dont nous avions bien précisé le sens : il s’agit
d’une économie dans laquelle la monnaie n’est
plus capitaliste, elle n’est donc plus créée pour
rapporter un intérêt à un capital et ainsi pousser
à la croissance à tout prix. C’est en proportion
de la valeur des biens créés et offerts au
public., et au fur et à mesure de cette production,
que la monnaie doit être créée, et sa masse
doit être proportionnelle à la valeur des biens
mis en vente. Cette monnaie distribuée entre
tous, ne circule pas, elle est détruite lorsqu’elle
a remplit son rôle qui est de donner aux
consommateurs l’accès aux produits.

Nous avions également montré pourquoi cette
réforme de la monnaie est devenue nécessaire,
comment la monnaie distributive permettrait
non seulement d’assurer un revenu décent à
tous, mais aussi, puisque le salariat a fait son
temps, d’introduire, par l’institution du contrat
civique, la démocratie dans l’économie, la liberté
pour tous de s’épanouir selon ses aptitudes
et ses besoins, et ceux des autres.

Cela n’a donc rien à voir avec ce qui a été suggéré
au congrès d’Amsterdam, cette distribution
d’un capital, qui devrait ensuite, rapporter
par le marché, en moyenne 5% par an, donc
doubler en moins d’une génération, pour financer
un revenu à tous.

J’ai encore [3] tenté de l’expliquer dans la session
consacrée à la perspective distributive…


[1Guaranteed
Income
as an Inheritance,
M-L Duboin,
Louvain-la-Neuve,
1986.

[2How to Finance
Basic Income,
M-L Duboin,
Anvers,
1988.

[3From
Redistribution
to Distribution,
an Irrepressible
Evolution,
M-L Duboin,
Amsterdam,
1998.