Réduction du temps de travail

par  A. PRIME
Publication : mars 1987
Mise en ligne : 21 juillet 2009

1. En Allemagne

Le plus puissant des syndicats d’Allemagne Fédérale,
l’IGMetall, 2.500.000 adhérents, avait, en 1984, au terme d’une
grève de deux mois, obtenu la semaine de salaire de 38,5 heures,
sans diminution de salaire. Certes, au départ, il réclamait
la semaine de 35 heures ; mais le patronat allemand ne pouvait, en économie
marchande, accepter une baisse brutale de 5 heures. Par contre, il savait
que les gains de productivité déjà acquis ou à
venir, lui permettaient de céder une heure et demie sans dommage.
Ce que les faits ont démontré.
Pour le syndicat, cette brèche était tout de même
une victoire : elle indiquait les objectifs, futurs, la voie à
suivre. Et de fait, fin octobre 1986, la lutte repart : le nouveau président
de l’IGMetall réclame 35 heures, toujours sans diminution de
salaire. En revanche, pour atteindre ce but, il est prêt à
faire une concession de taille aux "impératifs" du
capitalisme : admettre une durée d’utilisation plus longue des
machines. "Je peux m’imaginer, dit-il, que les entreprises travaillent
9, 10 ou 11 heures dans le futur au lieu de 8".
Pour le moment, le patronat refuse, même dans ces conditions.
C’est de bonne guerre, car il espère bénéficier
à la fois de l’allongement du travail des machines, ce qui représente
un gain considérable sur le plan de l’amortisement des investissements,
et traitera 37 heures par exemple.
D’autant que, sur un plan national, et même au delà des
frontières, un tel précédent risquerait de faire
tache d’huile ; ce qui est admissible sur le plan de la métallurgie
ne l’est sans doute pas - en économie de marché s’entend
- pour l’ensemble des salariés.

2. En France

A moins d’avoir la naïveté de croire au
"grand soir distributiste" ou à la grandeur d’âme
des capitalistes et des Etats qui les servent, fussent-ils sociaux démocrates
ou même "socialistes", il faut bien admettre la marche
dialectique de l’Histoire. J’ai personnellement, à plusieurs
reprises, dans la Grande Relève, écrit que si, par nature,
j’étais plutôt révolutionnaire, par raison, je pense
que des réformes ont fait et font progresser la société
(attention : rien à voir avec l’esprit "réformiste").
Dans la G.R. de Décembre, je relatais la position des socialistes
_ et singulièrement celle de L. Fabius _ face au problème
du chômage ; en matière de réduction du temps de
travail : quasiment rien. Le 29 octobre, au bureau exécutif du
PS, L. Jospin se plaignait que le texte proposé aux sections
en vue de la Convention des 13 et 14 décembre sur l’emploi revêtait
une forme essentiellement interrogative ; il souhaitait qu’avant la Convention,
certaines réponses soient apportées aux questions posées
dans le document sur la politique de l’emploi.
Or, surprise, à la Convention, la réduction du temps de
travail était à l’ordre du jour, et en bonne place. Je
crois, bien qu’aucun leader du PS, bien sûr, n’y ait fait allusion,
que c’est la revendication des 35 heures de l’IGMetall, formulée
vers le 20 octobre, qui a précipité la prise de position
du PS et l’impatience de L. Jospin. Quelle gifle en effet pour la direction
si, à la tribune de la Convention, un orateur "de basé",
s’appuyant sur l’exemple allemand, avait dénoncé la vacuité
des projets du PS en matière de réduction du temps de
travail, et ce, sous les applaudissements nourris des délégués,
car ceux-ci applaudissent très fort effectivement les propositions
faites en ce sens.
L’essentiel est qu’enfin "on en parle". Le plus curieux c’est
que les socialistes reprennent exactement le corollaire de l’IGMetall,
à savoir que cette réduction du temps de travail ne pourra
être envisagée qu’avec, en contre-partie, l’allongement
du temps d’utilisation des machines ; en clair, elle implique le travail
en équipe. Le projet s’inscrit donc bien dans le cadre d’une
économie marchande. En fait, les propositions du PS vont moins
loin que celles de l’IGMetall : d’abord, elles ne visent pas forcément
à 35 heures, ensuite, elles ne sont conçues que pour être
appliquées cas par cas, entreprise par entreprise. Si la réduction
du temps de travail ne peut s’accompagner d’un allongement du temps
d’utilisation des machines ou équipements, qui permette au patron
de regagner ce qu’il concède, aucun accord ne s’impose. Les accords
par branche (comme la métallurgie pour l’IG Metall) ou nationaux
(type 39 heures en 1981) sont exclus. En bref, c’est moins audacieux.
Tout cela c’est du vent, direz-vous, çà n’a rien à
voir avec ce que nous proposons ! Non, bien sûr. Mais, encore
une fois, la situation que nous connaissons aujourd’hui _ protection
sociale, 39 heures, congés payés, etc _ est le résultat
de luttes qui durent depuis deux siècles : tout a été
arraché, rien n’a été octroyé. C’est cruel,
mais c’est un constat historique. La plupart des avantages acquis, dont
tous profitent, y compris les cadres et même les patrons, l’ont
été dans l’opposition contre la classe possédante
au pouvoir.
Alors admettons que c’est une nouvelle brèche, petite certes,
dans la citadelle capitaliste, qui se défend et se défendra
par tous les moyens. Hélas, elle tient bon, malgré le
chômage : voyez les multinationales, la Bourse... Une maison lézardée
peut mettre des décennies à s’écrouler.
Ce qui me paraît important, c’est que dans les 5 ou 10 ans qui
viennent, de nombreux accords de cet ordre soient signés dans
les plus grosses entreprises, tertiaire inclus, car il ne faut pas se
faire d’illusions, çà ne sera pas valable pour les petites
affaires. Les 35 heures, par exemple, finiront par s’inscrire dans les
mentalités, comme s’étaient inscrites les 40 heures et
l’ensemble suivra plus tard, comme cela s’est toujours produit.
Autre point important : la France n’est pas seule concernée,
puisque le "vent" vient d’Allemagne et, plus précisément,
de syndicats non politisés qui ne défendent que leurs
seuls intérêts. Le PS, du reste, semble avoir fait un nouveau
pas dans sa réflexion : il insiste sur la dimension européenne
indispensable, sur le travail intersyndical qui doit y être entrepris.
Il rejette "les modèles" américains et japonais
 ; autrement dit, il a pris conscience que ceux-ci ne peuvent rechercher
qu’une "sortie à droite", c’est-à-dire duale,
de la crise. Les socialistes espèrent que, petit à petit,
une sortie plus humaine, plus à gauche, pourrait être envisagée
par l’Europe, l’Europe où les majorités gouvernementales
sont susceptibles "d’alterner".

Réformateurs !

Ces solutions "de réformes" vont peut-être
faire hurler certains abondancistes. J’en ai conscience, mais j’ai dit
plus haut pourquoi j’étais contraint au réalisme. Le réalisme
n’est pas le pessimisme c’est peut-être le seul espoir d’une lutte
longue, face aux immenses intérêts en place, intérêts
qu’en 1940 le capitalisme n’a pas hésité à défendre
au prix de la plus effroyable des guerres, à laquelle il faut
ajouter toutes les guerres qui n’ont cessé depuis et qui ont
le même but.
C’est pourquoi, je pense que la voie "réformes" est
la seule qui soit optimiste ; sinon, il faut prouver-que le contraire
est possible.
Or, dès que nous ouvrons, dans la Grande Relève, un débat
sur la transition, nous ne recevons pratiquement aucun courrier. Par
contre, de nombreux camarades nous écrivent "Pendant des
décennies, j’ai lutté pour faire connaître l’Economie
Distributive, aucun dirigeant ne nous écoute, rien n’avance,
c’est désespérant, verrons-nous un jour... etc."
Lorsque Marx a édité le Capital, il en a vendu 400 exemplaires.
Quand on sait ce qu’il en est advenu, il n’y a pas à désespérer
de l’Economie Distributive : à défaut de s’instaurer brusquement,
elle chemine sournoisement, irréversiblement. Ce qu’il faut,
c’est prendre les socialistes au mot, les obliger à aller plus
loin, faire pression sur eux, leur écrire. Vous avez eu dans
la Grande Relève l’exemple de camarades qui -ont écrit
à Jospin, Fabius, Bergeron, Rocard... et leur réponse.
C’est peu, mais il ne faut pas désespérer, au contraire,
il faut s’acharner. "Si vous voulez être édité,
disait Montherlant, emmerdez . les éditeurs". Alors, allons-y,
em.. les socialistes... et d’autres. Je suis absolument persuadé
que ce bombardement (nos lettres, les brochure "Sortir le socialisme
de la crise" envoyées à tous les députés
PS et fédérations, la brochure "L’économie
libérée", etc...), appuyé par le "déclic"
de l’IGMetall - et sans doute le rapport Taddèi _ a pesé
lourd dans l’évolution de la réflexion des dirigeants
socialistes. Même l’idée dû minimum garanti qu’ils
avancent, après d’autres groupes au niveau européen il
est vrai, a été inspirée par les thèses
de l’Economie Distributive, même si elle n’en est qu’une caricature.
C’est un "petit pas" que NOUS, NOS IDEES, leur avons fait
faire.
Profitons de ce que le PS soit dans l’opposition : il a le temps de
réfléchir aux raisons de ses échecs, il en reconnait
certaines : "Et pourtant, écrit Fabius, il est resté
ce fait brut, à savoir que sur la base d’une comparaison sèche,
le nombre des chômeurs a augmenté entre 1981 et 1986, donnant
le sentiment d’un grave échec : nous fûmes battus aux élections".
Ecrivez à vos députés, aux fédérations,
aux sections, envoyezleur la brochure "l’Economie Libérée",
des Grande Relève" (nous en avons à notre disposition) ;
car il faut avoir ceci à l’esprit :
1. La gauche ne peut espérer revenir au pouvoir qu’avec un programme
crédible de lutte contre le chômage.
2. Si elle revient au pouvoir, elle n’aura plus l’excuse qu’elle s’est
donnée entre 1981 et 1986, à savoir les difficultés
plus grandes que prévues, une crise qui dure, l’obstruction de
la droite, etc... Si elle ne résout pas le problème du
chômage _ au moins d’une façon très sensible _ elle
sera balayée pour longtemps. Maintenant, elle le sait.
Pour conclure, rappelons que la Convention sur l’emploi a, compte tenu
des événements imprévus qu’ont constitué
les manifestations étudiantes, largement évoqué
la puissance de ce mouvement. Nous devons aussi y réfléchir.
C’est de la jeunesse qui craint - tous les sondages le confirment -
avant tout le chômage, et des chômeurs dont le nombre va
continuer à croître inexorablement, que peut venir l’étincelle
qui accélérerait considérablement l’évolution
d’une société condamnée à terme, précipiterait
les vraies réformes nous rapprochant de l’Economie Distributive.