Une étape indispensable

par  M.-L. DUBOIN
Publication : mai 1981
Mise en ligne : 28 octobre 2008

NOUS constituons le seul courant de pensée qui offre un programme
susceptible de venir à bout de cette crise économique
contre laquelle butent toutes nos vedettes politiques. Et alors qu’on
a pu noter, au cours de la campagne du premier tour, un remarquable
progrès dans le sens de nos thèses, de la part de « 
petits candidats » de gauche (telle celle du P.S.U., H. Bouchardeau),
certains de nos lecteurs nous ont dit être décidés
à ne voter que le jour où un candidat présenterait
notre programme... Pour eux, c’est tout, tout de suite, ou rien. Est-ce
la meilleure façon de faire avancer les choses dans le sens qui
mène où profonds changements qui sont nécessaires
 ?
Non, car s’abstenir de choisir entre les deux candidats du second tour,
c’est donner à Giscard une possibilité de poursuivre sa
politique catastrophique : elle n’a cessé d’aller exactement
à l’opposé de tous les progrès qu’il est possible
de faire dans le sens qui mène vers l’Economie distributive.
Cette volonté de barrer la route à la politique menée
par Giscard ne peut pas se laisser ébranler par les promesses
électorales du président sortant quand on les compare
aux faits. Et pour juger ces faits, il ne saurait y avoir de façon
plus objective que de prendre les propres courbes du ministère
de l’Economie et du ministère du Budget, que nous reproduisons
ci-dessous (1).

Qu’y lit-on ? Sur la première, que la production industrielle
a augmenté. Sur la seconde, que le chômage a augmenté
encore plus vite. Voici donc confirmée l’une des bases de nos
thèses : la production a de moins en moins besoin du labeur humain
 ; il est désormais possible à l’homme d’être remplacé
par la machine. A nous donc de nous organiser pour que cette relève
se fasse dans le sens de l’épanouissement humain.
Est-ce là la politique qui a été menée ?
Non, car on sait que l’indice des prix à la consommation a plus
que doublé (augmentation de 100,7%) en sept ans, soit deux fois
plus vite qu’avant le septennat, et que le taux de salaire horaire ouvrier
a baissé, comme le montre la troisième courbe.

L’accroissement de la productivité n’a donc pas profité
aux travailleurs. Alors à qui ? Une comparaison éloquente
répond à cette question : quand Giscard a été
élu, les actifs de deux banques, le Crédit Lyonnais (126
milliards, nouveaux) et la Société Générale
(110 milliards) étaient, à eux deux, à peu près
équivalents au Budget de la France (259 milliards). A la fin
du septennat, le Budget de la France, compte tenu de l’inflation, est
passé à 536 milliards, il a donc à peu près
doublé. Et les actifs des deux banques ? Eux, ils ont plus que
triplé ! lis atteignent 800 milliards ! Est-ce nécessaire
de faire un dessin ? Si oui, il faudrait représenter tout l’argent
que les banques cachent au fisc parce qu’elles sont autorisées
à garder des milliards « en réserve pour couvrir
les risques d’impayés » ; elles conservent ainsi plus que
ce qu’elles déclarent. Faites-en autant, vous verrez ce qui vous
arrivera. Et le comble, c’est que ces provisions pour risques sont d’autant
moins justifiées que lorsqu’une banque « accorde »
un prêt à une entreprise, elle prend des gages et en cas
de faillite de son client, elle est servie avant les créanciers
 ! C’est là la liberté que réclament les banques !
Tandis que dans le même temps augmentait le nombre des pauvres
qui constituent le quart monde des sans ressources, et que le nombre
de faillites atteignait un chiffre record. Quelle liberté pour
eux ?
Tout ceci n’est pas inévitable, même dans le régime
des « prix- salaires-profits ». A la loi du marché
s’ajoute un choix politique, qui sous Giscard était celui de
son Premier ministre, Chirac, puis Barre. Ce choix politique de la droite
se trouve très clairement exprimé dans le traité
d’économie politique publie par le Professeur Barre. Il s’agit
vraiment pour lui de favoriser les plus forts au mépris des plus
faibles, et tant pis pour les « canards boiteux ». La droite
accorde des subventions aux grosses entreprises compétitives
et verse une aumône, quand elle ne peut plus l’éviter pour
son image de marque, aux vieux travailleurs ou aux agriculteurs, la
veille des élections... Les Français seront-ils encore
longtemps dupes, parce que Giscard parle bien ? Ne voient-ils pas avec
quelle malhonnêteté il a usé du mandat qui lui était
confié pour placer les membres de sa famille en des situations
qui leur rapportent indûment de belles fortunes ? Ne sait- on
pas que sa politique africaine était surtout destinée
à protéger le marché de l’uranium qui rapporte
aux petits cousins ? Et si on a oublié que sans le « Canard
Enchaîné » tout le monde ignorerait les cadeaux qu’il
a reçus, on ne peut que condamner ses complaisances intéressées
(à nos frais) pour un individu tel que Bokassa.
Est-il possible de laisser pendant sept ans de plus la droite nous mener
vers le fascisme, imposant une politique économique aberrante,
injuste, dégradante et d’autant plus stupide que les moyens existent
d’en poursuivre une toute autre ?

***

Notre vote pour Mitterrand est destiné d’abord à arrêter
le massacre, en mettant fin à l’emprise des « hommes de
Giscard » sur tous les rouages de notre société.
Le mépris du président sortant pour la démocratie
s’est d’abord manifesté par un usage abusif de tous les pouvoirs
 : du pouvoir législatif par l’utilisation du système du
vote bloqué, du pouvoir exécutif en contraignant les ministres
à se soumettre à sa volonté ou à se démettre
(comme l’a fait Chirac), du pouvoir de justice, en donnant des directives
aux juges, contraints d’obéir sous peine d’être limogés.
Puis sa mainmise s’est étendue aux différents niveaux
des administrations par la nomination de ses féaux d’abord aux
plus hauts postes, puis de plus en plus bas dans la hiérarchie
 : il a ainsi soumis l’information, qui met l’opinion publique sous condition
(on a pu voir avec quelle servilité les présentateurs
de télévision traitaient le candidat Giscard), et impulsé
dans l’enseignement une orientation qui méprise tous les efforts
de réflexion et renforce la sélection par l’argent.
Notre choix est un refus de voir se poursuivre la remise en cause de
tous les progrès qui semblaient acquis, tant sur le plan social
que sur le plan de l’éducation.
Nos propositions sont destinées à ce que dans les décisions
économiques, la recherche d’un profit pour quelques-uns, cède
le pas à la satisfaction des besoins exprimés par tous.
Comment pourrions- nous approuver une politique qui n’a cessé
de remettre en cause le service public (je pense à tous les marchés
qu’E.D.F., ou les P.T.T. par exemple, passent à des sociétés
privées, lorsqu’il s’agit de marchés « rentables
 ») ? L’exemple le plus frappant à propos des choix économiques
et de leur motivation sous Giscard est certainement celui du « 
Tout Nucléaire » : la décision ne fut prise ni par
les usagers, ni par leurs députés. Elle le fut par un
groupe de pression constitué des représentants des entreprises
privées qui allaient être chargées de son exécution
 ! Après quoi la police est envoyée pour faire taire ceux
qui protestent d’un tel choix !
Nous n’avons cessé de dénoncer la course aux armements
et le marché des armes. Comment pourrions-nous approuver une
politique qui a fait de la France le premier marchand d’armes par habitant
 ? Nous ne pouvons soutenir un président qui a décidé
seul de neuf interventions militaires dans le monde pendant son septennat !
Nous disons que le travail doit être réparti entre tous
de façon à ce que tous profitent des progrès techniques
qui peuvent soulager leur peine. Comment pourrions-nous aider à
prolonger la politique économique d’un Barre qui déclare
en haussant les épaules que la proposition de réduction
à 35 heures de la semaine de travail est une absurdité
qui déclenche l’hilarité ?

***

A l’opposé de la politique poursuivie par Giscard (malgré
ses brillantes déclarations), la gauche, où F. Mitterrand
est le seul en mesure de l’emporter, propose un espoir.
Certes, elle ne programme pas l’économie des besoins pour demain.
Mais s’imagine-t-on qu’un gouvernement, élu dans les conditions
actuelles, pourrait par décrets, changer tout ce qui a besoin
de l’être après tant d’années de pouvoir conservateur
 ? Les changements se font sous la pression de l’opinion. Il faut donc
d’abord libérer l’information et développer la démocratie
de base. A ce point de vue, la gauche ne peut pas faire pire que la
droite.
Et puis la gauche a parlé de « rompre le lien entre l’Etat
et l’oligarchie financière ». Elle s’est prononcée,
sans hausser les épaules, pour une réduction de la semaine
de travail, pour une politique d’embauche dans les services publics,
d’investissements dans le domaine des équipements collectifs,
de démocratisation véritable de l’enseignement, pour une
autre politique pour l’Université, pour le développement
des recherches d’énergies renouvelables, pour la régionalisation
et la libération des initiatives locales. Dans un rapport sur
sa politique en matière de logement on a même pu lire :
« La question fondamentale est de savoir si le logement est et
restera un objet de consommation lié à une économie
de marché... ou bien ne doit-on pas rechercher les bases d’un
droit réel au logement et, pour cela, envisager d’autres modes
de production ? »
Alors, peut-on faire le procès de la gauche sans lui avoir donné
la possibilité de réaliser la politique qu’elle annonce
 ?
Votons massivement pour le candidat de la gauche car refuser l’alternance
c’est reculer la mise en place de l’Economie Distributive en faisant
le lit du fascisme.

(1) Notes Bleues « indicateurs pour la
France ». Supplément au n° 1719 de Problèmes
Economiques du 15 avril 1981.