À propos du gaspillage

par  R. POQUET
Publication : février 2012
Mise en ligne : 13 mars 2012

Le propre d’un fait de société est d’affecter aussi bien la sphère publique que la sphère privée. Cette évidence ne semblait pas partagée, un soir de décembre dernier, dans une école d’ingénieurs, par une conférencière qui avait choisi de traiter du “gaspillage alimentaire”.

Selon cette dame, par ailleurs fort bien documentée, le gaspillage alimentaire est le fait de la légèreté coupable d’un certain nombre de nos concitoyens qui ont coutume de se débarrasser d’excédents de nourriture alors que, sur « le trottoir d’en face », des déshérités meurent de faim. La conclusion vint d’elle-même : cessons de jeter inconsidérément des produits de première nécessité, faisons l’effort de « traverser la rue » et accomplissons notre devoir de solidarité en partageant nos biens excédentaires.

Convenons-en : la vision est juste mais un peu courte.

Certes, ce gaspillage-là existe. Il a pris de l’importance depuis que la machine économique a su produire en abondance, et bien au-delà des besoins élémentaires de tout un chacun, des biens alimentaires, qui ont envahi les étals des marchands, mettent de nombreux produits à la portée des foyers les plus modestes.

Et la conférencière de préciser : l’opération se fait en trois temps.

Premier temps : on remplit à ras bord le réfrigérateur ou la tête de gondole.

Deuxième temps : on découvre que certains produits ont dépassé la date de péremption.

Troisième temps : on jette ces produits.

Qui ne se souvient cependant que, dans notre pays, ce gaspillage à la consommation a d’abord eu pour auteur l’État lui-même ? Dans les années 30, en effet, en pleine récession économique, des lois ont été promulguées selon lesquelles la dénaturation ou la destruction de produits alimentaires s’avérait, disait-on, indispensable en raison de la surproduction : blé passé au bleu de méthylène, lait répandu dans les caniveaux, vignes arrachées, pièces de bétail abattues...

Ces lois n’ont jamais été abrogées.

Et telle commission de Bruxelles en a pris le relais, avec une autre efficacité et en toute impunité. Il suffit, par exemple, de stocker des milliers de tonnes de beurre, puis de les déplacer, pour qu’elles deviennent, suite à cette opération, impropres à la consommation…

Bref, le gaspillage à la consommation est une réalité qui relève non seulement des individus mais aussi, et avant tout, des pouvoirs publics. Et à une échelle beaucoup plus importante !

Laissons notre conférencière à ses préoccupations alimentaires et jetons un regard du côté des produits industriels pour constater que le gaspillage à la consommation dépend directement du gaspillage à la production. Prenons l’exemple d’une machine à laver, le linge ou la vaisseller peu importe, l’expérience de ces dernières années nous rappelle que l’on sait fabriquer une telle machine pour que sa durée d’usage soit de dix ans. Notre expérience récente nous enseigne que, désormais, les pannes surgissent peu après cinq années d’utilisation. L’entente entre fabricants a joué en faveur de la réduction des durées d’usage, et ce, au détriment du consommateur.

La conclusion tombe d’elle-même : construite deux fois en dix ans, la machine à laver récente a sensiblement fait appel à deux fois plus de matières premières, d’énergies et d’heures de travail que la machine construite pour une durée de dix ans.

Pour l’anecdote, rappelons que ce gaspillage à la production date de la toute fin du XIXme siècle. En 1895, un voyageur de commerce américain du nom de Gillette, découragé devant la difficulté d’écouler le rasoir “coupe-choux” qui se transmettait de génération en génération, imagina un rasoir dont la lame ne devait servir qu’une seule fois. Ce trait de génie lui valut le nom de King Gillette… et la fortune. Par la suite, les portes du jetable et de la réduction de la durée d’usage furent progressivement ouvertes.

La production ralentit-elle en raison de la mévente ? — Qu’à cela ne tienne : réduisons les durées d’usage et l’économie retrouvera sa vigueur.

Mais quel gaspillage, chère Madame !

À propos, qu‘en pensent les partisans d’un développement durable ou d’une quelconque décroissance ? Pourquoi n’évoquent–ils jamais cette réalité ? « C’est le prix à payer pour notre liberté » répondent-ils lorsqu’on les interroge. Chère liberté ou liberté très chère ?

Le débat est ouvert [*].


[*Remarque de la rédaction :
Pour commencer ce débat, il nous semble qu’il ne faut pas confondre ceux qui utilisent
le terme “durable” pour mieux vendre, avec ceux qui défendent une a-croissance, refusant la croissance obligée qu’impose le capitalisme.