Actualité de l’abondancisme

par  M. PUJOLS
Publication : août 1985
Mise en ligne : 13 mars 2009

Comme les prétendus Libéraux, et après
eux, les Socialistes sont incapables de juguler la crise ; Ils échouent
moins sur le plan pratique (puisqu’ils gèrent les affaires courantes
aussi bien que leurs devanciers) que sur le plan théorique :
confrontés aux réalités, leur idéologie
s’est effondrée ; elle se réduit désormais à
quelques slogans en faveur des déshérités, qu’inspire
un vague christianisme doloriste et partageux ! Devant ce vide doctrinal,
l’opinion devrait chercher d’autres solutions, donc regarder vers l’Abondancisme
qui, n’ayant donné lieu à aucune expérience de
grande envergure, n’a aucun échec à se faire pardonner ;
elle ne le fait pas ! Avant 39, et immédiatement après,
J. Duboin touchait un large public ; depuis, l’Economie Distributive
s’est marginalisée : la cause de cet échec n’est-elle
pas inscrite dans l’évolution même du mouvement Abondanciste
 ?
L’intuition fondamentale de J. Duboin, c’est que, grâce aux progrès
de ses connaissances et de son savoir-faire, l’humanité possède
désormais une maîtrise de son environnement suffisante
pour vivre dans « l’abondance », c’est-à-dire pour
renoncer peu à peu à ses comportements de pénurie ;
la situation même que ses contemporains baptisent « crise
 » lui en donne la preuve cette crise provient en effet selon lui
non de la disette, mais des signes avant-coureurs de l’abondance qui
désorganisent des structures économiques et sociales fondées,
depuis des millénaires, sur des conduites de pénurie.
J. Duboin a conscience d’apporter ainsi une formidable espérance
 ! Car la fameuse « société sans classes »,
qui n’a de sens que par l’abondance qu’elle promet à tous, il
la voit, non plus au bout des fusils, mais conquise « par la science
et par la machine ». Et il pose à ses contemporains ces
questions : pourquoi bouder l’abondance ? Pourquoi entretenir artificiellement
une pénurie dont les sociétés ont toujours prétendu
pâtir ? Pourquoi ne pas cueillir cette chance inouïe que
nous donne le développement des techniques ?
Ensuite, et tout naturellement, J. Duboin et ses héritiers spirituels,
ont cherché comment saisir cette chance : comme beaucoup de marxistes,
ils ont imaginé des scénarios pour la « période
de transition » ; et ils en ont trouvé ! Ils ont désormais
proposé non plus des questions et une Espérance, mais
des solutions. Or, malheureusement, se produisait en même temps,
à l’Est, le plus grand événement de notre siècle,
l’effondrement du rêve communiste quelques qualités qu’elle
possède, l’économie marxiste se révèle incapable
de créer l’Abondance ; elle lui est allergique ! Bon pour des
esprits religieux qui veulent faire pénitence, excellent pour
la guerre, le communisme se disloque, dès que la pénurie
recule : pour que fonctionne sa société idéale,
il faut y maintenir de force les individus ! Rien d’étonnant :
il se réfère à des modèles archaïques
 ; il ignore le phénomène le plus nouveau dans notre espèce,
le développement de l’individu ; distendant au maximum les liens
qui les relient à la matrice collective, les individus s’aperçoivent
que la somme des énergies, des activités « libres
 », ainsi dégagées est infiniment supérieure
à celle des passivités embrigadées dans la Société
Idéale ! Depuis des siècles, nos cultures n’en finissent
pas de présenter, sous les formes les plus variées, l’unique
Aventure de l’homme seul comme son groupe, s’émancipant, mesurant
ses forces contre sa tribu, sa cité, son église ! Cette
évolution explique qu’existe dans le public une double défiance,
à l’égard des « socialismes » et des « 
révolutions ». Bien que la vie sociale soit pour nous une
fatalité biologique, que les dépendances naturelles soient
souvent insupportables, certains hommes s’ingénient à
créer des formes toujours plus contraignantes de vie collective
 ; sous prétexte d’amour, s tassent les gens les uns sur les autres
 ; l’atmosphère devient rapidement étouffante ! Toute tentative
pour resserrer les liens, pour définir un dogme, se solde par
une hérésie, des persécutions, des ruines, la Pénurie
 ! La vie en société n’est pas un idéal, c’est un
fait ; lorsque les individus se sont émancipés de la tutelle
collective, les y ramener relève non de l’utopie mais du cauchemar.
D’autre part, les cruelles expériences « révolutionnaires
 » qui ont été faites en ce XXe siècle rendent
légitimement suspecte toute doctrine politique qui envisage le
changement parle haut, par une quelconque dictature, même avec
de jolies Fêtes de la Fédération ! Quand une poignée
d’hommes prétend manipuler un groupe par la terreur, elle le
fait régresser, jamais progresser. Dans un tel contexte, l’étiquette
« distributiste », qui a remplacé « abondanciste
 » paraît terriblement ambiguë ! Elle a l’air de supposer
le capital de consommation concentré dans les mains d’un Père-Supérieur
de l’Economie qui le répartirait selon la Justice d’une part,
elle donne ainsi à l’Etat des pouvoirs théocratiques dont
les individus qui l’incarnent sont toujours indignes ; d’autre part,
elle fait appel à la notion de Justice, qui provoque immédiatement
parmi les hommes la confusion et la guerre ! C’est précisément
cette notion de « distribution » que « l’Abondancisme
 » paraissait reléguer au magasin des accessoires ! La manie
distributive est en effet un comportement de prédateur, de parasite
incapable de produire ; le producteur ne partage pas les galettes ;
s’il en manque, il revient à ses fourneaux ; grâce à
la technique, il n’est pas esclave lorsqu’il produit ; au contraire,
il triomphe par là de l’environnement hostile et de la disette.
L’actualité de l’Abondancisme réside donc moins dans les
solutions qu’il est en mesure de proposer (sachant qu’il devra, pour
les faire aboutir, les imposer) que dans les questions qu’il est seul
encore à poser, dans l’Espérance qu’il représente ;
quand les autres sont aveugles, ou s’obstinent à ne pas voir,
il rappelle, en actualisant J. Duboin, la véritable nature de
cette fameuse « crise » ! Cette information pourrait s’orienter
dans 3 directions : l’utopie, les comportements de pénurie, la
nature et les fonctions de l’argent.

***

Notre réponse. Rappelons simplement,
à propos du mot distributisme, qu’il n’implique nullement une
quelconque concentration de pouvoir entre les mains d’un Etat-Père-de-droit-quasi-divin.
Bien au contraire (et on le voit bien en lisant « les affranchis
de l’an 2000 ») la « libération », sur le plan
économique, qu’implique l’économie distributive, donne
le pouvoir (tous les pouvoirs, dont le principal, le pouvoir économique)
aux consommateurs, donc à tout le monde.
Par le choix de l’expression économie distributive, J. Duboin
(qui employait aussi celle d’économie des besoins) voulait souligner
son originalité par rapport aux deux seules sources de revenus
qui existaient jusqu’au 20e siècle : le salaire (revenus contre
un travail) et le profit capitaliste (revenus contre l’utilisation d’un
capital). En économie distributive, les revenus ne sont pas échangés
contre quelque chose : ils sont distribués parce que l’humanité
en a maintenant les moyens...