Alors, que faire ?

par  M. BERGER
Publication : décembre 2017
Mise en ligne : 16 mars 2018

La maintenance des services publics étant encore menacée par les diminutions d’impôts, Michel Berger évoque l’idée que le gouvernement pourrait prendre une mesure simple, qui lui donnerait une certaine marge de manœuvre financière …

Les programmes gouvernementaux appellent toujours des critiques et celui d’E. Macron n’y échappe pas. En proposer d’autres est une tout autre affaire. Les contestataires ne manquent pas, ils s’affairent sans répit à « lutter contre » les oligarchies, les paradis fiscaux, les injustices, les inégalités, le capitalisme. En revanche « agir pour » est plus rare et difficile. Et pourtant les images d’un monde futur prolifèrent, les médias en sont pleins et elles sont rarement radieuses. Certains supposent la destruction préalable du capitalisme, pour d’autres, l’accumulation par petites touches de réformes successives conduirait plus sûrement, au bout du chemin, à sa disparition.

Ce dilemme est celui du choix entre révolution et réforme. La première ramène le plus souvent à la situation initiale, c’est même l’étymologie du mot, une nouvelle oligarchie en remplace une autre, on a vu ainsi le capitalisme bourgeois succéder à l’aristocratie courtisane.

À l’inverse, les réformes progressives donnent le temps aux pouvoirs en place de s’adapter. Le capitalisme a toujours profité de son immense pouvoir de récupération pour sortir à peu près indemne de toute tentative sérieuse d’élimination. Mais la pression réformiste continue, engagée depuis la fin du 19ème siècle, l’a tout de même sensiblement humanisé, les conquêtes sociales n’ont pas été vaines. C’est lorsque cette pression s’endort que le capitalisme relève la tête et peu à peu regagne du terrain. C’est la situation dans laquelle nous sommes.

La jeunesse d’Emmanuel Macron avait laissé espérer la mise en place vigoureuse d’un mécanisme réformateur apte à bousculer nos institutions libérales. Déception !

Mais que proposer d’autre si on était à sa place ?

Entendons nous bien : les élites compétentes en histoire, en économie, en analyse politique, contesteront et même ridiculiseront facilement des propositions qui n’émanent pas d’elles. Mais comme chacun sait, les grandes inventions ont été le fait d’inventeurs qui ignoraient qu’elles étaient impossibles  ! Alors une certaine méconnaissance des doctrines économiques peut être un atout pour imaginer des propositions qui paraîtront naïves et utopiques aux yeux de ceux qui savent. Le bon sens populaire pourrait cependant les approuver, voire même, si on est optimiste, les imposer.

 Alors, par où commencer ?

Par la réforme du système bancaire, pourquoi pas ?

Ce ne serait, bien sûr, qu’un premier pas, a priori mineur, mais les banques sont les piliers de notre organisation économique. Elles ont sur le monde productif, sur les États et sur chacun d’entre nous un pouvoir occulte auquel nous nous sommes petit à petit habitués, au point de le trouver naturel.

Elles maîtrisent les prêts aux industriels et aux particuliers, elles ont la capacité de fabriquer de la monnaie, de la faire circuler dans le monde entier, de l’orienter au bon plaisir des plus riches. Elles sont tout juste contraintes par un ensemble de règles sur lesquelles les États ont bien du mal à s’accorder et qu’ils peinent à faire observer. Elles échappent en grande partie aux contrôles démocratiques.

Une tentative de leur nationalisation a bien été faite en 1981, mais sans la conviction nécessaire pour éviter les débordements et les malversations.

Il y avait cependant, et cela demeure vrai, un grand intérêt à soumettre les transactions monétaires au contrôle de l’État. Pour lui, c’est la seule manière de maîtriser les manipulations d’argent, de limiter les enrichissements sans cause, de réduire la tendance des flux monétaires à toujours aller dans le même sens, des plus pauvres vers les plus riches. Et si l’on ne peut empêcher les banques de drainer de l’argent vers les propriétaires du capital, alors autant qu’il soit celui de l’État.

Mais faut-il pour autant nationaliser toutes les grandes banques comme en 1981 ? La solution est coûteus… Le contrôle de l’État, à l’époque où il fut tenté, lui a surtout permis d’utiliser des facilités bancaires à des fins politiques.

Les conséquences ne se sont pas fait attendre, le Crédit Lyonnais a été l’exemple coûteux des difficultés qu’a eues l’État pour surveiller les agissements dangereux de la banque. Cette expérience négative ne signifie pas pour autant que l’intervention du secteur public ne soit pas politiquement possible et économiquement judicieuse, pourvu que l’on s’en donne les moyens.

 Il existe une banque publique en France

Que se passerait-t-il si on décidait d’ouvrir la Caisse des Dépôts et Consignation (CDC) à tous les particuliers ? Certes les banques privées hurleraient à la concurrence déloyale ; il faudrait donc rompre des accords dont on suppose qu’ils interdisent l’ouverture de la CDC au public.

Ce statut particulier arrangerait tout le monde, la Caisse n’aurait pas besoin d’ouvrir des agences locales et les banques resteraient maîtresses de leurs interventions sur les économies privées.

Cependant, chaque crise fait resurgir la crainte qu’elle devienne “systémique” et aboutisse, par effet domino, à la déconfiture des banques. Tout a, bien sûr, été fait pour donner un minimum de garanties aux comptes de dépôts, mais si les plus modestes sont à peu près sécurisés, il n’en est pas de même pour les autres, et une crise grave mettrait en péril une grande partie de notre économie. L’État serait alors obligé d’intervenir, mais beaucoup de clients des banques privées seraient perdants.

À l’inverse, les comptes ouverts à la CDC seraient mieux protégés par la garantie de ­l’État. Nul doute alors qu’en cas d’ouverture au public, on assisterait assez vite à un transfert vers la CDC des comptes de particuliers ouverts dans les banques privées.

Ce coup de pied brutal dans la fourmilière financière pourrait être accompagné de mesure de coopération entre les banques et l’État, car il n’y a aucun intérêt à éliminer tous les services que procure une implantation locale, même si internet et le développement des banques virtuelles les rendent de moins en moins utiles.

Des accords entre le circuit privé et la CDC permettraient de conserver un service efficace au public, tout en assurant le contrôle du système bancaire.

Les bénéfices en seraient limités et très encadrés avec, comme conséquence probable, une diminution notable de leur valeur boursière.

Le rachat total ou partiel des banques privées par la CDC pourrait alors être envisagé progressivement sans endetter outre mesure l’État.

Qu’attendre de cette mesure ? Plusieurs effets :

Tout d’abord la mise à disposition du pouvoir politique d’une masse d’épargne privée. Donc des possibilités d’investissement dans le secteur public : infrastructure, enseignement, santé et, pourquoi pas, aussi dans le secteur privé, comme la Caisse des Dépôts le fait déjà. À un moment où les problèmes de logements sont loin d’être résolus pour tous, l’augmentation des financements dont dispose la CDC ne peut qu’être favorable.

Nous sommes dans une situation où l’épargne privée, considérable, jongle avec une multitude de produits financiers, de biens spéculatifs, souvent expatriés par les banques elles-mêmes dans des paradis fiscaux, au détriment des investissements utiles, que ce soit dans le domaine public ou dans les entreprises.

 Comment rénover les industries françaises ?

La France doit faire face à une transformation de son système de production industriel. Les milieux dirigeants qui gèrent les grandes entreprises se repaissent dans la digestion de gros dividendes, sans s’être aperçus que le monde changeait. Ils se plaignent du rôle contraignant de l’État, en oubliant qu’aux grandes époques de progrès économiques et sociaux, la collectivité jouait un rôle éminent. Il fut un temps où beaucoup de grandes entreprises étaient entre les mains de l’État.

La royauté n’hésitait pas à créer des monopoles publics. Les arsenaux, les fabriques de drap, les forêts, les mines, les routes, les ponts, étaient publics. Services et industries que les privatisations successives ont confiés au secteur privé. Contrairement à une opinion répandue, celui-ci ne gère pas mieux les entreprises que ne le faisaient autrefois les grands commis de l’État. Les grandes écoles, devenues un club privé, voire une caste impénétrable, avaient été créées pour les former. Malheureusement ces « serviteurs de l’État » sont maintenant pour la plupart installés confortablement aux sommets hiérarchiques des entreprises privées…

ll faut dire à leur décharge que le secteur public n’existe presque plus. Et pour ce qui demeure encore des services publics, l’essentiel de leurs obligations est souvent sous-traité au secteur privé dans des conditions souvent scandaleuses (partenariats public-privé).

En France, la main mise du pouvoir managérial sur les options techniques a fragilisé beaucoup de grandes industries. Comme l’objectif premier des actionnaires est de valoriser le capital boursier aux dépens de l’excellence des fabrications, le retard de la France est explicable. En témoigne, entre autres, son faible taux de robotisation, très inférieur à celui de nos concurrents mondiaux.

Il est nécessaire de renouveler le patrimoine industriel français, mais il est impossible de compter pour cela sur les milieux capitalistes, beaucoup trop pusillanimes pour y parvenir. Pour eux, leur survie est seulement conditionnée à l’allégement des charges sociales et à la flexibilité du travail : accordez-nous ces quelques avantages et tout ira bien !

Or nous sommes à l’aube d’une mutation du système de fabrication d’objets matériels, entraînée par le développement du numérique. La robotisation marque l’achèvement d’une époque industrielle ancienne et périmée et non l’orée d’une nouvelle. Nous avons pris un retard évident dans cette dernière étape, mais l’erreur serait de vouloir le combler à tout prix, car cette pratique industrielle est sans avenir. Elle demeurera encore un certain temps, et disparaîtra à terme.

Il est donc beaucoup plus judicieux d’en favoriser une autre, que l’on voit poindre et qui prendra tout son essor dans les prochaines décennies. À nous de ne pas rater le train, comme nous en avons tristement l’habitude… Souvenons-nous que l’ordinateur individuel n’existait pratiquement pas dans les années 1970, or il a été inventé par des Français, et il est maintenant répandu dans le monde entier sans que nous en ayons la moindre part dans leur fabrication.

Cette nouvelle étape sera marquée par une transformation des processus de fabrication d’objets. Jusqu’à présent, les machines outils fonctionnaient par soustraction de matière, à l’aide d’outils connus : perceuses, tours, fraiseuses ; alors que les nouvelles pratiques utilisent le principe dit (faussement) “imprimantes 3D ” : il permet de fabriquer des objets non par soustraction, mais par addition de matière.

La robotisation des industries existantes a permis une augmentation considérable de la productivité et, partant de là, une réduction drastique des besoins de main d’œuvre, mais le principe de fabrication est resté le même.

Au contraire, le processus par apport de matières amène un changement complet de paradigme. La France n’est pas en retard dans cette évolution. Le dynamisme des petites entreprises est encourageant. Pour la première fois, depuis des années, le nombre d’activités industrielles créées en France en 2017 a dépassé celui des fermetures.

L’État peut encourager ce dynamisme de plusieurs manières, soit en prenant des participations dans des entreprises, soit en aidant certaines formes d’organisation comme les coopératives ouvrières. Ou encore en créant des entreprises publiques au service de tous, destinées à la fabrication d’objets conçus par chacun d’entre nous, avec le soutien de logiciels de création chargés d’intelligence artificielle.

Ce processus de fabrication permettra en outre de rapprocher dans l’espace la conception, la fabrication et l’usage. Ceci au bénéfice d’une réduction des besoins de transports.
Il limitera en plus l‘exigence de matière première, et les unités de fabrication devenues polyvalentes permettront d’éviter le carrousel infernal grâce auquel le moindre objet industriel fait le tour du monde en pièces détachées avant d’être assemblé et vendu.

 Est-ce la fin des emplois et du salariat ?

Reste que ces nouvelles formes d’industries ne seront pas créatrices de nombreux emplois. Mais cette réduction des besoins en heures de travail, à production égale ou même croissante, ne doit pas être interprétée comme une fatalité négative. Au contraire, elle laissera à chacun d’entre nous la possibilité d’exercer des activités plus créatives que le travail dépendant (représenté surtout par le salariat).

De multiples auteurs ont déjà développé cette mutation et elle est dans l’air du temps. Pour les lecteurs de La Grande Relève elle est connue depuis près d’un siècle, puisque c’est en grande partie l’origine de notre revue. Mais cette idée de la “fin du travail” est combattue par ceux qui estiment que l’emploi, toujours libérateur, est le seul créateur du lien social !

Mais si le travail n’est plus le moyen, ou du moins le seul, pour créer des richesses, il ne peut plus servir d’étalon pour les répartir !

Un partage strictement égalitaire est à peu près impossible. Mais actuellement il est fondé sur un mythe qui voudrait que plus on participe à la création de richesses plus on a le droit d’en profiter. Inutile de s’étonner si ce mythe n’a plus aucune réalité, contourné qu’il est, en permanence, par le capitalisme et l’idéal du profit !

Le revenu universel (ou d’existence) est donc un moyen de nous libérer en partie du travail dépendant dont le principe devrait nous apparaître dans le futur inacceptable. Car la dépendance entre êtres humains est de moins en moins tolérée. La forme la plus insupportable, celle de l’esclavage, est maintenant unanimement réprouvée. Et ce n’est pas un hasard si une autre forme de dépendance, celle des hommes sur les femmes, fait brusquement l’objet d’une condamnation violente dans nos sociétés occidentales.

Le salariat, qui représente la majorité des emplois dans notre système économique, échappe encore à la réprobation croissante de la dépendance, mais il est probable qu’il n’en sera plus de même dans l’avenir.

Le revenu universel est souvent considéré comme utopique. Sa nécessité s’imposera pourtant lorsque les emplois du système marchand auront en grande partie disparu.

Contre le revenu universel, on invoque aussi souvent « la valeur travail », alors que dans les nouvelles formes de création de richesses, le travail bénévole et créatif prendra de plus en plus le relais du travail contraint.

Mais faut-il le rendre universel ? Cela peut choquer, mais c’est nécessaire si on veut éviter la discrimination entre ceux qui reçoivent et ceux qui donnent. Discrimination qui mine la solidarité du corps social.

Si tout le monde reçoit la même attribution, il n’y a plus les assistés et les autres.

L’autre argument opposé au revenu universel porte sur son coût. Mais si on raisonne non pas en terme monétaire mais plutôt de création de richesses, il n’y a pas de raison que celles-ci s’amenuisent avec le revenu universel.

Donc c’est une question de répartition pour que tous aient la possibilité de vivre sans être exclus du corps social par le chômage et l’absence de ressources.

Certains craignent que l’inaction et la paresse se généralisent. On peut penser au contraire que la sécurité donnée à tous favorisera le travail créatif, utile, et générateur de lien social.

Pour l’État, la mise en œuvre du système permettrait de supprimer progressivement toute la panoplie des aides et allocations.

Avec le revenu universel on ne ferait que revenir à la situation de l’humanité lorsque l’espace de la terre, l’eau, l’air et la collecte des ressources de la nature, à l’époque inépuisables, étaient à la disposition de tous sans discrimination. La privatisation de tous les biens communs les a soustraits à une partie croissante de la population du monde.

Peu de ces ressources naturelles sont encore gratuites : on paie pour s’abriter du froid, du vent, de la pluie, du soleil, pour se nourrir, se vêtir, boire simplement de l’eau. Reste encore la possibilité de respirer gratuitement, en attendant que la pollution de l’air nous oblige à vivre en permanence avec un masque à oxygène, qu’il faudra, bien sûr, acheter.

Alors dans un monde où tout s’achète, disposer d’un minimum vital est un simple retour à ce que nous dispensait à l’origine, à tous et sans restriction, notre terre nourricière.

Celle que nous nous ingénions avec inconscience à faire disparaître.